Nina Medioni, <i>La fenêtre, Le Voile<i>, 2015 © Nina Medioni
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Nina Medioni

Nina Medioni n’aime pas les situations confortables. Avec Le Voile, une série de portraits dans une communauté juive orthodoxe d’Israël commencée en 2015, elle se confronte à un univers confiné où l’image est interdite.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 22 mai 2019

 

Votre projet, Le Voile, porte sur une communauté en Israël qui interdit ordinairement l’usage de l’image. Comment avez-vous envisagé le portrait dans un tel contexte ?

Pour la première phase du Voile, je suis partie pendant une semaine à Bnei Brak, à une demi heure au nord de Tel-Aviv, pour photographier les femmes de ma famille qui appartiennent à cette communauté juive orthodoxe. Dans cette communauté qui a choisi de se couper de la plupart des moyens de communication et d’information, les femmes sont souvent à la maison. C’est un étrange cocon, un espace intime et familial mais aussi carcéral. Les personnes que j’ai photographiées semblent happées dans un monde spirituel à la fois fascinant et très hermétique. Je ne veux pas poser un regard critique : il ne s’agit pas d’un projet sur l’orthodoxie mais sur la perception que j’ai d’une partie de ma famille rencontrée tardivement. Tous les matins, je m’habillais de façon à cacher les parties de mon corps qui évoquent la féminité et je prenais le bus pour Bnei Brak. Là-bas, on entre dans un autre monde. Tout est en noir et blanc : c’est le gris de la terre, des façades, des vêtements. J’allais chez ma cousine et je participais à ses tâches quotidiennes – elle a 11 enfants, et passe donc énormément de temps chez elle. Je réalisais des portraits au cours de la journée mais on ne voit les visages dans aucune de mes photos : je respectais une forme d’anonymat, c’est une manière d’assumer la pudeur que j’avais en tant que jeune photographe. J’y suis allée plusieurs fois avant de commencer à faire des photos, avec l’idée de m’adapter à cet environnement. Ça a été une surprise que l’appareil photo soit accepté et qu’il rentre dans l’espace commun. J’ai fait des photos de plus en plus posées et ce qui était intéressant, et que j’aimerais poursuivre, c’est cette impossibilité de poser pour eux. Ce projet c’est faire le portrait de quelqu’un qui n’en a jamais vu. Parfois un sourire crispé ou une pose alambiquée apprend énormément sur le rapport des gens à l’image et à l’autre. 

 

Quels liens faites-vous entre les individus et leur environnement ?

Tout comme l’apparence et le mode de vie de ces personnes, leur environnement est très sobre. Dans ce monde religieux, l’ornementation est une vanité. Les murs sont nus et il y a très peu d’objets inutiles, par contre, il y a énormément de voiles et de rideaux pour cacher les fenêtres et séparer les intérieurs. Cette pudeur, je la retrouvais dans les visages et leur expression lointaine, même dans ceux de gens de ma famille.

  

En quoi la photographie vous permet-elle de vous rapprocher de personnes inconnues et de comprendre votre rapport à l’autre ?

L’appareil photo est un moyen qui m’a permise d’aller vers des gens que je n’aurai jamais pu rencontrer autrement. En même temps, il crée une distance : pendant un moment je me mets en retrait, prends du recul pour prendre une photo, particulièrement dans le cas de Voile où j’utilisais un appareil 6x6 avec un pied – un dispositif qui demande beaucoup de temps. En continuant ce projet, je veux créer une zone de partage avec les personnes rencontrées, tout en sachant qu’en tant que photographe, je suscite de la méfiance. J’aimerai mettre en place un studio, non seulement pour prendre les gens en photo mais aussi pour qu’ils puissent se photographier eux-mêmes, entre eux. Lors de mon voyage en 2015, je me suis liée d’amitié avec l’un des enfants à qui j’ai prêté un appareil. Il me posait beaucoup de questions sur l’extérieur, moi je n’avais pas vraiment le droit de répondre. Je pense qu’il a compris bien plus de choses en faisant des photos et en regardant mes appareils que si je lui avais expliqué que là où j’habite il y a des panneaux publicitaires partout, c’est trop abstrait. Il y a quelque chose de conflictuel chez les jeunes entre la vie religieuse et cette curiosité pour l’extérieur. Depuis, j’ai appris que l’enfant en question s’est enfui de la communauté. L’enfance et l’adolescence racontent beaucoup de choses sur Bnei Brak. C’est aussi de ça que j’ai envie de rendre compte à travers ce studio, que j’imagine mobile, simplement constitué de fonds et deux appareils photo. Cette “zone de portraits” me permettrait d’éviter d’être dans une posture de photographe reporter qui shoote dans la rue des figures stéréotypées.

