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Enquêtes Théâtre

Mélanie Laurent

Le théâtre public déroule son tapis rouge à l’actrice-réalisatrice. Nouvelle artiste associée de la Comédie de Clermont-Ferrand, les moyens déployés pour sa première création sont à la hauteur des ambitions : grands. Assez pour créer un malaise ? Le pourquoi du comment Mélanie Laurent révèle bien d’autres choses.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes

 

À force de répéter « Mélanie, c’est vraiment une artiste », le directeur de la Comédie de Clermont-Ferrand finit par transformer notre conversation en opération de légitimation. D’un désamorçage à un autre, ses propos transpirent l’inquiétude que sa nouvelle artiste associée ne soit pas reconnue à sa juste valeur. La faute à cette « image de star qui occulte beaucoup de choses », visiblement autant qu’elle fait rêver. À quelques minutes de la fin du rendez-vous, Jean-Marc Grangier laisse apparaître malgré lui une légère fascination. « Là, elle arrive en mobylette avec un chapeau et un super manteau. Et je lui dis : "Bah Mélanie, qu’est-ce qui t’arrive ?" Et elle me répond : "Ce soir je rencontre Bradley Cooper." !! » Il ponctue alors l’anecdote d’un rire enfantin et siffle son coca. C’est l’heure de retrouver Mélanie Laurent pour la représentation des Français de Krzysztof Warlikowski. S’engouffrant dans la nuit parisienne, l’homme de théâtre glisse d’une voix douce : « Je suis content que vous écriviez sur elle, qu’on puisse la découvrir sous un autre jour et apprendre à la connaître différemment. » 

 

La fin du « Mélanie bashing » ?

Si Jean-Marc Grangier se sent obligé de déminer le terrain, c’est qu’il pourrait y avoir malaise. En 2011, l’histoire d’amour entre Mélanie Laurent et la presse prend l’eau. Cette année-là, l’actrice sort son premier album En t’attendant, coécrit avec le chanteur de folk irlandais Damien Rice, présente la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes et réalise son premier film, Les adoptés. Sauf que, « plus t’es partout, plus on t’en veut ». Devant sa tasse de thé, les yeux dans le vague, l’intéressée préférerait éviter le sujet. « C’est un peu réducteur de penser que toute sa vie, on a envie de cinéma ou de théâtre. J’ai toujours trouvé ça intéressant, les artistes qui changent de case. C’est aussi un risque, mais le pire serait de s’autocensurer. »

Suivant cette ligne, et contre l’avis de ses proches, elle coréalise en 2015 le road-movie écolo Demain. Unanimement salué par les professionnels (César du meilleur documentaire) et par le public (plus d’un million de spectateurs), ce documentaire joyeux qui part à la rencontre de ceux et celles qui inventent des solutions pour éviter la catastrophe écologique a contribué à changer durablement son image. Une journaliste à France inter, analyse : « Beaucoup de gens du milieu se sont rendus compte que, pour une fois, une star pouvait faire un documentaire engagé sans resservir l’image d’Épinal de la conscience humanitaire façon Lady Di au milieu des Africains. Le film a été ensuite projeté à Nuit debout. Et applaudi!… Qui l’eu cru franchement ? »

En s’engageant auprès de Mélanie Laurent, sa première chargée de production, Anne-Lorraine Vigouroux « [s]’attendai[t] à ce que certaines personnes du théâtre subventionné fassent un peu la fine bouche avec un a priori négatif, parce que c’est une actrice de cinéma, qu’elle est belle, qu’elle est blonde et qu’on aime bien taper sur elle ». Mais l’arrivée dans le théâtre public de la jeune femme de 33 ans et l’annonce de cet énième tournant de carrière n’ont fait jaser personne. La critique de sa pièce, Le dernier testament, est, si ce n’est élogieuse, du moins extrêmement bienveillante. Cheveux ébouriffés et regard perçant, la metteure en scène fait la couverture du numéro novembre-décembre de Théâtral magazine. Dans le milieu, il semble que l’on se soit rapidement dit, qu’après tout, il n’y avait rien d’incroyable à ce qu’elle devienne artiste associée d’une scène nationale avant d’avoir créé sa première pièce. Ce cas est pourtant inédit, même dans les structures les plus attentives à l’émergence. Acquérir ce statut, c’est bénéficier d’un accompagnement au long cours, financier (aide à la production de spectacle), matériel (accueil en résidence) mais aussi relationnel, autant dire le saint Graal dans un réseau public marqué par la précarité et la baisse croissante de subventions.

