<i>Sweet Tyrany</i> de Pere Faura, Sweet Tyrany de Pere Faura, © Tristan Perez Martin.

Barcelona désillusionnée

Pere Faura

La capitale catalane focalise l'attention, pour avoir élu maire une jeune activiste de la gauche radicale. Mais sans guère de cap culturel, selon une communauté de la danse aujourd'hui déçue par trop d'atermoiements. Enquête.

Par Gérard Mayen publié le 5 mai 2017

Le jeune homme est vif, électrique, volubile. Vêtu d'un bermuda de sport pétard, tenant une boule à facettes de discothèque sous le bras, Pere Faura arpente les travées de la salle Maria Aurelia Capmany, du Mercat de les flors. Il fait mine de caresser, une à une, les têtes des 400 spectateurs attirés ce soir-là par sa nouvelle pièce, Sweet Tyranny.

 

Dans la capitale catalane, le Mercat de les Flors est l'équivalent du Théâtre de la Ville à Paris. Y étrenner une pièce à grand format (huit danseur.ses) est une consécration pour ce chorégraphe encore jeune. Y caresser la tête de chaque spectateur est une manière de rappeler l'époque où Pere Faura jouait à la recette dans des salles du réseau socio-culturel ou alternatif de quartiers ; des salles à ce point minuscules qu'il retient cette image de proximité physique avec les spectateurs.

 

Sweet Tyranny est une réflexion chorégraphiée, tragi-comique, sur le sort, si peu enviable, des artistes catalans de la danse. Un peu à la façon d'un Jérôme Bel, Pere Faura illustre de façon littérale, sur le plateau, la douce tyrannie des rapports cyniques de domination qu'un chorégraphe peut exercer sur des interprètes, quand ceux-ci n'ont que la passion de leur vocation à opposer à la réalité de leur misère sociale. Comme tout autre, ce monde de la danse est celui de la violence du marché – fût-il marché du spectacle.

 

Pour le révéler à cru, Sweet Tyranny prend le parti d'en rire. En fond de scène, un imposant panel de vidéos illustre l'histoire moderne du conditionnement disciplinaire des corps (militaire, sportif, ballétique…). Tout autant il se délecte des constructions mirifiques des icônes de la danse par la culture populaire (cinéma, télé-réalité, etc). À la fin, cela culmine dans une intense session de discothèque sur le plateau.

 

Disposer de huit danseurs pour incarner cela permet d'en déchaîner les puissances. « Il est quand même important de rappeler, très simplement, que la danse provient du plaisir de danser » insiste Pere Faura. « Chaque samedi, des centaines de millions de gens sur la planète s'y consacrent. Leurs gestes sont à la fois spontanés et totalement abstraits. Pourtant ces gestes permettent à tous de se comprendre, dans un langage de joie, de sensation, de désir. »

 

Vers la co-gouvernance ?

Cet aller-retour entre « haute » et « basse » culture est une constante du travail de Pere Faura, qui a gagné une belle reconnaissance internationale au long de la décennie 2000, dans la foulée d'une formation de haut niveau, puis d'une installation en résidence, en Hollande. En France, son plus fidèle soutien est Anita Mathieu, directrice des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine Saint-Denis. À nouveau, elle programme Sweet Tyranny

 

2011 : Pere Faura rentre à Barcelone. Il y fait l'expérience de « ce que c'est de retourner chez [ses] parents, dormir dans [sa] chambre d'ado, et devoir leur demander de l'argent ». La communauté de la danse est alors ravagée sous les effets de la crise initiée en 2008. Les espoirs sont anéantis, qu'avaient soulevés la politique culturelle volontariste, façon Jack Lang, portée par la gauche à la tête du gouvernement autonome de Catalogne depuis 2003.

 

Angels Margarit, grande figure de la génération antérieure, largement reconnue à l'international, se souvient d'avoir elle-même perdu dans cette tourmente « 80 % des moyens de [sa] compagnie ». Son projet longuement mûri, d'une sorte de Centre chorégraphique national, à Terrassa, dans la banlieue barcelonaise où elle est implantée, est enterré à jamais. Or,  début 2017, on retrouve cette même Angels Margarit nommée à la tête du Mercat de les flors.