 

Comment assumez-vous ce rapport de la photographie à la transgression ?

J’ai toujours eu un rapport un peu transgressif à l’image dans le sens où l’appareil photo est un moyen d’entrer dans des espaces dans lesquels je n’entrerai pas autrement. Par exemple, j’ai travaillé sur une vidéo avec des demandeurs d’asile qui vivent dans un foyer, un espace difficile d’accès car réservé à des hommes qui ont entre 40 et 60 ans, d’origine maghrébine pour la plupart. Je leur demandais de discuter entre eux, parfois j’orientais un peu le dialogue. Mon idée, c’est de créer un espace, à l’intérieur d’un autre, pour rencontrer des gens. J’ai eu la possibilité d’entrer dans Bnei Brak grâce à ma famille et à la confiance qu’ils me donnent : c’est toujours une négociation à renouveler. Ce qui m’intéresse, c’est de voir jusqu’où ça peut fonctionner. Cette communauté s’est refermée sur elle-même pour des raisons qui ne sont pas forcément religieuses, mais par peur de ne pas être comprise. En essayant de faire naître un rapport à l’image en interne, je voudrais que celui-ci soit vécu comme quelque chose qui n’est pas forcément contraire à la religion.

  

Vous avez aussi réalisé une série sur la jeunesse militante FN, « à l’opposé de vos convictions ». Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait d’en faire un sujet photographique ?

J’ai commencé à travailler sur le Front National en arrivant à l’école et ce projet m’a accompagnée pendant trois ans. Il reste une question ouverte, il n’y a pas de fin. Je suis allée à la rencontre de personnes qui représentent tout ce qui pouvait me faire le plus peur pour voir ce qu’un dispositif photographique peut produire. À la base, c’était plutôt un travail d’enquête parce que je voulais comprendre ce qu’était le FN. Je demandais franchement aux militants de m’expliquer l’essence de ce parti et non de défendre un programme, ça a mené à des réponses assez vides. Seul, le militant est incomplet. Cette série de portraits individuels de gens de mon âge, entre 18 et 25 ans, compose une ligne de corps qui posent tous de la même manière selon les codes de l’affiche de campagne électorale. Je leur demandais de choisir le lieu, c’était souvent ceux du militantisme, style salles des fêtes aseptisées. Ces photographies témoignent d’une gêne commune mêlée à une volonté de s’afficher fièrement. Personne n’a jamais refusé la rencontre mais la distance persiste. J’ai écrit un livre qui accompagne les photos et dans lequel je décris les rencontres. Certaines se sont avérées tellement insupportable que je n’ai pas fait de photo. Le FN essaie de lisser son image à travers cette jeunesse et ces corps. Ils incarnent une armée de petits soldats qui participent à faire de ce parti une chimère.

  

Comment envisagez-vous votre position de photographe ?

J’ai grandi avec ce mythe du photographe reporter masculin, celui qui capture des images et traque l’instant décisif. Même si ce cliché est démodé, il persiste. Cela me fascine et me pose problème : être photographe, ce n’est pas seulement capter des moments, c’est aussi en créer. J’aime jouer avec les attentes des gens qui savent que quelqu’un va venir les photographier. Ces attentes sont une première manière d’avoir accès à eux, ça induit d’emblée un rapport ambivalent. J’aime être dans des positions qui ne sont pas évidentes. Venir à Bnei Brak avec un appareil photo, c’est déjà me tirer une balle dans le pied, mais ça permet aussi de comprendre davantage comment et pourquoi les situations se bloquent et se débloquent. J’y suis allée avec un certain nombre d’aprioris et l’appréhension que les gens me détestent parce que j’ai un appareil. En réalité, ils ont été davantage intrigués qu’autre chose. Je ne suis pas au bout de mes surprises, en y restant deux voire trois mois, je vais me confronter à de nouvelles réactions. La photographie me permet d’apprendre des choses sur moi tout en me consacrant à l’autre. C’est en repoussant toujours un peu plus loin les interdits que j’arrive à délimiter ma posture de photographe mais aussi mon propre rapport au monde.

 

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