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Affinités Musique

Sonic Protest

Avec sa programmation en forme de virage à 180°, libérant la musique des ornières du genre pour lui restituer sa dimension performative, le festival Sonic Protest fait acte de bravoure.

Par Julien Bécourt

Se prendre une châtaigne dans les tympans et sentir son corps onduler de plaisir au gré de l’encéphalogramme d’un larsen, c’est le genre d’expériences parmi tant d’autres auxquelles Sonic Protest nous convie chaque année. Grâce à la ténacité d’Arnaud Rivière et Franq De Quengo, engagés respectivement dans des ateliers de création sonore en école d'art et en milieu psychiatrique, le festival déroule un programme qui attise la curiosité et électrise les sens.

Si les fidèles sont toujours au rendez-vous, on constate aussi au fil des ans un élargissement significatif du public. Certes, certains concerts peuvent laisser sur leur faim, avec parfois le sentiment d’un brin de complaisance sous couvert d’excentricité ou de geste sonore radical. Mais c’est aussi dans de telles tentatives que réside l’intérêt de toute expérience, qu’elle soit positive ou négative, réussie ou foireuse. La prise de risque est cruciale dans cette « musique de l’instant », tout autant performée que jouée, et qui laisse toute latitude à l’auditeur dans sa façon de la recevoir et de l’interpréter.

En outre, Sonic Protest contribue depuis plus de quinze ans à faire découvrir des artistes confinés à une frange confidentielle, passée sous silence par la plupart des médias. Ici, tout le monde est logé à la même enseigne, dans une volonté de court-circuiter la hiérarchie à l’ancienne, avec ses habituelles « tête d’aff’ » et les moins rentables en rang d’oignons, derrière. Cette année encore, des figures historiques ou plus méconnues de l’underground côtoient des légendes de l’avant-garde et des irréductibles de la « musique brute ». On se réjouit d’avance de cet hommage rendu à Alan Vega et Suicide par une Lydia Lunch plus en verve que jamais, accompagnée d’un des frères Hurtado du duo Étant donnés ; de plonger dans une méditation profonde grâce aux compositions minimalistes d’Eliane Radigue, adaptées pour des instruments acoustiques, qui prendront toute leur ampleur dans l’enceinte de l’église Saint-Merry ; de sentir l’air vibrer d’un souffle désertique à chaque riff de Dylan Carlson, fondateur du duo doom Earth et source d’inspiration pour Nirvana et Sunn O))) ; de célébrer le retour sur scène du quatuor no wave Ut, scindé entre New York et Paris ; de se sentir pousser des ailes sur les vagues synthétiques de la pionnière Suzanne Ciani ; ou encore, dans le cadre des Rencontres internationales autour des pratiques brutes, de découvrir ce documentaire consacré au génial trio argentin Reynols. Un groupe à nul autre pareil dont le leader est atteint de trisomie, et qui produit une musique totalement alien, aussi brute qu’illuminée – au point de susciter l’intérêt de compositeurs plus académiques.  

Les inspirations locales se répondant de part et d’autre du méridien de Greenwich, ce sera aussi l’occasion de découvrir des artistes du cru qui mêlent drone, krautrock et musiques traditionnelles issues du répertoire régional – que ce soient les lyonnais de Société Étrange, les nantais de Humbros, les clermontois de Bégayer ou les « sans région fixe » de France, dont la réputation n’est plus à faire. On aura également l’occasion de percer le mystère Jandek, fascinant chanteur de folk-blues atonal qui vit en autarcie et presse ses propres disques sur son label Corwood Industries (une bonne quarantaine depuis 1978). Et si vous êtes plutôt d’humeur dance de Saint Guy, le texan de Shit & Shine se charge de déconstruire la techno, en y adjoignant humour et attitude, comme si Powell revisitait les Butthole Surfers.

Tout un chacun peut trouver son compte dans cet assortiment de franc-tireurs, fort apprécié des « gourmets » du DIY et des musiques hors-normes. Car c’est bien au cœur de cette tambouille iconoclaste que se nichent les formes musicales du futur. Un futur hanté par des formes autant que des forces primitives, dont Sonic Protest s’est fait le catalyseur.

 

Sonic Protest du 22 mars au 6 avril à Paris et ses alentours.