Jean Louis Costes aux EPE, le 27 juin 1990 © Archive : Cyril Adam
Enquêtes Musique

EPE, l'indus' à la française

En 1987, un lieu dédié aux musiques hors normes et au cinéma expérimental ouvre discrètement ses portes dans le XIe arrondissement de Paris. Sept années durant, les Établissements phonographiques de l’Est forment le creuset d’une scène artistique radicale. Une Factory à la française, dont on évalue l’importance aujourd’hui.  

Par Julien Bécourt

 

 

L’adresse était bien connue des adeptes de performances extrêmes, de rock divergent ou de musique industrielle : 115 rue du Chemin-Vert, Paris. À la fin des années 1980, le quartier du Père-Lachaise est pour ainsi dire exsangue. La plupart des grossistes en tissus ont fait faillite, les écriteaux « bail à céder » se succèdent sur les rideaux de fer. Difficile d’imaginer ce qui se trame dans la boutique en question sans ces chapelets de disques vinyles exhibés en vitrine : Throbbing Gristle, SPK, Nurse With Wound, Whitehouse...

Ces noms incarnent la frange la plus expérimentale du postpunk international, celle qui se réclame du futurisme, de Dada ou de Fluxus et commet un maximum de boucan avec tout ce qui lui passe sous la main, rejetant toute maîtrise d’un instrument conventionnel. Cette scène d’avant-garde se propage alors à travers le monde par le biais du mail art et des réseaux de distribution DIY. La France n’est pas en reste, et les Établissements phonographiques de l’Est (EPE) sont l’incubateur de sa florissante scène industrielle, de Étant donnés à Pacific 231, en passant par NOX, Art & technique, Brume, la Sonorité jaune ou Vivenza. 

 

Chanson dégénérée

« Les EPE, c’était complétement à part. C’était le lieu où jouaient tous les gens qui bricolaient de la musique expérimentale, aussi bien refusée dans le milieu punk que dans le milieu jazz. » Depuis sa ferme en Mayenne, l’incontournable Jean-Louis Costes ne tarit pas d’éloges sur les EPE où il jouait ses « opéras porno-sociaux » furibards, entre chanson française dégénérée et théâtre panique bricolé avec les moyens du bord. « C’est quasiment le seul endroit où je faisais des dates en France. Quand Lisa Suckdog est venue habiter avec moi à Paris, c’est dans cette salle qu’on a monté Les Pendus. On la louait trois à quatre fois par an. » À partir de 1988, le performeur y fait régulièrement sauter le couvercle de la marmite sociale, prenant à partie le public, véritable melting-pot d’anarcho-punks, de queers excentriques et de dandys décadents. « Un soir, j’ai eu la mauvaise idée de faire jouer des gros bras qui se faisaient passer pour des spectateurs. Ils devaient débouler sur scène à l’improviste et faire semblant de nous agresser et de jeter du white-spirit sur Lisa. Je n’avais pas mesuré le bordel que ça allait foutre ! Personne ne comprenait que ça faisait partie du show. » Autant dire qu’un tel happening serait aujourd’hui inconcevable. Dans les premiers spectacles de Costes, il n’y a pas de demi-mesure, tout est criard, sale et cruel. On songe aux Maîtres fous de Jean Rouch, aux scansions possédées d’Antonin Artaud. Prophète d’une poésie sans garde-fou, celui qui s’autocaricature en « héros solitaire » a souvent fait les frais de ses éructations incendiaires. Depuis ce concert au white-spirit, Jean-Louis Costes s’est d’ailleurs attiré de nombreux procès de ligues de vertu ou d’associations antiracistes imperméables à l’ironie de son propos. 

 

Art du bruit

Ce sont deux frères, Christophe et Nicolas Willmann, respectivement juriste et ingénieur, qui sont à l’origine des EPE. Face à la médiocrité de l’offre culturelle et à l’inanité du rock français pendant les « années Jack Lang », ils rêvent d’ouvrir une salle de concert autogérée. Pour contourner les démarches administratives sans fin et les problèmes juridiques, ils s’officialisent en tant que boutique de disques. Les concerts se déroulent quant à eux dans une cave vétuste, loin de répondre aux critères d’insonorisation et encore moins aux normes de sécurité. Tout se passe au black et sous le radar de la Sacem, l’enjeu n’étant pas de monter un business, mais de soutenir une scène alternative peu représentée en France. « Tous les bruits, toutes les musiques », précisent alors les flyers. Dans les bacs des EPE, on trouve une majorité d’imports introuvables, autoproductions, cassettes et vinyles à tirage limité. Un réseau international qui réfute parfois la notion même de musique pour épouser les termes « industriel », « bruitiste » ou « antimusique ».

