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Les singes de leur idéal

Michel Surya
22/01 > 23/01/2013 -LIBRALIRE

Lecture et rencontre avec Michel Surya, mardi 22 janvier à 19 h à Libralire (116 Rue Saint-Maur  75011 Paris) à l’occasion de la sortie aux éditions Lignes des Singes de leur idéal, dont la publication a commencé dans le Journal clandestin, supplément à Mouvement.

publié le 17 janv. 2013
Michel Surya, Les Singes de leur idéal. © D.R.

Mouvement débute une série de rencontres mensuelles à la librairie Libralire, 116 rue Saint-Maur, 75011 Paris. Pour débuter ce cycle, nous invitons Michel Surya à l’occasion de la parution aux éditions Lignes des Singes de leur idéal. Sur l’usage récent du mot « changement », dont la publication a commencé en juin 2012 dans les pages du Journal clandestin, supplément à Mouvement.

Ci-dessous, les « treize variations brèves » qui ouvrent le livre de Michel Surya :

 

1. Le 6 mai 2012, la versatilité inhérente au suffrage universel chasse du pouvoir ceux qu’elle y a amenés cinq ans plus tôt – lâche soulagement. Nul ne sait pas trop bien pour quelles raisons en définitive, ni de quoi celles-ci nous instruisent. Le dégoût suscité par le président sortant l’a emporté sans doute (de peu d’ailleurs) ; pas le dégoût de sa politique. La preuve en est que la droite et l’extrême droite (et comment les distinguer dorénavant ou suivant quelle distinction inédite ?) restent majoritaires (résultats du premier tour).

Le 6 mai, la variante dure du pouvoir (la plus dure depuis longtemps en France) a laissé la place à sa variante prétendument douce (adoucie). L’essentiel ne s’en trouvera pas changé pour autant – limites du soulagement, même lâche.

 

2. Longue séquence surritualisée : campagnes, débats, scrutins, résultats, passations, etc. Faite pour que tout le monde soit justifié de parler de politique et de démocratie – ne doute pas davantage de l’une que de l’autre.

De politique ? En entretenir l’illusion ? Tout le monde ne sait-il pourtant pas que le sort en a été une fois pour toutes réglé (par les marchés) ? Dire l’hyper-capitalisme a eu raison de toute politique, c’est dire qu’il n’y a de politique encore, si tant qu’il puisse encore y en avoir, qu’en tant qu’anti-hyper-capitaliste (mais dans un sens ou l’autre, c’est n’en rien dire).

De démocratie ? Qu’on dit « apaisée ». Qu’on ne dit qu’apaisée, avec une satisfaction les uns des autres, pour se dire à soi-même et montrer à tous la maturité enfin atteinte de ses processus – pour n’avoir pas à confesser leur extinction. Formes de cet apaisement : l’emphase finale de la passation des pouvoirs, seule réellement à même à ce moment-là de témoigner de ce que la politique est devenue : l’une des formes outrées, euphoriques du divertissement généralisé.

 

3. Il peut donc arriver que le grand coït électoral accouche une fois ou l’autre en France de l’« alternance » (liesse, larmes, etc., que l’émotion témoigne de ce dont rien d’autre ne peut plus témoigner) dans laquelle les congratulations des vainqueurs se plaisent alors à voir la validité du changement, quand on n’y doit tout au plus voir que la variété de l’assujettissement (la diversité de ses formes possibles).

 

4. « Le changement, c’est maintenant. » Slogan pauvre (ce qu’on a dit) ? Au contraire, slogan parfait, que les dilettantes étaient libres d’interpréter comme le programme d’une politique possible, réellement promise de « changer » (quoi ? c’est ce qu’on s’est abstenu de dire), quand il ne s’agissait en réalité que de procéder au changement des élites susceptibles de conférer à la même politique (à très peu près) la variante qui la sauvera.

 

5. La même politique à très peu près, autrement dit : qui procédera au réglage de toute politique de la fin de la politique sur les intérêts de l’hyper-capitalisme. Lesquels intérêts concéderont – aux marges – des ajustements de principe, non pas pour que s’établisse le principe de quelque justice que ce soit, même restreint, mais pour consolider le principe de leur domination.