 

Une histoire de rencontres

Coté production, tout le monde a l’air de trouver cette situation naturelle. À les entendre, rien de plus qu’une histoire de rencontres. Jean-Marc Grangier a « tout de suite été s… oui, sans doute, séduit, mais par l’artiste ». Anne-Lorraine Vigouroux, par « sa détermination » : « Mélanie est une femme généreuse, enthousiaste et brillante, humainement comme intellectuellement. »

Derrière cette importance de la rencontre et la tonalité affective et protectrice de ces propos, il est possible de lire un effet paradoxal de la célébrité. Dans son ouvrage De la visibilité, la sociologue Nathalie Heinich décrit ce désir de rencontrer les personnalités médiatiques. Elle insiste sur le fait que, plus un visage est présent dans l’espace public et les médias, plus l’envie de se confronter à l’original de chair et d’os est forte. Derrière la star de cinéma, c’est toujours la femme qui fascine, car au-delà de l’image sur papier glacé ou à l’écran, c’est le visage que l’on attend.

Pour autant, Mélanie Laurent ne raconte pas les choses autrement. « Ça doit être un mélange de chance et de gens qui, tout d’un coup, doivent me trouver un peu exotique, folle et débordante d’énergie et qui se disent "Bon, allez…" » (rires) Comme dans tous les projets qu’elle entreprend, elle voulait avant tout « raconter une histoire », en l’occurrence celle d’un messie new-yorkais des temps modernes. « Le désir de mise en scène au théâtre est venu à la lecture du Dernier Testament de Ben Zion Avrohom de James Frey. Avant, je n’y avais jamais pensé. » Bouleversée par le best-seller de cet auteur américain, elle décide de l’adapter. « La solution que Ben Zion propose, c’est tout simplement de baisser les armes, d’être heureux et de se faire du bien. Pourquoi parler d’amour et de choses simples, ça paraît complètement à côté de la plaque ? C’est la même chose avec Demain. Je crois qu’aujourd’hui, on a besoin de causes, de héros et de personnes qui nous inspirent. » Puisqu’« au théâtre tout est possible », comme lui souffle son ami comédien Jocelyn Lagarrigue, l’idée fait son chemin. De rencontres en rencontres, un directeur de théâtre lui offre sa confiance, charmé, aussi, par sa manière de mettre l’humain au centre de sa démarche.

 

p. Louis Canadas pour Mouvement 

 

Légitimité et classicisme

Trois films déjà réalisés, un quatrième bientôt en salle (Plonger), Mélanie Laurent n’en est pas à son premier fait d’armes en matière de direction d’acteurs. Elle accorde une attention toute spécifique à ce domaine. « Je fais toujours confiance à mes acteurs, je suis persuadée qu’ils ont toujours raison. J’ai vécu quelque chose de très fort avec eux et quand je les vois jouer, ils m’émeuvent. Je suis très admirative de ce qu’ils donnent sur le plateau. »

Peu au fait du fonctionnement du théâtre public, elle a dû apprendre « tout, très vite » et sa première pièce n’a rien à envier à d’autres, créées dans le réseau subventionné. Pourtant, là où l’on se serait attendu, de la part d’une artiste venant d’une autre discipline, à un renouvellement des formes et des langages scéniques, Le dernier testament a quelque chose du travail trop bien fait. Avec ses adresses au public récurrentes, l’abstraction de sa scénographie, la volonté, trop visible, de faire passer un message, cette proposition respire malgré elle les codes d’un théâtre contemporain devenu, à force, un peu classique.

