Prune Phi, <i>Appel Manqué</i>, 2018 Prune Phi, Appel Manqué, 2018 © Prune Phi
Entretiens Affinités arts visuels photographie

Prune Phi

En 2016, Prune Phi contactait un oncle inconnu avec l’intention de venir le voir, chez lui, aux États-Unis. Long Distance Call est le premier chapitre d’une recherche sur ses origines vietnamiennes qui prend la forme de grandes installations composées de collages et se poursuit avec Appel Manqué aux côtés d’étudiants vietnamiens à Toulouse. Avec Hang up, la jeune diplômée de l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles remonte jusqu’au Vietnam, là où tout a commencé et où tout finira.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 22 mai 2019

Hang up est le troisième et ultime volet d’une recherche sur vos origines vietnamiennes. Comment a-t-il commencé ? 

Ce projet s’inscrit dans la continuité de ma pratique qui interroge les notions d’origine, de mémoire, de transmission et de son échec. Avec la première partie, Long Distance Call, je suis partie en Californie pour rencontrer une partie de ma famille vietnamienne que je ne connaissais pas. J’y suis allée sans rien savoir sur elle et me suis retrouvée à vivre dans un milieu très traditionnel mais aussi très pudique. Il y a beaucoup de non-dits par rapport aux traumatismes de la guerre et de l’exil. Les choses que j’avais envie de comprendre et de montrer étaient impossibles à prendre en photo. Longtemps je me suis dit que je n’arriverai jamais à créer là-dessus jusqu’au jour où j’ai pris conscience que ce manque faisait partie intégrante de ce projet et qu’il devait rester tel quel. J’étais partie chercher des réponses quant à l’histoire de mon grand-père qui a immigré en France et a été séparé assez jeune de sa famille. Toute cette part m’était incomplète parce qu’il est décédé quand j’étais trop jeune pour me poser ce genre de questions là. J’ai accepté cet inconnu et essaie de l’intégrer en laissant une grande place au blanc dans mes installations et collages.

  

Vous avez une démarche plasticienne et mêlez les médiums. Comment percevez-vous le statut de la photographie ?

Je considère à égalité tous les éléments que je mets en relation à travers mes collages et mes installations. J’extraie de la même manière des fragments de mes images, de visages par exemple, et des fragments de celles que je récolte dans des magazines. Celles que j’ai récupérées dans Little Saïgon, le quartier où je vivais en Californie, étaient issues de la culture populaire. Pour le projet Appel Manqué à Toulouse, j’ai pioché des images de la guerre du Vietnam et de cérémonies des communautés vietnamiennes en France dans les archives de l’INA. Je détoure une petite partie qui va faire sens avec ce que j’ai sélectionné dans mes propres photographies. Dans les montages que je réalise, les images, mais aussi le texte, les zones blanches et parfois même les objets présents dans l’espace d’exposition, se superposent et s’interfèrent. Je ne différencie pas les images que je prends moi même par rapport à celles que je récupère.

 

Votre recherche oscille entre enquête socio-culturelle, recherche scientifique et quête identitaire. Comment articulez-vous expérience individuelle et problématiques collectives ?

La dimension personnelle est le point de départ de ma recherche. Mon voyage aux États-Unis m’a appris énormément sur la communauté vietnamienne, davantage encore que sur la famille. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à la dernière génération des descendants vietnamiens, mes cousins, cousines et autres personnes de mon âge avec qui je pouvais parler. Pour la seconde partie du projet, Appel Manqué j’ai rencontré des étudiants vietnamiens au sein d’associations pour lesquelles je faisais du bénévolat. Je me suis rendue compte que mes interrogations personnelles étaient communes à beaucoup de jeunes gens. Eux aussi avaient envie de partager ce qu’ils savaient sur ces traditions et d’échanger sur la manière dont elles sont perpétuées ou non. Quand je rencontre des gens, je commence par leur confier ma propre expérience. À partir de là, je construis avec les autres. Je réutilise certaines paroles qui résonnent avec ma propre histoire. Les récits racontés par les grands-parents, les relations familiales, le rapport à la nourriture… je m’inspire de toutes ces choses très personnelles pour réaliser mes collages. Je recrée ces fragments de mémoire à partir des photographies que je prends. Quand je découpe ou déchire une image, c’est pour associer leurs histoires avec la mienne. Elles fusionnent et ça finit par toucher à des questions sociales, identitaires, politiques… Plus je me rapproche de l’origine, le Vietnam, plus ma démarche se tourne vers les autres et une histoire plus globale en rencontrant des sociologues et des historiens. Hang up est le dernier chapitre géographique et historique à explorer. La question personnelle y sera presque mise de côté au profit des chocs de cultures et intergénérationnels : qu’est-ce qu’il reste de la culture traditionnelle aujourd’hui, comment se transforme-t-elle, est-ce que la jeunesse vietnamienne souhaite la perpétuer, comment celle-ci perçoit son histoire ?

