© Clément Cogitore / ADAGP, Paris 2017
Affinités cinéma

Braguino

Clément Cogitore - Carnet de repérages

Perdu dans la taïga sibérienne, à 700 km de toute présence humaine, Sacha Braguine vit avec sa famille, de chasse et de pêche et dans l’autarcie la plus complète. Pour comprendre les motivations de cet homme, Clément Cogitore s’est rendu sur place. Rapidement, il s’aperçoit que ces quelques cabanes en bois sont le théâtre d’un violent conflit humain : l’ennemi juré est installé de l’autre côté du rivage et a Kiline pour patronyme. Nous publions un extrait du carnet de repérages qui donnera le film Braguino ou la communauté impossible. Clément Cogitore est le premier lauréat du prix LE BAL de la jeune création avec l'ADAGP. 

Par Clément Cogitore publié le 13 sept. 2017

 

 

Aéroport de Krasnoïarsk

Mercredi 11 juillet 2012

Depuis Moscou, on voyage sans s’arrêter dans le sens inverse de la rotation de la Terre, les journées défilent en accéléré et l’heure est celle d’un crépuscule permanent. Il ne fait réellement nuit que de 3 heures à 5 heures du matin ; on perd la notion du temps, du jour et de la nuit. On devait rejoindre Ienisseïsk ce matin par un petit avion, mais la piste a été abîmée par un avion militaire trop lourd, utilisé pour lutter contre les incendies. Partout en Sibérie la taïga part en fumée. Une fois passés les monts Oural, on ne voyait plus que ça par les hublots du Boeing : de gigantesques départs de feu. Ça se produit chaque été lors des grosses chaleurs et, au dire de tous, chaque été est pire que les précédents. Portable vissé à l’oreille, Alla [Shevelkina : chargée de production et interprète du projet – Ndr] nous cherche une voiture et un chauffeur pour rejoindre notre destination par la route : huit heures de voyage sur des petites routes défoncées et poussiéreuses.

© Clément Cogitore / ADAGP, Paris 2017

 

Ienisseïsk

Jeudi 12 juillet 2012

L’odeur âcre des incendies prend à la gorge ; la région est plongée dans un brouillard doré aux airs de fin du monde. Ienisseïsk est la dernière ville le long du fleuve avant l’immensité de la taïga : une étendue de maisons en bois aux volets peints et sculptés, parcourue par de vieilles voitures soviétiques aux amortisseurs défoncés, des 4x4 flambant neufs aux vitres teintées, des vaches et des chiens errants. L’endroit vit au rythme du fleuve Ienisseï, indolent et tranquille, ponctué par les arrivées de cargaisons de bois et de carburant.

On a dormi quelques heures dans un grand bâtiment entièrement vide, qui devait être autrefois une colonie de vacances, et on attend maintenant le bateau pour remonter vers le nord. La petite humanité du fleuve se rassemble peu à peu près de l’embarcadère : pêcheurs, familles, jeunes en jogging, vieillards, filles en talons aiguilles et lunettes de soleil, et aussi du bétail : cochons, chèvres dont je comprends qu’ils attendent d’embarquer eux aussi.

 

Embarcadère de Iartsevo

Jeudi 12 juillet 2012

On a perdu le réseau téléphonique sur le fleuve. Il reste ici une ou deux lignes fixes et quelques postes de radio, mais plus au nord, on n’aura plus aucun moyen de communication. Iartsevo est le dernier point de ravitaillement des avions et des hélicoptères pour cette région de Sibérie à peu près grande comme la France. En fait de village, c’est un trou perdu de quelques cabanes branlantes autour d’un hangar insalubre, d’une citerne de carburant et d’un terrain poussiéreux qui tient lieu de piste d’atterrissage.

On rencontre nos « guides » pour poursuivre notre voyage sur le fleuve : deux hommes aux airs de repris de justice qui chargent beaucoup trop de vodka et beaucoup trop d’armes sur une barque beaucoup trop petite. Un échange de regard entre Alla et moi suffit pour se dire qu’on ne traversera pas les derniers 700 km sur un radeau instable conduit par des inconnus bourrés et armés. Depuis l’embarcadère, elle essaie de convaincre par radio un shérif local de nous aider à trouver une solution.

Tout autour, des hommes de tous âges titubent sous l’effet de l’alcool ou d’autre chose. Ceux qui tiennent debout nous observent dans un mélange de curiosité et de méfiance. Avec le décalage horaire, le manque de sommeil, ce brouillard crépusculaire qui ne finit jamais, j’ai l’impression de flotter dans des limbes où paysages et silhouettes m’apparaissent comme des spectres.

© Clément Cogitore / ADAGP, Paris 2017

 

Iartsevo-Braguino

Jeudi 12 juillet 2012 - 23 heures

Autour de la citerne rouillée de l’aérodrome, trois MI-8 [anciens hélicoptères de transport de troupes soviétiques – Nda] aux carlingues à moitié noircies par l’âge et les flammes attendent le ravitaillement : carburant, nourriture, alcool, médicaments, cigarettes, et d’autres caisses dont j’essaie de deviner le contenu en m’approchant. Un flic agressif me hurle de dégager.