Mélanie Laurent avait-elle besoin de se faire accepter par cette nouvelle sphère professionnelle ? Pas vraiment. Elle semble plutôt se moquer des « logiques de milieu ». Du moins espérer qu’on puisse y échapper. « J’avance parce que j’ai une part d’inconscience et que les artistes qui me fascinent ont souvent dit "soyons fous". Bien sûr, je doute. J’ai peur tout le temps mais il n’y a que le doute qui nous fait avancer. C’est à la fois épuisant et passionnant. »

Avec Marc Lainé à ses côtés – scénographe également reconnu pour ses mises en scène –, Philippe Berthomé et ses savants jeux de lumière, la dramaturge Charlotte Farcet – qui lui a « appris à rendre [s]es idées théâtrales » –, Mélanie Laurent se serait-elle entourée de collaborateurs à la personnalité artistique trop affirmée ? Quand on lui avoue qu’on a trouvé sa pièce presque trop attendue, elle réfléchit et répond à tâtons, après un long silence. « On est jamais très libre quand on fait une première création. Surtout quand on est autodidacte et plutôt instinctive. Donc oui, je pense que, d’une certaine manière, je suis peut-être dans une forme trop "théâtrale". Ou déjà vue ? Après, est-ce que j’ai été poussée pour arriver là ou est-ce que, dès le départ, j’étais là-dedans ? Je ne sais pas. En tout cas, je n’aurais jamais fait quelque chose que je ne ressentais pas… »

 

Dans la couveuse d’une scène nationale

Le montage financier et la tournée du Dernier testament se sont bouclés en quatre ans – des délais traditionnels au théâtre –  avec une facilité qui ferait sans doute pâlir les jeunes compagnies. Tout semble avoir été mis en place pour que Mélanie Laurent devienne metteure en scène, dans les meilleures conditions possibles. Anne-Lorraine Vigouroux raconte : « En organisant des rendez-vous, l’idée c’était d’essayer de s’offrir le luxe de trouver des coproducteurs qui soient aussi des conseils, des oreilles, des yeux, intelligents. Pour l’accompagner au mieux, c’est-à-dire sans interférer dans le cœur de son travail. » Un rôle tout trouvé pour Jean-Marc Grangier. Prévenant, il lui a appris la différence entre le théâtre public et le théâtre privé ; l’a emmenée « voir beaucoup de pièces pendant deux ans » pour qu’elle développe son regard ; et l’a conseillée et présentée, pour qu’elle s’entoure de la meilleure équipe possible.

Le budget de production, 250 000 euros, est loin d’être insolent au vu du nombre de comédiens sur le plateau, mais reste néanmoins inédit pour une première production. Cofondatrice de Copilote, une coopérative de développement de projets artistiques engagée auprès de la jeune création, Juliette Medelli nousfait part de son expérience. « Pour un premier spectacle, il n’y a, a priori, pas de production. Tu répètes où tu peux, tu essayes de trouver des lieux pour t’accueillir et tu paies les gens quand c’est possible. C’est souvent un peu moins pire la deuxième fois. » À titre d’exemple, le jeune metteur en scène Tanguy Malik Bordage fait presque figure de privilégié. Grâce au soutien des tutelles locale, départementale et régionale, il a pu monter une première production de 15 000 euros. 800 euros de scénographie payés de sa poche, et toujours aucune certitude quant à d’éventuelles dates de tournée, malgré l’inventivité formelle et les partis pris radicaux de son Projet loup des steppes. 