  

Vous avez aussi rencontré des neuroscientifiques pour ce projet. Qu’est-ce que cela vous apporté ?

Ce que m’ont appris les neuroscientifiques sur les mécanismes de la mémoire et de la transmission des souvenirs fait écho à la manière dont je crée mes installations, par fragments. En particulier le phénomène des “faux-souvenirs” : plus on raconte quelque chose, plus le souvenir devient narratif voire fictionnel. À chaque étape de transmission, de petits éléments viennent se mélanger aux faits. Au final, on construit notre identité sur des souvenirs à chaque fois reconfigurés. Mes installations suivent le même mouvement : en deux ans, Long distance call a pris six formes différentes, je ne mets jamais les mêmes éléments à côté, ça évolue toujours en fonction de l’avancée de mes recherches, je ne raconte jamais l’histoire de la même manière. Les fragments de photographies fonctionnent comme les traces mnésiques qui se transmettent au cours des générations. Certaines choses, comme le goût d’un aliment, se perpétuent à travers les corps : un aïeul qui n’aimait pas l’aubergine par exemple, transmet potentiellement cette inclinaison à sa descendance. Je trouve ça hallucinant ! La manière dont je reconfigure mes installation, le fait de n’être jamais satisfaite d’une forme, de procéder par couches dans lesquelles les éléments se superposent ou disparaissent, reflète ce phénomène.

   

Comment avez-vous perçu le choc de générations ?

Ma famille m’encourage beaucoup mais certains membres n’ont pas compris pourquoi je faisais des photos. Les premiers immigrés ont tous faits des études pour survivre et subvenir aux besoins de la famille. Ils n’ont pas forcément saisi le sens de ma démarche parce que pour eux, je ne suis pas vraiment Vietnamienne. Ils ne comprenaient pas à quel point j’avais besoin de les rencontrer. C’était assez difficile de parler de mon projet avec eux. Je ne fais pas de photographie documentaire, qui pourrait être plus accessible, il s’agit davantage d’une réflexion sur l’expérience à propos de choses assez sensibles et difficiles à partager. Mais vu que le projet s’oriente de plus en plus vers le social, un dialogue pourrait être possible. Les plus jeunes ont très bien accueilli ma démarche puisque c’est d’abord à eux que je me suis adressée. On partage ce sentiment de perte et de nécessité de comprendre. Quand tu grandis dans un pays ultralibéral qui t’encourage à te “réaliser”, à faire ce que tu aimes et à dire ce que tu ressens, tu es en décalage complet avec les aînés. La première génération d’immigrés a vécu le traumatisme donc soit elle assume de raconter ce qu’elle a vécu soit elle l’enfouit. La deuxième a grandi avec le silence des anciens et le respectent. La troisième souhaite renouer avec cette mémoire et la sauvegarder, même si c’est douloureux.

 

Comment appréhendez-vous le Vietnam, où vous n’êtes jamais allée ?

Je m’attache toujours à ne pas trop faire de recherches en amont pour ne pas avoir trop d’images en tête avant de partir. La dimension de découverte est essentielle pour porter un regard différent sur un projet qui a traversé plusieurs territoires. Le point de départ sera toujours les rencontres. Dans l’idéal, j’aimerais traverser le Vietnam du nord au sud en trois mois. J’ai besoin de temps pour rencontrer différentes personnes, nouer des liens et collaborer avec certaines. Ma quête commencera à Hanoi parce qu’il y a une scène artistique intéressante là-bas et parce que mon grand-père y est né, j’ai son adresse. La barrière de la langue et les décalages opérés par la traduction peuvent être très intéressants à aborder plastiquement. Je ne parle pas vietnamien mais cette langue m’est déjà un peu familière puisque pendant mon voyage aux États-Unis, tout le monde la parlait pendant les repas de famille et dans le quartier, et ça a influencé ma manière de créer. J’utiliserai la photographie comme un outil de collecte pour enregistrer tout ce que je vois et faire des portraits des gens que je rencontre. Un portrait pourra m’inspirer une vidéo, un texte, ou une autre forme qui viendra résonner dans l’installation finale. Parfois, ce qu’il reste de la rencontre c’est une phrase tellement forte qu’il n’y a pas besoin d’image. D’autres fois, la seule chose qui reste c’est une image ou un portrait. Par exemple, avec les étudiants vietnamiens à Toulouse, j’ai davantage partagé des pratiques, comme performer sur scène pour le nouvel an vietnamien ou faire manger. Ce sont des gestes ou des attitudes que j’ai enregistrés. À mon retour du Vietnam, j’envisage de faire une édition, comme un carnet de recherches, peut-être même sur l’ensemble des trois volets. Et puis une exposition, parce que les images prendront sens quand elles seront confrontées entre elles dans une forme. Au départ, je vais emporter avec moi une photographie de mes arrières grands-parents. Ils étaient maires de leur village, peut-être que certaines personnes les reconnaitront. Il faut que je le fasse avant qu’il ne soit trop tard.

 

> Soutenez le projet de Prune Phi sur Kickstarter