En regardant d’un peu plus loin je comprends que la moitié de ce qui entre ou sort de ces hélicoptères, qui appartiennent pourtant à l’État, est l’objet de trafics : armes, fourrures ou gibier et certainement plein d’autres choses dont je n’ai aucune idée. Des liasses de cash circulent de main en main, les flics sont aux premières loges et les pilotes ressemblent à des rois du pétrole.

Alla et moi nous entendons avec l’un d’eux sur 100 000 roubles (1 500 euros) pour qu’il fasse un détour sur son plan de vol et qu’il nous dépose aux coordonnées GPS convenues. Il lance le rotor, on embarque. Le MI-8 s’avance sur la piste. Tout l’habitacle se met à trembler et je me dis qu’il est physiquement impossible que ce char d’assaut d’un autre âge puisse se détacher ne serait-ce que d’un centimètre du sol. Et pourtant.

Le vol dure plus de trois heures. On ne verra par les hublots que de la taïga en feu à perte de vue. Un monde sans horizon et au bord des ténèbres. Soudain, les toits de quelques cabanes se distinguent au bord du fleuve, l’hélicoptère commence à descendre vers un petit îlot de sable. Le copilote nous ouvre la porte et lorsque l’hélico est suffisamment bas, nous crie de sauter. Nous attrapons nos sacs, sautons et nous collons au sol, pour éviter d’être soufflés par les pales.

Puis : le silence. Ou plutôt ce que nous pensons être le silence, car une fois le vacarme assourdissant disparu nous réalisons qu’autour de nous aboient furieusement six chiens-loups surexcités et enchaînés à des piquets.

Une pluie très fine se met à tomber. Sur la rive apparaissent les silhouettes de la famille Braguine. On distingue dans la pénombre une nuée d’enfants, quelques hommes avec de longues barbes, fusil à la main. Deux d’entre eux montent dans une barque et s’avancent lentement à notre rencontre. Nous voici à Braguino.

 

Braguino

Samedi 14 juillet 2012 – 22 heures

Le temps prend ici une autre dimension. Les journées passent sans horaires, repères, ni véritable rythme. Une fois passée la sidération de l’atterrissage, on se dit d’abord qu’on pourrait se trouver dans n’importe quelle forêt de Russie ou d’ailleurs, dans un village reculé où on survit de chasse et de pêche. Seuls les regards posés sur nous nous font sentir au bout du monde.

Sacha Braguine, le père, nous a immédiatement accueillis comme des amis, sans la moindre méfiance. J’ai compris que le seul fait d’être arrivés jusqu’ici pour les rencontrer, d’avoir réussi à obtenir leurs coordonnées GPS faisait office de visa. Les enfants nous regardent avec fascination et curiosité. La petite Vassilissa n’avait encore jamais vu d’autre être humain que les membres de sa famille. Les plus grands n’avaient encore jamais entendu une autre langue que la leur. Ils prennent peur lorsqu’on leur adresse la parole et restent muets. Tous nous fixent comme des créatures inconnues aux voix et visages étranges.

© Clément Cogitore / ADAGP, Paris 2017

Braguino ressemble à un village mais en fait chaque isba a un usage précis : il y a celle où on mange, celle où on dort, celle où on se lave… Il y a aussi le frigo : une isba isolée par de la mousse végétale, avec dedans un tas de glace restant de l’hiver, sur lequel est posé un renne découpé en quartiers, ainsi qu’une dizaine de brochets.

La chaleur est suffocante et on est assaillis du matin au soir par des nuées de moucherons noirs et de moustiques. Hommes, femmes et enfants de Braguino semblent s’y être habitués. Ils ont ces gestes mécaniques autour du visage pour les chasser, mais qui ne servent à rien : corps et visages restent rougis par les morsures, piqûres et irritations.

© Clément Cogitore / ADAGP, Paris 2017

Je commence seulement à reconnaître chacun de nos hôtes, à me rappeler de tous les noms. Les hommes se ressemblent : blonds, barbus, cheveux hirsutes et vêtus de treillis élimés. Les enfants aussi : tous blonds, vêtus de couleurs vives, nœuds dans les cheveux pour les filles. Les femmes sont toutes en jupe et coiffées d’un foulard.

Stupeur : on vient de comprendre qu’il y avait ici d’autres personnes, dans une autre partie du « village », de l’autre côté d’une barrière que je pensais à l’origine destinée au bétail. Je pensais avoir mal vu ou mal compris mais non, il y a bien une deuxième famille qui vit ici. Aucun des Braguine ne veut en parler ouvertement. Ils nous interdisent de passer la barrière et de leur adresser la parole. Alla hésite à insister, me dit qu’elle sent là un conflit profond. Elle a juste obtenu un nom, « Kiline », et quelques détails : les deux familles ne se parlent plus depuis longtemps, se haïssent, s’empoisonnent les chiens, dressent des barrières dans la taïga… Même les tombes sont séparées par des barrières. Les hommes sont armés et redoutent de se croiser dans la forêt. 

© Clément Cogitore / ADAGP, Paris 2017 

 

 

> Clément Cogitore, Braguino ou la communauté impossible, du 15 septembre au 23 décembre au Bal, Paris ; sortie en salle le 1er novembre