© Felix Salasca, pour Mouvement
Affinités littérature

À nos fêtes et à nos exils

Cut-up nation

Pas évident de trouver quels vœux formuler pour la nouvelle année. Mais contre les robots, on a quelques ressources.
publié le 31 déc. 1899

 

« Confirmez que vous êtes un humain. »

 Captcha, 2020

 

 Le robot veut être sûr qu’il a affaire à un humain. Plus exactement, le robot a été configuré pour imiter la volonté et le besoin de certitude d’un humain envers autrui. Le robot demande donc à l’humain de confirmer qu’il est un humain. L’humain confirme en accomplissant une tâche de robot : reconnaître des passages piétons ou des feux de circulation sur une photo découpée en petits carrés, chose que n’importe quel robot sait faire depuis longtemps, même si aucun robot n’a jamais été automobiliste ni piéton. Le robot nous demande de prouver que nous sommes différents de lui en accomplissant une tâche qui est celle qu’il sait faire. Bon. L’humain (nous), ne peut s’empêcher d’être saisi alors d’une légère angoisse. Et si on se trompait ? Et si on ratait un bout de bande blanche dans un coin d’image ? Et ce feu qui est à cheval sur deux carrés, comment on le signale ? Faut-il considérer qu’il apparaît deux fois ? Notre conscience humaine est en effet vulnérable à l’ambiguïté, contrairement à l’absence de conscience du robot. On a peur de lui déplaire. On le craint. Sur l’image, un carrefour banal, random streetview quelque part dans le vaste monde. Un autocar transportant d’inconnus passagers vers un ailleurs tout aussi mystérieux. Et comme nous, humains, sommes pendant ce temps-là coincés chez nous avec cet invisible robot pour toute compagnie, depuis un temps tel que nous en avons perdu le compte, nous nous prenons à rêvasser à ce croisement de routes, à ces destinations inconnues, à ce feu qui passe au vert devant l’autocar qui pourrait, si nous étions dans l’image, nous emmener ailleurs.

 

« La ville pestiférée, toute traversée de hiérarchie, de surveillance, de regard, d’écriture, la ville immobilisée dans le fonctionnement d’un pouvoir extensif qui porte de façon distincte sur tous les corps individuels — c’est l’utopie de la cité parfaitement gouvernée. »

Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975

 

Nous sommes loin des routes, des rencontres, des errements. Nous sommes coincés chacun dans son petit carré, car il est dangereux, paraît-il, que nos souffles se mélangent. Nous n’avons d’autre choix que de le croire. Donc, pas de départ sur les routes, pas de choix aux carrefours, pas d’autocar interurbain. Parfois, des gens masqués parlent sur d’autres images qui apparaissent aussi chez nous, et nous expliquent que ça va continuer, que c’est pour notre bien. Ils disent que la fête, la musique, la danse sont dangereuses. À cause de leur masque, la fixité de leur regard est encore plus effrayante que d’habitude. Leurs voix semblent des bandes préenregistrées. On dirait des robots. On n’a d’autre choix que de leur obéir. Notre monde est réduit à ça : des espaces découpés en petits carrés, sans continuité, où il faut mesurer le côté, le rayon, la longueur de la laisse. Des espaces urbains vides, où nous ne nous croisons pas, où nos souffles restent à bonne distance les uns des autres, où l’on ne danse pas, où l’on ne chante pas à gorge déployée à un concert ou au stade, où nous pouvons seulement cliquer sur des images, générer des attestations, pour confirmer notre humanité qui auparavant, de tout temps, s’exprimait par les chants, les routes, les danses et les errances. Terminé.

 

« La foule, masse compacte, lieu d’échanges multiples, individualités qui se fondent, effet collectif, est abolie au profit d’une collection d’individualités séparées. Du point de vue du gardien, elle est remplacée par une multiplicité dénombrable et contrôlable ; du point de vue des détenus, par une solitude séquestrée et regardée. »

Michel Foucault, ibid

 

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault enchaîne de manière fulgurante entre la peste et le panoptique. « Dispositif important, car il automatise et désindividualise le pouvoir. Celui-ci a son principe moins dans une personne que dans une certaine distribution concertée des corps, des surfaces, des lumières, des regards. » Selon le philosophe, le panoptique repose sur une asymétrie entre le pouvoir (l’instance organisant l’espace panoptique) et ses sujets, les corps qui l’habitent. « Un assujettissement réel naît mécaniquement d’une relation fictive. »

Foucault ne connaissait pas Internet, ni les Captcha, ni Emmanuel Macron et son engeance. Il ne connaissait pas notre présent, où le panoptique étend son empire (son regard) par décrets à peu près toutes les semaines – une fois, c’est un fichage policier supplémentaire, une autre, l’autorisation de notre surveillance par drones – tandis que la taille de nos cellules rétrécit, que nos heures de promenade changent d’un jour à l’autre, que ce qui était obligatoire hier (le visage découvert) devient criminel aujourd’hui. Le panoptique prend les allures d’un kaléidoscope de cauchemars. Des robots armés pourchassent des misérables venus d’ailleurs à travers les rues ; d’autres robots détruisent les cabanes d’étrangers cachés dans les plis de la ville ; et, mise en abyme de trop, des caméras de surveillance filment les forces de l’ordre passant à tabac un producteur de musique noir. Il ne fait pas bon jouer de la musique, ni être sur la route. Ce n’est pas comme ça, de nos jours, qu’on confirme être un humain. Sans votre attestation, sans votre solitude et sans votre immobilité, pour le robot, vous êtes suspect – étymologiquement, sous le regard ; et ce regard est armé.