 

La consécration est tardive, au regard de ses états de service. Mais sa personnalité incontestable. À travers des résidences d'artistes au long cours, imaginant une approche plus collégiale, Angels Margarit s'efforcera de renouer les fils « entre la consécration internationale du Mercat, et la vie réelle des artistes barcelonais de la danse » explique-t-elle. Non sans repenser son insertion dans la population : « le dialogue avec les gens ne doit pas se résumer à de la com’ pour les convaincre de venir s'asseoir dans la salle. »

 

Cette nomination focalise toutes les attentions, à un niveau qui étonne l'observateur étranger en train d'enquêter sur place. Pourquoi diable s'est-on passionné à ce point pour une nomination à la tête d'un théâtre ? À Barcelone, la danse est faible. Passionnée par la question linguistique, cette métropole de cinq millions d'habitants – la sixième d'Europe – a privilégié le théâtre, pour exprimer les enjeux qui la travaillent. Ses artistes chorégraphiques ont traversé les Pyrénées pour aller se former, et finalement rester s'y implanter.

 

Dans ce contexte déprimé, au côté du Festival Grec estival, le Mercat est quasiment seul à coproduire, voire à programmer, des spectacles de danse contemporaine dans la capitale catalane. C'est vital. Or en 2016, pour la première fois, une nomination à ce niveau se fait par la voie d'une consultation ouverte ; non plus le fait du prince. « Quel Mercat, quel Grec voulons-nous ? » lança la mairie de Barcelona aux acteurs du secteur.

 

C'était là une traduction directe des principes de « co-gouvernance citoyenne, dans la transparence » portée par la coalition Barcelona en comù, pendant catalan des expériences municipales de gauche radicale, agrégées autour de Podemos, un peu partout dans la péninsule ibérique. Ada Colau est la jeune nouvelle maire de Barcelone, issue des combats populaires de rue pour contrer les expulsions d'habitants étouffés par les crédits bancaires. Voilà qui change des politiciens amis des promoteurs immobiliers et des banquiers (quand ils ne le sont pas eux-mêmes).

 

Argentin, lui-même ancien danseur, le fringant et fin Gaston Core ouvrait voici deux ans le théâtre Hiroshima, dans la vieille ville. En indépendant, appuyé sur les recettes d'un bar à la mode, avec trois personnes et demi s'y activant, le fringant directeur porte ce lieu, rare alternative au puissant Mercat de les flors. Sa première saison a montré quarante spectacles, sur cent quarante représentations. Et c'est là qu'on peut découvrir des Yasmine Hugonnet, Danna Michel, Marco d'Agostin, Trajal Harrel, jusque là inconnus à Barcelona.

 

Gaston Core se souvient d'avoir fait partie, en juillet 2016, de la fameuse consultation consultative sur l'avenir du Mercat. « Nous étions trente, à bosser sérieusement, toute une journée ». Il part en vacances. Il en rentre. « Et alors j'assiste dans une salle comble, avec tous les moyens de l'événementiel, à la conférence de presse de Jaume Collboni, annonçant une série de projets qui n'avaient jamais été discutés. »

 

Que s'est-il donc passé, pour rompre ainsi avec les principes de la co-gouvernance citoyenne dans la transparence ? Bien qu'arrivée en tête des municipales de 2015, Ada Colau ne dispose que d'un maigre groupe de onze élus au sein d'une municipalité qui en compte plus de quarante. Après des mois de recherche de majorités de circonstances, elle ne voit pas d'autre solution que de signer un pacte durable. Dans celui-ci, elle abandonne la délégation à la culture au leader socialiste Jaume Collboni.

 

Nouvelles alliances politiques et désaveu  

Un désaveu terrible, aux yeux de tous les interlocuteurs que nous rencontrons. Les dirigeants socialistes sont honnis, pour avoir incarné pendant plusieurs décennies le cap d'une métropole pensée à la façon d'une marque commerciale, d'un slogan de communication, brandissant Gaudi, les Jeux olympiques et son salon mondial de la connectivité, pour se placer dans la compétition, notamment touristique, des places qui comptent dans le circuit mondialisé des affaires ; tout en méprisant la vie quotidienne de ses habitants.

