© Tiphaine Raffier

Tiphaine Raffier

Confinée à Uzès avec ses parents, la metteure en scène Tiphaine Raffier a été la première à participer à [CONTINUER…]. De ce présent suspendu, elle capte un souvenir qu’elle voudrait éternel, nimbé dans la mélancolie romantique d’un lied de Schumann.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 6 oct. 2020

Comment avez-vous choisi la musique avec laquelle vous souhaitiez dialoguer dans votre court-métrage ?

« Aujourd’hui, les « tubes » de la musique classique sont malheureusement souvent associés à des images publicitaires. Je souhaitais travailler avec une mélodie qui n’était pas trop présente dans les médias de masse, pour faire entendre autre chose. De fil en aiguille, et en discutant avec les membres de Miroirs étendus – un jeune ensemble d’opéra avec lequel je travaille dans mon prochain spectacle, La réponse des hommes –, j’ai découvert les lieder de Schumann. Et celui-ci, « Hör’ich das Liedchen klingen », Op. 48 m’a tout simplement fait pleurer (rires). Je l’ai choisi pour sa nostalgie absolument romantique, ce souvenir de la voix et de la poésie dans la musique. Le cycle dont ce lied fait partie, les Dicheterlibe, est écrit en suivant des notes décroissantes. Cela résonnait profondément aussi avec l’expérience du confinement, les humeurs au plus bas qu’il fallait accepter, la manière dont on ne pouvait pas faire autrement que de se coltiner notre mélancolie. Une musique comme celle-ci a le pouvoir de nous émouvoir en deux minutes et c’est un petit cadeau : ça nous fait gagner du temps.

 

Quel rapport avez-vous à la musique savante et à l’opéra ? 

« J’en ai beaucoup écouté lorsque j’étais petite, car ma mère adorait l’opéra. Et puis plus du tout… En travaillant avec Miroirs étendus, j’ai redécouvert à quel point j’aimais comprendre l’écriture de la musique, la prosodie, etc. Écouter et savoir écouter un morceau – comme on saurait regarder un film – donne accès à une richesse incroyable, et il n’y a pas besoin pour cela d’en savoir énormément ou d’être incollable sur l’histoire de l’opéra ! La musique est un art de l’abstraction qui donne accès à beaucoup d’émotion, ouvre l’imaginaire et nous stimule.  L’écoute rend « actif » et c’est exactement ce que je cherche dans mes mises en scène : comment laisser de la place aux spectateurs, la possibilité de faire eux-mêmes leur chemin ?

 

En vous entendant, on dirait que vous avez mis en scène votre rapport à la musique et au théâtre ! Que souhaitiez-vous capter de l’ambiance si étrange du confinement ?

« La première question que je me suis posée était : qu’est-ce que je veux garder de cette période ? J’étais confinée avec mes parents à Uzès, ce qui n’était pas du tout prévu. Et je me suis dit que s’il devait rester une seule chose de ce moment, dans 50 ans, je voulais que ce soit un souvenir de mon père. Alors nous avons inventé un petit scenario et nous sommes partis à la tombée de la nuit, entre chien et loup, un moment jamais facile au cinéma, parce que la lumière est très instable. On a tout filmé en plan séquence avec mon iPhone, faute de mieux. On a escaladé un mur pour rejoindre ce petit jardin dans lequel il y a un théâtre… évidemment fermé à l’époque. Je voulais aussi filmer un théâtre vide, un gradin vide pour évoquer les absents, ceux qui n’en reviendront pas. Aller sur un territoire interdit, entre nature et culture, pour raviver le souvenir de l’émotion et la promesse de ce qui pourra à nouveau advenir, lorsque ce temps faible, ces limbes, se seront refermés. »