Là où la production du Dernier Testament fait figure d’ovni, c’est surtout au regard de sa part de financements privés : plus de la moitié. Lorsqu’on lui fait remarquer que trois mécènes (Galeries Lafayette, Dior Parfums et Tory Burch) pour du théâtre public, c’est du jamais vu en France, Anne-Lorraine Vigouroux reste un peu sur la défensive : « Les coproducteurs, très judicieusement, ont décidé d’utiliser la capacité de Mélanie à générer des fonds privés pour boucler la prod, c’est formidable qu’elle ait joué le jeu. Et, à ma connaissance, les mécènes n’ont absolument rien demandé en termes artistiques… Enfin, y’a pas de pub pour Dior dans le spectacle. »

 

Clermont-Ferrand capitale

Jean-Marc Grangier s’en défend, choisir Mélanie Laurent comme artiste associée pendant trois ans, n’avait « rien d’un calcul ». C’est néanmoins une décision intelligente et hautement rationnelle, au vu du désengagement croissant de l’État et des collectivités dans la culture. Sous la houlette de M. Wauquiez, le conseil de Rhône-Alpes a ainsi décidé, en juillet dernier, une baisse globale de 400 000 euros des subventions allouées aux compagnies régionales. L’adjointe à la culture de la mairie de Clermont-Ferrand, Isabelle Lavest, nous apprendra d’ailleurs que l’enveloppe artistes associés de la Comédie (250 000 euros), a été remise en cause aussitôt promise. « Les Drac ont changé d’avis… enfin vous connaissez la situation politique… »

S’il a séduit les grandes marques, le nom Mélanie Laurent n’a eu que peu d’influence sur la vente de billets à Clermont. À la tête de la scène nationale d’Auvergne depuis 14 ans, Jean-Marc Grangier s’est forgé la réputation de réaliser un travail de terrain et de médiation intelligents. Et d’avoir su gagner la confiance de son public, qu’il parvient à « emmener vers des propositions artistiques parfois difficiles ». En témoignent les taux de remplissage des salles avoisinant, en moyenne, les 95%. Avec ses 98%, Le dernier testament a fait un peu mieux. Pour la Comédie, la prochaine étape est la construction d’une vraie salle de spectacle. Fin du chantier prévue pour 2019. « C’est l’un des gros cailloux dans [la] chaussure » de Jean-Marc Grangier : « Ne pas avoir un théâtre à nous depuis 20 ans ! On est la seule scène nationale dans ce cas...» Grâce au soutien de la municipalité, la Comédie accueillera également les trois artistes choisis par le directeur – le chorégraphe Fabrice Lambert, le marionnettiste Johanny Baert et, bien sûr, Mélanie Laurent. Pendant les trois ans de ce partenariat, cette dernière prévoit de réaliser un documentaire avec les élèves du lycée agricole de Vernet-la-Varenne et de créer une seconde pièce.

Si la mairie de Clermont-Ferrand a décidé de se substituer à la Drac pour rendre possibles ces projets de résidence prolongée – « reste à trouver comment » – cela n’est sans doute pas sans lien avec la future candidature de la ville au statut de Capitale européenne de la culture 2028 (à déposer en 2021). Une préfiguration grandeur nature de ce projet, nommée Effervescence, sera lancée dès 2017. Isabelle Lavest est enthousiaste : « Avoir des artistes de l’envergure de Mélanie Laurent à Clermont-Ferrand pendant trois ans, ça nous aide à asseoir ce projet de Capitale européenne de la culture. Des gens comme elles qui disent avoir envie de travailler sur ce territoire, c’est un message extrêmement positif. » À ce jeu-là, tout le monde semble gagnant : institution en quête de visibilité, artiste avide de créer. La conversation bascule alors une fois de plus dans l’affect. « Mélanie a une vraie curiosité, elle est dans une vraie réciprocité. » La faute, peut-être, à cette foutue image de star de cinéma.

 

Texte : Aïnhoa Jean-Calmettes

Photo : Louis Canadas pour Mouvement