« Le bruitisme n’a rien à voir avec la musique, qu’elle soit industrielle ou non. Ni avec la non-musique, revendique Jean-Marie Onni, alias Ruelgo, fondateur du collectif le Syndicat. C’est une forme d’art qui se rapprocherait plutôt de la sculpture sonore en direct avec, en plus, une notion de mouvement. » Pionnier de cet art du bruit, Ruelgo s’implique très tôt dans les EPE, dont il devient l’un des piliers. Créé en 1982 avec Zorïn, artiste visuelle férue de collages, le Syndicat se forme en réaction à une scène punk pas assez inventive à son goût et cherche à rompre avec la grisaille parisienne des années 1980. « On voulait aller plus loin que le punk, même le plus déstructuré. Les guitares nous faisaient chier. On s’est mis à faire du boucan expérimental avec tout et n’importe quoi : radios, magnétophones, synthés, boîtes à rythmes… Tout était bon à prendre ! » Rejoint par la dessinatrice érotique Mirka Lugosi, le Syndicat fonde Entre vifs, un trio qui bidouille ses propres instruments, engins à vent ou à cordes, lampes à UV équipées de micros et autres « générateurs de rafales » auxquels il prête des appellations poétiques : charcutron, rikrokoïd, sturmophon, vrombleur, strideur… 

 

Whiteouse le 13 novembre 1993 / Archive : Cyril Adam

 

Art vidéo

Tandis que le Syndicat opère encore selon les dynamiques de la musique industrielle, Entre vifs est dévolu au bruitisme pur et dur, réconciliant chair et acier en de fulgurants carambolages sonores. « Un ami m’avait traîné aux EPE en 1987 pour assister à un concert d’Entre vifs. Je n’étais pas du tout habitué, ce fut un véritable choc esthétique », se remémore Jean-Yves Leloup, journaliste, Dj mais aussi auteur de livres-sommes sur la culture électronique. « On ne peut pas dire que j’ai vraiment apprécié mais ils avaient des instruments étonnants dont la typologie était inspirée des futuristes italiens. » Fidèle parmi les fidèles à compter de cette date, Jean-Yves Leloup jouera aux EPE un rôle essentiel de passeur pour l’art vidéo. Avec son collectif A Bao A Qou, auquel s’associe Nicolas Tremblay – actuel directeur du Centre culturel Suisse –, il édite des vidéo-zines sous forme de cassettes VHS compilant des clips de groupes postpunk, new wave et industriel.

C’est sous cette bannière qu’il propose aux EPE une programmation mensuelle de films d’artiste, de Dan Graham à Bill Viola. « On était une sorte de distributeur indépendant et alternatif d’art vidéo qui rassemblait des artistes internationaux très variés, certains proches du cinéma, d’autres issus du multimédia, de l’art contemporain ou de la performance. Très lié à la transformation technologique, l’art vidéo rassemblait des esthétiques divergentes avec une grande variété de styles. » Des expérimentations adaptées au public des EPE, où la dictature du chiffre et de la rentabilité n’existe pas.

 

Le tournant des années 1990

Avec l’arrivée d’Isabelle Piechaczyk à la gérance de la boutique et l’implication du groupe Sister Iodine, qui y prend ses quartiers, les EPE amorcent en 1991 un tournant vers le free rock, le japanoise et la no wave, snobés à l’époque par une scène industrielle devenue sectaire. Le public se fait plus dense et diversifié. Les temps changent, la techno naissante et la MDMA influent sur le climat ambiant. Les rave-parties battent leur plein et le hip-hop fait de plus en plus d’émules, alors que le grunge et l’indie rock percent dans le mainstream. Les scènes alternatives commencent à s’ouvrir les unes aux autres, mais les EPE restent au-dessus de la mêlée. « Les indus’ ne venaient qu’aux soirées indus’, se souvient Lionel Fernandez, guitariste de Sister Iodine. Il y avait aussi un réseau plus rock, autour de l’émission Songs Of Praise et du fanzine Hyacinth, qui ne venait que pour les concerts de The Ex ou Dog Faced Hermans. Je crois qu’ils avaient l’image d’un lieu un peu intello casse-couilles, peuplé d’affreux indus’ justement ! »

