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Censure à la Fondation Cartier

Lecture de Frank Smith

Frank Smith
Le 14/01/2013 -POINT EPHÉMÈRE

Opérant sur les ondes radiophoniques aussi bien que dans la création poétique, Frank Smith présente le 14 janvier la lecture d’un texte-témoignage sur la malheureusement célèbre « Opération Plomb durci », menée fin 2008 à Gaza. Prévue à la Fondation Cartier, la lecture a été refusée par celle-ci et aura finalement lieu au Point Ephémère. 

Par Jean-Marc Adolphe et Pascaline Vallée | publié le 8 janv. 2013
Affiche d'Amnesty International, Affiche d'Amnesty International, © D. R.

Il est des invitations qui ne se refusent pas, et d’autres qui se retirent sans crier gare. L’auteur Frank Smith, bien connu des amateurs de création radiophonique, vient d’en faire les frais avec la Fondation Cartier, à Paris, où l'écrivain Jérôme Game l’avait invité à intervenir le 14 janvier lors d’une Soirée nomade. Lundi 7 janvier, tombait dans nos boîtes mail une nouvelle bien plus lourde que les galettes frangipanes de la veille : un mail de Frank Smith annonçant une « contre-lecture », la Fondation ayant refusé celle officiellement programmée. Motif : le texte en question, intitulé Gaza. Opération Plomb durci, aborde le conflit israélo-palestinien. « Un refus m'a été opposé sans motif clair, au prétexte que l'"on ne pouvait pas aborder un tel sujet à la Fondation", explique-t-il. Il m'a été demandé de formuler une autre proposition, ce que j'ai refusé. »

Pourtant, le texte, qui s’inscrit dans la suite du travail de Frank Smith sur Guantanamo, ne se revendique pas comme politique. « Ce nouveau texte, explique l’auteur, se concentre sur les événements qui ont eu lieu lors des interventions militaires menées à Gaza sous le nom d'"Opération Plomb durci", entre le 27 décembre 2008 et le 18 janvier 2009. Il est basé sur une publication de l'Onu, Rapport de la Mission d'établissement des faits sur le conflit de Gaza.

Elaboré sous la forme d'une suite de récitatifs, dans l'esprit du travail mené par les poètes objectivistes américains, il s'agit d'un "document poétique" : l'art narratif n'étant plus ici de nous transporter dans un "univers fictionnel" mais de "rapporter dans le champ littéraire une archive ouvertement ouverte, prétendument impossible à l'usage" (Christophe Hanna). » Des extraits seront par ailleurs publiés dans un prochain numéro de la revue Nioques.

Il plane mais, côté Fondation, on refuse le terme de censure. Jointe par téléphone le 8 janvier, Isabelle Gaudefroy, responsable des Soirées nomades, déclare : « La Fondation Cartier ne souhaite pas aborder d’œuvre qui évoque le conflit israélo-palestinien. Ca ne fait pas partie de notre domaine de savoir ni de notre domaine de compétences. » Elle déclare encore « assumer à titre personnel » cette décision : « C’est un choix de programmation, je n’estime pas que ce soit de la censure. » Censuré ou non, rendez-vous donc le 14 janvier au Point Ephémère avec un texte où champ littéraire et champ de bataille ne feront qu’un même terrain poétique.

 

Pour sa part, la Soirée nomade à la Fondation Cartier est totalement annulée. Jérôme Game, qui s’était vu confier une carte blanche, a en effet décidé d’y renoncer, suite à « la polémique qui s’est développée sur Internet ». Jusque-là, il avait imaginé « faire entendre à l’intérieur de l’institution l’absence de la pièce rejetée, et faire ainsi saisir par le vide et les mots l’émoi qu’elle avait su créer ». Outre que l’on puisse avoir des doutes sur l’efficacité de « faire entendre une absence », la Fondation Cartier n’est pas une « institution » mais un lieu privé, rattaché à la maison Cartier, laquelle appartient à la Compagnie Financière Richemont, basée à Genève. Mouvement a contacté le service de presse de Richemont, en posant deux questions simples : « Y a-t-il des consignes pour que le conflit israélo-palestinien” ne soit pas évoqué au sein de la Fondation Cartier, et pour quelles raisons ? De façon plus large, quelles limites le groupe Richemont pose-t-il à la liberté d’expression des artistes invités à exposer ou à se produire au sein de la Fondation Cartier, lorsqu’ils y sont invités ? » La réponse à ces deux questions est arrivée quelques heures plus tard « Pas de commentaires ». No comment.

Spécialisé dans l’industrie du luxe, le groupe Richemont a été fondé par le milliardaire sud-africain Johann Rupert. Sa localisation à Genève avait pour premier objectif d’échapper aux sanctions internationales qui allaient frapper le régime d’apartheid. On imagine aisément qu’à l’époque déjà, lorsque des journalistes mal-intentionnés demandaient à M. Rupert ce qu’il pensait de l’apartheid, son service de presse répondait : « No comment. »

 

Frank Smith, Contre-lecture, le 14 janvier à 21h au Point Ephémère, Paris.  

A paraître : Etats de faits, éditions de l'Attente, printemps 2013.