 

En matière culturelle, c'est le concept d'industrie culturelle qui fut promu, à grands coups d'événementiel. Avec ce PS de retour, Xavier Marcé, puissant lobbyiste du théâtre privé et de la technologie lourde du spectacle grand public, revient ainsi au cœur de l'organigramme culturel d'une ville pourtant dirigée par la gauche radicale. Un désastre politique. « Barcelona en comù se préoccupe de redynamiser les quartiers, en s'attaquant aux grandes priorités populaires que sont la santé, l'éducation, et surtout l'habitat. Nous n'avons pas su les convaincre que la culture est tout autant prioritaire pour régénérer des pratiques d'émancipation dans le quotidien de la population »  se désole Cirstina Alonso, qui dirige une « fabrica de creació », dédiée à la danse, installée dans le quartier populaire de La Marina.

 

« En matière de réflexion sur le rôle de l'art dans la cité, les militants de Barcelona en comù n'ont guère dépassé le slogan de "la culture pour tous" » déplore Gaston Core, directeur d'Hiroshima. Le soutien de principe à Ada Colau a été massif, très actif, dans le monde de la culture. « Je lui garde toute ma confiance en tant que personne » s'enflamme Pilar Lopez, qui administre la fameuse compagnie des Corderos, expérimentale entre danse et théâtre. « Mais si préoccupée qu'elle est par la question du logement, cette maire devrait se rendre compte que les artistes comptent parmi les premiers contraints de s'entasser à cinq dans des collocations minables ; et mieux les écouter ».

 

« Les artistes sont devenus néo-libéraux »

Oscar Abril, l'un des rescapés de Barcelona en comù au sein de l'Office culturel de la ville repris en main par l'affairiste Marcé, revendique « un droit à la l'erreur, au regard de la nouveauté radicale du projet de gouvernance qui a été engagé, sur un projet à moyen et long terme, qui ne s'évalue pas en une année et demi ». Il suggère à présent d'ouvrir un chantier de fond « portant sur les conditions faites à l'artiste, en tant que travailleur. Il y a des droits à défendre, un statut à imaginer, qui pourrait entrer en ligne de compte comme critères d'attribution de nos subventions ».

 

En effet, la volcanique Selominica Tomik tempête : « Dans tous les projets, l'argent va à l'encadrement, aux permanents, au fonctionnement, et jamais aux artistes ». Lesquels reçoivent ainsi, à l'en croire, la (non) monnaie de leur pièce : « Les artistes eux-mêmes sont devenus néo-libéraux, en envisageant tout à titre individuel, voire concurrentiel. Ils oublient toute visée politique collective dans leur travail » s'insurge-t-elle.

 

Cette ancienne activiste des squats, a fini par miser sur la durée, en portant à bout de bras, de batailles acharnées et de grandes colères, la salle de poche qu'est l'Antic Teatre, toujours accueillante aux compagnies les plus expérimentales et underground. Gardienne non rangée d'une mémoire activiste, nostalgique de la Yougoslavie de Tito, autogestionnaire et solidaire, dont elle est originaire, Selominica n'a pas plus d'indulgence pour la dizaine de "fabriques de creació" dont Barcelona s'enorgueillit en prétendant concurrencer Berlin. « N'oublions pas que ce modèle est né en Angleterre, lancé par Margareth Thatcher pour reconvertir les usines qu'elle avait ruinées, et y vouer les artistes au formatage de l'excellence de leurs performances. »

 

Justement, où retrouve-t-on Berta Sureda, qui fut la magnifique mais éphémère déléguée à la culture de Barcelona en comù, avant d'être sacrifiée sur l'autel du pacte avec les socialistes ? Berta Sureda prend la tête de l'une de ces « fabriques de creació », dans les gigantesques nefs de l'usine Fabre i Coats, dans le quartier périphérique de Sant-Andreu. Alors que ces outils sont critiqués pour le manque de transparence gestionnaire (des directions héritées du fait du prince, certaines de logique privée), Berta Sureda va tenter de repenser un modèle au plus près du terrain : « les lieux de création artistique ne doivent pas rester fermés sur eux-mêmes. Tout est à refaire dans le sens d''une médiation citoyenne ».

 

Elle relève ses manches. On lui souhaite grand courage. Barcelona en vaut la chandelle. Javier Guerrero, autre chorégraphe de la génération montante, qui l'a choisie, quoique non catalan, en expliquant : « comparé à Madrid, où tout était à faire, il y a ici de vrais réseaux constitués, des outils, un excellent conservatoire. Finalement, c'est peut-être plus difficile de réformer l'acquis, que tout créer quand il n'y a rien ».

 

                                                                                            

> Sweet Tyrany de Pere Faura, les 10 et 11 juin à la Commune d’Aubervilliers (Rencontres chorégraphiques internationales)