 

PENTHÉE (entrant suivi de gardes) : — J’apprends que nos femmes ont quitté leurs maisons sous le prétexte de Bacchanales, qu’elles courent par les montagnes ombreuses, honorant par des chœurs la nouvelle divinité, un certain Dionysos, dit-on […] Toutes celles que j’ai prises, on leur a lié les mains et des serviteurs les gardent dans les édifices publics. Je les attacherai avec des chaînes de fer. On dit qu’il est arrivé un étranger, un charlatan, un enchanteur, du pays de Lydie ; que jour et nuit il vit avec elles, prétendant qu’il les initie aux mystères bachiques. […] Ces crimes ne méritent-ils pas la pendaison ? Nous outrager ainsi, un étranger !

Euripide, Les Bacchantes, 405 avant J.C.

 

Alors ok, d’accord, nos souffles peuvent transmettre la maladie. Ok, d’accord. Mais, petit robot qui nous gouverne, est-ce que réveillonner dehors aurait vraiment changé la donne ? Est-ce que par hasard tu n’as pas succombé au désir de nous mettre en cage, comme Penthée ? Comme le dit Emmanuelle Lallement, anthropologue à l’Université-Paris VIII, « la définition de la fête, c’est la rencontre avec des formes d’altérité, avec ce qui n’est pas soi, et dans des lieux souvent autres. La fête est, d’un point de vue anthropologique, une manière de restaurer un être collectif autour de valeurs communes, dans un temps et un espace donné. Aujourd’hui, on voit une rétractation de notre vie sociale autour uniquement de l’espace domestique et de la sphère professionnelle ». À mi-chemin de la rencontre et de l’ailleurs, la fête est un espace qui redevient collectif, des valeurs s’y ressoudent. On en aurait bien besoin, de ressouder nos valeurs. C’est déjà arrivé, dans l’histoire, que le pouvoir tombe amoureux de l’ordre au point d’interdire la fête. C’est ce que raconte Les Bacchantes d’Euripide. Penthée, roi de Thèbes toujours flanqué de ses gardes, veut mettre aux fers Dionysos, arrivé de l’Orient pour établir son culte – danses, chants, ivresse, plaisir mêlé des femmes et des hommes qui rompent la discipline. Le roi Penthée ne l’entend pas de cette oreille : il trouve ça dégoûtant. Et il n’aime pas les étrangers. Il enferme à qui mieux mieux, il exige l’identité de Dionysos déguisé, il menace, il piège. Mal lui en prend : il finira dévoré, et le dieu de l’amour, de l’ivresse et de la danse honoré par tous.

 

Assa Traoré à Angela Davis : C’est l’amour qu’il y a entre nous qui fait bloc ; ils n’arrivent pas à le casser, donc ils nous mettent en prison. Comment, par ton expérience, nous donner de la force ? Angela Davis : Aujourd’hui en particulier, il faut prendre au sérieux ce que l’on pourrait appeler la dimension esthétique de nos luttes. […] Je réfléchis sur les relations qui existent entre le jazz et la justice sociale. La musique nous permet d’entrevoir de nouvelles communautés imaginaires qui nous aideront à faire face aux formes de violence quotidienne destructrice, comme celle qui a été exercée sur ta famille. Ce n’est pas une réponse, ce n’est qu’un début…

Entretien entre Assa Traoré et Angela Davis, Ballast n°7, 2019

 

Comme le note Jean-Pierre Vernant, « Dionysos incarne la figure de l’Autre. […] Il brouille les frontières, fait communier ce qui était isolé, séparé ». Dieu de l’étranger, il est menace pour l’ordre, désir fiévreux pour les humains. Accompagné de Pan, joyeux drille à qui l’on doit le mot panique, il conquiert par la musique des flûtes et des tambours. Plutôt que de le pourchasser, la civilisation doit l’intégrer dans ses rites et dans sa sagesse, dans ses arts. Une société qui n’est que d’ordre et d’homogénéité, pour les anciens Grecs, est vouée à sa perte.

Dionysos était célébré lors du solstice d’hiver, lors de grandes fêtes populaires avec des feux, de l’alcool, des danses et des orgies. On le chantait en dithyrambes, forme de chant libre et collective. Il nous reste aujourd’hui quelque chose de Dionysos : le bonnet phrygien, qui fut ensuite celui des esclaves affranchis à Rome et connut, durant la Révolution française, une gloire telle qu’il devint symbole de la République sur la tête de Marianne, celle qui est dessinée sur les attestations panoptiques. Les robots l’ignorent, mais le petit chapeau du dieu étranger de la fête symbolise la liberté.

 

« - À quoi servirait notre vie,

 à quoi nos batailles perdues,

 sinon à un Triomphe dont s’est perdu le sens,

 et pour porter en fraude aux hommes

 sous l’œil absent des douaniers –

 une nouvelle beauté panique. »

Benjamin Fondane, Ulysse, 1942

 

Benjamin Fondane, Français d’adoption et ancien combattant, fut du jour au lendemain visé par les lois de Vichy, et mourut en déportation. Avant d’être arrêté, il avait publié son recueil Ulysse, chant en vers libres de l’errance, de l’étranger perpétuel et de la beauté du monde.

« L’œil absent des douaniers » ne sait reconnaître ni la danse, ni l’ivresse ni la joie. Puisse l’année qui vient nous faire ouvrir la porte au dieu venu de loin, à l’étranger musicien, et retrouver, comme essence de résistance et ferment collectif contre les divisions artificielles d’un pouvoir mal intentionné, le sens de la musique et de la danse.

 

Fanny Taillandier