 

6. On ne l’a pas assez dit : Sarkozy et sa clique exécrable, par leurs excès (de quels excès ne se seraient-ils pas rendus coupables si la campagne avait dû continuer plus !), en étaient arrivés à porter tort aux intérêts de la domination (les menaçaient). C’est par une bizarre paresse d’esprit qu’on s’obstine à représenter celle-ci sur le modèle des grandes dominations passées. L’hyper-capitalisme ne sépare pas entre les producteurs et les consommateurs ; il lui est même apparu, il y a longtemps maintenant, qu’un travailleur immigré sans papier ne vaut pas moins qu’un travailleur « français » (de souche, etc.) – qu’il vaut plus même, en tant que sa précarité inhérente tient pour lui lieu d’expérience, possible d’abord, de modèle ensuite, pour toute précarisation du travail à l’avenir.

 

7. « Le changement, c’est maintenant », ou : « Changeons maintenant d’assujettissement. »

 

8. Ce qu’on est libre d’entendre de cette façon, encore : le maintien de l’assujettissement passe par son changement, suivant ce que l’alternance encourage et permet.

 

9. L’assujettissement n’est entier qu’à la condition que les partis d’alternance l’assument à tour de rôle, administrant par là la démonstration de sa perfection sans alternative.

En quoi la domination est-elle parfaite ? En ayant réduit son alternative à l’état d’illusion. Illusion elle-même parfaite qui veut que pensent voter contre la domination ceux-là mêmes qui la reconduisent à l’identique (ou presque : ses excès exceptés).

 

10. Parce que la politique s’est tout entière spectralisée (autre nom, mais sombre, du divertissement). Spectralisation à peu près identique à celle de Dieu, après que Nietzsche en eut pourtant constaté la mort ; dont il annonçait – annonciation aussitôt oubliée – qu’on ne cesserait pas d’en montrer partout les spectres, devant lesquels on ne se prosternerait pas moins que devant Dieu lui-même, vivant.

C’est ce qui est si fascinant, en somme : qu’on ne cesse pas de croire à ce à quoi il n’y a plus personne à pouvoir réellement croire. Que la croyance se soit elle-même entre-temps spectralisée (spectralisation à la puissance deux). Se prosternant devant elle-même, faute de former quelque figure nouvelle. Se prosternant à défaut devant ses figures perdues seulement pour que ne cesse pas sa prosternation.

La prosternation : état dans lequel la croyance doit se maintenir pour continuer d’espérer que quelque figure éventuellement en résulte – qui la justifie et, a fortiori, la sauve.

 

11. L’assujettissement : ce dont chacun est invité à jouir, et jouit. De quoi chacun a-t-il peur quand il a peur ? Que sa liberté tombe subitement sans emploi. La liberté : autrement, dit, ce dont la politique s’est justement affranchie, quand la politique en son principe consistait en l’affranchissement de toute sujétion.

Dont elle s’est affranchie au bénéfice du marché qui l’a reçue en héritage. Le marché où l’assujettissement se donne nûment comme jouissance

 

12. Que feront le président et le gouvernement de gauche ? Du mieux qu’ils peuvent ce qu’ils veulent. Ça tombe bien, ils ne veulent pas plus qu’ils ne peuvent. Tout le monde en convient : on n’a jamais moins voulu, c’est-à-dire on n’a jamais davantage distingué entre ce dont la politique est la vérité, ancienne, héroïque ou violente, et ce qu’on lui tolère d’être, y renonçant – renonçant à elle-même comme violence d’abord, comme héroïsme ensuite, comme vérité à la fin. Elle s’est ancillarisée. Elle sert quand son histoire la voudrait dominer. La domination lui a échappé. En convient-elle ? Elle n’en convient pas. C’est pourquoi elle sert la domination elle-même, espérant que celle-ci lui concède quelque chose encore de celle qu’elle exerçait avant.

 

13. Les bourses, les agences de notation, le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne, le Fonds européen de stabilité financière, etc. la tiennent en laisse – l’ont parfaitement domestiquée. La politologie, science aussi loquace qu’exacte de cette domestication, dispose d’un syntagme pour mesurer la longueur de cette laisse : les « marges de manœuvre » (la dette, les déficits, la récession, etc.). Lesquelles sont, partant, « étroites » ou « restreintes » (euphémisations pour qualifier la nouvelle vassalité). La politique s’en plaindra-t-elle ? Pas si sûr. Somme toute, il ne lui déplaît pas que, faute de pouvoir tout promettre, elle soit sûre qu’il ne dépendra pas d’elle de ne pas pouvoir rien tenir.

 

(Extrait de Les Singes de leur idéal. Sur l’usage récent du mot « changement ». De la domination, 5, éditions Lignes, janvier 2013, 13 €)

 

Prochain rendez-vous le 15 février avec Georges DIdi-Huberman et Israel Galván.