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Période chinoise à Genève

Ping Pang Qiu d'Angélica Liddell

Angélica Liddell
29/10 > 02/11/2013 -THÉÂTRE SAINT-GERVAIS

L'auteure et metteure en scène espagnole Angélica Liddell parle de son amour pour la Chine dans Ping Pang Qiu, l'une de ses dernières créations qu'elle présente au Théâtre Saint-Gervais de Genève. Interviewée dans le numéro 70 de la revue, elle se confiait sur son expérience avec la Chine.

Par Catherine Bédarida | publié le 29 oct. 2013
Ping Pang Qiu, Angélica Liddell, Ping Pang Qiu, Angélica Liddell, © Gerardo Sanz.

Questions extraites du long entretien paru dans le numéro 70, juillet-octobre 2013. 

Quand vous commencez un texte, savez-vous déjà où il ira, ou est-ce l’écriture qui fait venir l’écriture et transforme le texte?

« Je veux que tout se transforme à mesure, qu’une chose pervertisse l’autre, que le texte transforme l’action et que l’action transforme les mots. C’est un processus de modification infini.

Au départ, il y a toujours le désir ou la nécessité de raconter quelque chose. Pour l’exprimer, j’ai besoin de la parole. Ensuite, quand je commence le travail sur le plateau, l’écriture s’altère. Je vois le texte exprimé par un corps. En fonction de ce corps, j’adapte le texte au fur et à mesure des répétitions.

Il me faut beaucoup de temps pour établir le texte définitif car j’accorde une grande place au hasard et au mystère. Quand je commence à écrire pour la scène, rien ne m’est indifférent : voyager, faire connaissance avec quelqu’un, lire, voir un film… Tout prend place et influence l’écriture de la pièce qui peut durer un an, deux ans, surtout quand le texte est comme le carnet de notes de ma propre vie. Je n’exclus rien, tout ce que je vis peut s’intégrer, même un simple mail reçu ou envoyé, une citation d’un livre, le propos d’un cinéaste. Je n’ai pas de processus d’écriture discipliné, j’organise le chaos, le désastre et c’est seulement quand j’entre dans la salle de répétition que l’ensemble prend forme. Je fais confiance au hasard : quand tout semble échouer, le hasard apporte une solution. Toujours.

 

Dans Ping Pang Qiu, la littérature est très présente. Vous citez de larges extraits du Livre d’un homme seul, de Gao Xingjian. Vous évoquez Ovide, Thomas Bernhard, Houellebecq… Vous éprouvez le besoin d’être constamment entourée de livres, accompagnée par des auteurs?

« Les auteurs qui comptent le plus pour moi, je les déteste, je jette leurs livres contre le mur, je les insulte, fils de pute, pourquoi c’est toi qui as écrit ça ? Je me suis identifiée au livre de Gao Xingjian : reconnaître l’angoisse chez les autres m’apaise, m’aide à vivre. Gao dit à un moment qu’il ne veut pas même être un dissident. Il veut faire l’amour avec de belles femmes. Face à l’obligation d’être conforme à la masse, il s’agit de revendiquer un espace intime, individuel et singulier.

 

Vos textes recherchent une radicalité du langage, par le choix des rythmes, des images, du vocabulaire. Apprendre en trois ans le français puis les caractères chinois a-t-il un rapport avec cette tentative de faire dire aux mots ce qui est impossible à dire?

« Je n’ai aucune passion pour les langues étrangères et je ne suis absolument pas douée. J’ai appris un peu de français après Avignon et j’apprends les caractères chinois depuis Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme. J’en suis à 1 200 caractères, au prix d’un effort énorme. Ça fait partie de ma vie, et comme j’utilise ma vie dans mes textes, ça finit par être dans mes livres. Avec le chinois, de Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme à Tout le ciel au-dessus de la terre (Le syndrome de Wendy), c’est pareil, ce sont des choses que je fais par amour, je fonctionne toujours par amour. Ou par haine. Je suis très basique.

 

Parlez-nous de votre expérience avec la Chine.

« Ma relation avec la Chine est un mystère ! Je la vis comme une passion, une obsession, un amour sans retour. Je n’y suis pas allée pour le travail. J’y suis allée après Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme car j’étais tombée amoureuse des merveilleux acrobates chinois qui volaient dans l’air tels des anges. J’étais passionnément amoureuse de ces acrobates et donc de la Chine. Il me fallait vivre cet amour, c’était une nécessité.

Quand j’arrive là-bas en Chine, je me sens bien, je me sens étrangère, je ne comprends rien, c’est un choc, j’aime beaucoup. La passion que j’éprouve pour la Chine est sans retour, le pays est hostile, brutal. Je cherche alors à comprendre pourquoi cet amour n’est pas partagé. Puis apparaît Ping Pang Qiu, avec l’histoire récente, le communisme, la culture exterminée.

 

Dans Ping Pang Qiu, un personnage demande à Angélica pourquoi elle aime la Chine et elle répond : «À cause de la peau.»

« Que dire de plus ! C’est l’unique réponse. Pour moi, ce sont les êtres les plus beaux au monde. En Chine, la répression du corps, des émotions, des sentiments est atroce. Parler de la peau, c’est une manière de revendiquer l’amour. Plus tard, à Shanghai, au moment où je commence à écrire Tout le ciel au-dessus de la terre (Le syndrome de Wendy), je vois des groupes de personnes âgées danser la valse dans la rue toute la journée et je décide de faire venir ces danseurs pour exprimer mon amour de la Chine. Le thème de la pièce est classique : je travaille sur les trois âges de la vie, jeunesse, maturité, vieillesse. Le couple des danseurs de Shanghai est âgé de 70 ans, il représente le déclin de la vie. »

 

Traduction : Anne-Françoise Raskin

Retrouvez la totalité de l'entretien dans le numéro 70 à commander