Adrien Vargoz, <i>Solspeilet</i>, 2018 Adrien Vargoz, Solspeilet, 2018 © Adrien Vargoz
Affinités Entretiens arts visuels photographie

Adrien Vargoz

Avec Solspeilet, Adrien Vargoz, en deuxième année à l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles, s’immerge dans le paysage de Rjukan, un village au fond d’une vallée norvégienne, dont l’atmosphère et la vie sociale ont été bouleversées par l’installation de miroirs réfléchissant la lumière du soleil. Un travail qui tire la photographie documentaire du côté de l’étrangeté.  

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 23 mai 2019

Comment avez-vous rencontré la photographie ?

J’ai découvert la photographie par son absence. Après six mois d’études de droit, j’ai voyagé pendant deux ans et en rentrant j’ai réalisé que je n’avais aucune trace matérielle de cette expérience, mes souvenirs commençaient à s’estomper. Avec le peu d’argent qu’il me restait du voyage, je me suis acheté un boitier et j’ai commencé à faire de la photographie comme ça, pour avoir des “image-témoins”, en prenant d’abord des gens dans la rue. Puis, je me suis dirigé vers le documentaire. Actuellement, je suis en pleine transition : ma démarche évolue avec l’école. J’ai repris mes études sur le tard, à 30 ans, pour essayer de définir ma pratique et savoir ce qui m’intéresse dans l’image et dans le monde. Je pense l’avoir trouvé en interrogeant le rapport entre nature et objet.

 

Votre projet est né d’une actualité, celle d’un maître nageur qui a mis en place un système de miroirs sur un ancien parking de la ville de Rjukan en Norvège pour amener les rayons du soleil dans le fond de la vallée. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette histoire ?

J’ai lu un petit article qui parlait de cette invention en 2013. J’ai contacté Martin Anderson, l’inventeur, puis la mairie de Rjukan. Je voulais y aller tout de suite mais j’ai toujours été contraint de reporter, jusqu’en 2017 où j’y suis resté une semaine, ça faisait déjà quatre ans que les miroirs fonctionnaient. Rjukan, c’est une route avec des maisons le long d’une vallée très enclavée, sous l’un des plus hauts sommets de Norvège. Le soleil descend bas l’hiver mais ne monte pas assez haut pour dépasser les montagnes. Les gens vivaient dans l’obscurité. Martin Anderson a mis plus de dix ans pour mettre son idée en œuvre : les habitants dénonçaient la stupidité d’un tel projet, prétextant qu’ils étaient habitués à vivre dans la pénombre et que cet argent était gaspillé. Aujourd’hui, ils se sont vraiment appropriés l’installation. Les premières images que j’ai faites là-bas, à la chambre et en moyen format, sont très objectives. Il s’agit d’un état des lieux, on n’est pas du tout dans l’instantané. Lors du second voyage que j’ai fait l’an dernier, je me suis concentré sur l’ambiance du lieu. J’essayais de recréer une atmosphère à travers des images beaucoup moins formelles, parfois “ratées” et des portraits de gens baignés dans la lumière, comme si c’était un coup de flash sur un visage.

 

C’est à ce moment-là que vous vous éloignez d’une démarche documentaire ?

Avant, j’aurai jeté ces photos mal cadrées ou en contre-jour. Là, elles retranscrivent aussi ma façon d’appréhender ce territoire. Je trouve l’image documentaire trop formelle et aseptisée pour pouvoir vraiment retranscrire ce qui se passe là-bas. Quand on arrive sur la place de Rjukan où ont été installés les miroirs, à trois heures à l’est d’Oslo, et qu’on voit ces points lumineux, ça dégage une atmosphère très particulière. Ce n’est pas la lumière directe du soleil donc ce n’est ni la même sensation, ni visuellement la même chose. Cette lumière, entre le naturel et l’artificiel, est définie et canalisée par les miroirs. J’ai joué avec pour pouvoir la retranscrire. Pour être honnête, j’ai tendance à m’éloigner de plus en plus de l’image photographique. Je présente Solspeilet comme un projet documentaire mais il se transforme en quelque chose de plus conceptuel.

 

Comment retranscrivez-vous les mutations qu’a engendré ce dispositif dans la vie locale ?

Dans la version finale de Solspleit, j’aimerais que l’opposition initiale des habitants au projet soit visible à travers un travail d’archives. L’an dernier j’ai envoyé une boîte de 30 appareils jetables pour que les gens puissent prendre leurs propres images et livrer leur point de vue sur l’installation. Je ne veux pas être ce photographe qui va à un endroit, shoote et puis repart, il faut que le projet soit participatif. Avant, il n’existait pas d’agora dans Rjukan. Il y avait juste cette place qui servait de parking et maintenant c’est là que tout le monde se donne rendez-vous. À travers la photographie, j’aimerai retranscrire ces déambulations urbaines altérées par le dispositif. Demander aux gens de prendre leurs propres photos permet de rendre compte de cette vie et de cet espace social qu’ils se sont forgés suite à l’apparition des miroirs. 

 

Que ressentez-vous quand vous allez là-bas ?

Je fantasme beaucoup le lieu mais une fois sur place, il y a une frustration liée à l’image et au mécanisme de la photographie qui n’arrive jamais à retranscrire la manière dont je vis cet espace. Il faut que j’essaie d’autres formes, plus expérimentales, tout en respectant une certaine objectivité du lieu. La première fois que je suis allé à Rjukan, il y a eu quatre jours de tempête de neige. On est tellement tributaire du climat et du soleil là-bas ! Le temps est long pour mettre le voyage en place et en fin de compte, une fois arrivé, il y a une urgence à faire des images. Le fait d’y rester plus longtemps, d’étirer ce temps sur place, sera bénéfique et ma façon de photographier différente. Je souhaite continuer dans la même veine tout en intégrant du mouvement dans ma photographie. Les miroirs bougent tout doucement, suivant la course du soleil. J’aimerais faire le lien avec cette élasticité du paysage, qu’il soit mécanique ou organique. 

 

Qu’entendez-vous par « élasticité du paysage » ?

C’est une notion que j’explore dans mon mémoire de recherches : comment l’homme tire la nature à son avantage. Cet élastique peut se rompre de temps en temps et vice-versa. À Rjukan, l’être humain s’accapare le soleil. Ils ont coupé plein d’arbres pour que les rayons puissent passer et les tirer vers eux. Dans “l’élasticité du paysage” il y a une question de profit. Par la photographie, je peux m’approprier le paysage mais aussi le réparer. La figure humaine est déjà assez présente, je pense qu’on peut redonner une place à la nature sous une autre forme que celle du paysage, déjà transformé par l’homme. En décembre dernier, je suis allé me balader seul dans un bois, j’ai vu une branche blanche posée contre un arbre que j’ai trouvée magnifique. J’ai gardé cette image ancrée dans ma tête. Je suis retourné sur les lieux : la branche avait été cassée puis jetée. Je l’ai prise et l’ai photographiée en studio. Puis je suis allé la faire réparer par un ébéniste et j’ai intégré à la branche un tracker GPS avec l’idée de la remettre où je l’avais trouvée et de pouvoir suivre ses mouvements. Être photographe, c’est être à la poursuite d’un réel qui t’obsède – une branche perdue par exemple.

 

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