Aux EPE, les Sister se répartissent équitablement les tâches. Nicolas Mazet s’occupe de la sonorisation des concerts, Erik Minkkinen prête main-forte au bar, tandis que Lionel Fernandez prend en charge la programmation de cinéma expérimental, qui suscite à cette époque beaucoup d’engouement. « La revue l’Armateur, l’association Light Cone, les programmations de Nicole Brenez à la Cinémathèque ou les Films sans qualité fédéraient ces énergies à Paris. » Alors étudiant, Lionel Fernandez organise avec ses camarades de Paris 8 des soirées « une minute de cinéma libre » où « chacun bricole pour l’occasion un film avec des bouts de ficelle ». Très marquée par la rétrospective Andy Warhol de l’été 1990 à Beaubourg, la bande de cinéphiles rend hommage dans sa programmation aux icônes de l’expérimental : Paul Sharits, Peter Kubelka, Hollis Frampton, Michael Snow, Takashi Ito ou Michèle Bokanowski.

 

The Haters le 24 octobre 1991 / Archive : Cyril Adam

Mémoire collective

Nombre de concerts restent durablement gravés dans les mémoires de ceux qui ont fréquenté la salle, le plus souvent sans savoir à quoi s’attendre. Lionel Fernandez se remémore, non sans une certaine jubilation, les sets sauvages et envoûtants de Keiji Haino, grimpant aux murs avec sa dégaine de «petit chevalier de cape et de canne sorti du Moyen Âge» , et sa collaboration avec Masami Akita, alias Merzbow, qui déboule sur scène avec un couple branché bondage SM. « Ils attachent la femme au poteau, le deuxième larron la fouette tout au long du concert, tandis que sur scène, Merzbow et Keiji Haino transpercent l’assistance médusée de leur fracas noir. Grosse, grosse tempête. » Un moment de réflexion, avant de poursuivre, avec le même enthousiasme, sur un concert des sulfureux Whitehouse en 1993 qui flirtait avec le pugilat. « Tous les indus’ de France et de Navarre étaient là, les skins du bar-tabac royaliste d’en face aussi… On a passé l’après-midi sous tension, mais tout s’est finalement bien passé. Concert brutal ! » Et la liste est encore longue, de la performance de The Haters consistant à tronçonner un micro au concert de Charles Hayward, batteur des légendaires This Heat.

 

Fin d’une époque

Au milieu de ce petit monde, irradie la personnalité charismatique de Pierrot Carrilero, grand échalas haut en couleur qui établit la jonction avec la communauté gay, alors impliquée dans la techno naissante. Séropositif assumé, il ne lésine pas sur les blagues de mauvais goût. Il est aussi l’âme vive des EPE, un assidu des premières heures dont la fantaisie tranche avec l’aspect cérémonial de certains concerts, contribuant à désamorcer l’esprit de sérieux qui y règne parfois. « Il jouait sous le nom de Pierrot and his Little Sound Machine, se souvient Jean-Yves Leloup. Il était à fond dans la house des débuts, celle des clubs gay, tout en tenant un squat artistique à Lyon. Les EPE n’avaient pas pour fonction de relayer la scène house et techno, même si ça suscitait l’intérêt de tout le monde à l’époque... Quand cette tendance est arrivée, et l’ecstasy avec, honnêtement, ce fut une respiration par rapport à la scène alternative des années 1980. » Expatrié depuis 20 ans à New York, Pierrot Carrilero travaille désormais dans le milieu de la mode et ne s’est jamais aussi bien porté.

Quel est aujourd’hui l’héritage de cette culture emblématique d’un refus de l’entertainment lucratif ? « La scène électro actuelle est davantage axée sur les arts numériques, qui ont apporté peu de choses novatrices, si ce n’est un art de la scénographie, de la spatialisation ou de l’interaction, avance Jean-Yves Leloup. C'est une esthétisation de la fête qui ne porte pas de radicalité ou d’innovation intrinsèques. Ce n’est pas péjoratif, mais la techno industrielle aujourd’hui ne s’accompagne pas du même rapport à la transgression. »

Après sept ans d’activisme forcené et de contournement des lois, le lieu ferme définitivement ses portes en 1994, en même temps que sonne le glas de la culture industrielle, « autodétruite, dissoute à travers le nihilisme de son esthétique ». Sister Iodine s’associera par la suite à Isabelle Piechaczyk pour fonder l’association Büro, qui organisera des concerts de musique électronique non moins radicaux. Les initiatives actuelles, du Non jazz aux Instants chavirés, en passant par la Mine à Strasbourg, le Blockhaus DY10 à Nantes ou le festival Sonic protest, laissent présager que l’antitainment a encore de belles heures devant lui. Près de trois décennies plus tard, on commence tout juste à mesurer ses répercussions. Tout est possible, il suffit de le faire.

Julien Bécourt