Vaslav Nijinski

Le moi et les autres

Frappé en 1919 d’une forme de schizophrénie spectaculaire, le plus grand danseur du XXe siècle a également souffert de l’emprise de Diaghilev, fondateur des Ballets russes. Un abus de pouvoir historique qui nous éclaire également au présent.

Par Nicolas Villodre

 

Plus une semaine sans affaire d’abus, sexuel ou de pouvoir, de harcèlement dans toutes les sphères de la société, dans le champ politique, celui du sport ou de la culture. On ne compte plus les cas avérés dans le milieu de la danse, dont Mouvement s’est déjà fait l’écho « Si tu veux une bonne critique, il va falloir coucher », enquête parue dans le n°100 – Ndlr]. Il nous a semblé intéressant de revenir sur un cas emblématique, celui de l’emprise exercée par Serge de Diaghilev (impresario et fondateur des Ballets russes) sur son danseur et amant Vaslav Nijinski (1889-1950), au moment où le professeur de l’Université d’Oxford Emilio Fernandez-Egea apporte de nouveaux éléments sur la schizophrénie du plus grand danseur du XXe siècle.

 

Schize

Tout se passe comme si le « désordre neurologique » constaté par la psychiatrie – d’Eugen Bleuler (à qui l’on doit le concept de schizophrénie) à Carl Gustav Jung, Alfred Adler, en passant par Ludwig Binswanger – qui se déclara de manière spectaculaire chez Nijinski en 1919, remontait à des années antérieures. En 1919, six ans après son mariage avec l’aristocrate hongroise Romola de Pulszky au grand dam de Diaghilev qui le congédia des Ballets russes, Nijinski se produisit pour la dernière fois en public, à l’hôtel Suvretta de St-Moritz, en Suisse. Cette soirée vira à la performance artistique, voire au psychodrame. Pendant une demi-heure, ainsi que le rappelle Romola dans sa biographie du danseur, après un prêche contre la guerre, il « resta assis sur une chaise et fixa le public sans rien dire, comme s’il voulait lire dans les pensées de chaque spectateur. » Il enchaîna plusieurs solos de type expressionniste, « dansant la guerre, la mort et la destruction. » Tandis qu’il exprimait tout d’une « humanité souffrante » avec des « gestes monumentaux », l’audience « entra en transe », le voyant « presque flotter au-dessus des cadavres. » Dès le lendemain, Nijinski entreprit l’écriture des Cahiers. Il se vit diagnostiquer schizophrène par Bleuler, qui conseilla à Romola de... divorcer d’un malade incurable. Christian Dumais-Lvowski et Galina Pogojeva, traducteurs de ces cahiers pour Les éditions Actes Sud, mentionnent bien « un dossier du Théâtre de Mariinski de Saint-Pétersbourg », mais ne donnent ni date, ni référence montrant que « le danseur présenta très tôt des signes de grande fragilité émotionnelle. »

En Russie impériale, comme dans notre IIIe République, danseuses et danseurs ne pouvaient se passer de protecteurs leur assurant subsistance et train de vie. La question du mécénat, public ou privé, ne date donc pas d’hier. Celle de l’ascendant exercé par les maîtres sur leurs élèves, non plus. Sans remonter aux calendes grecques où l’on confondait parfois pédophilie et pédagogie, un artiste officiel comme Rodin, célébré comme le dieu Pan, exerçait sans façon son droit de cuissage sur ses élèves sculptrices – parmi lesquelles, Camille Claudel. L’hôtel Scribe, construit en même temps que l’opéra Garnier, devint le siège du Jockey Club, dont les membres, abonnés au ballet, n’avaient qu’à traverser la rue pour s’approvisionner en petits rats au foyer de l’Opéra. À Saint-Pétersbourg, la danseuse Anna Pavlova elle-même dut passer du mécène royal à des protecteurs attitrés, parmi lesquels l’homme d’affaires Victor Dandré, qui fut son conjoint, son agent et lui permit de devenir star des tsars hors des Ballets russes.

 

Captivité

 Les problèmes de communication de Nijinski, dus en partie à la confusion entre deux langues maternelles distinctes, le polonais et le russe, s’aggravèrent, nous dit-on, dès son entrée à l’école de danse. L’enfant, élevé par une mère artiste et sans ressources, dut faire face aux quolibets de condisciples de condition sociale plus élevée, moquant en outre son accent polonais. Il trouva refuge dans l’activité physique et consolation dans l’admiration de ses maîtres de danse, du public et des messieurs amateurs de jeunesse. Nijinski nous informe dans son deuxième cahier que le Prince Pavel Lvov, auquel il donnait des cours de danse pour arrondir ses fins de mois et avec lequel il entretint une idylle, le présenta à un Comte polonais qu’il n’aimait pas spécialement (le comte Tishkevich), avant de le mettre en contact téléphonique avec Serge de Diaghilev. Ces relations acceptées malgré lui sauraient-elles pour autant constituer ce qu’Emilio Fernandez-Egea nomme le « prodrome » de sa maladie, c’est-à-dire son signe avant-coureur ?

Il faut dire ici que le déclenchement du premier conflit mondial n’arrangea pas les choses. Après son mariage avec Romola, le couple s’installa à Budapest. Passant d’une emprise à l’autre, de celle de Diaghilev à celle de la famille de son épouse, Nijinski, ressortissant d’un pays devenu ennemi de l’Autriche-Hongrie, fut confi né en Hongrie pendant dix-huit mois. Dans la préface du livre que Romola consacra à son mari, Paul Claudel écrit qu’il put, fort heureusement, échapper à un « camp de concentration » – l’expression étant alors synonyme de camp d’internement. Diaghilev sut dépasser la brouille et mobilisa le pape Benoît XV, l’empereur François-Joseph d’Autriche, le roi Alphonse XIII d’Espagne et l’ambassadeur des États-Unis pour que son ex-protégé puisse obtenir un sauf-conduit et se joindre à la tournée des Ballets russes en Amérique du Nord. À cette occasion, Charlie Chaplin rencontra le danseur, auquel il rendit par la suite hommage dans son fi lm Sunnyside (1919) en donnant une version personnelle de L’Après-midi d’un faune. Le cinéaste invita le chorégraphe à assister au tournage d’Easy Seet. Dans ses souvenirs, Chaplin dit que Nijinski passa trois jours au studio, derrière la caméra, ne riant jamais, pas même aux scènes burlesques, se bornant à féliciter Chaplin chaque soir avant de quitter le set. Il lui aurait dit aussi : « Votre comédie tient du ballet ». Chaplin nota cependant l’air sombre du génial danseur.

 

Bouffon de Dieu

 Sans le don d’écriture d’un Antonin Artaud, Nijinski, grand lecteur, cite les grands auteurs. Il écrit : « J’aime les bouffons de Shakespeare. Ils ont beaucoup d’humour, mais parfois ils se fâchent, c’est pourquoi ce ne sont pas des Dieux. Je suis un bouffon en Dieu, c’est pourquoi j’aime plaisanter. » La poésie de sa danse et de ses chorégraphies qu’il note à l’aide du système Stepanov, se poursuit dans ses écrits, ses remarques, ses emportements manichéens. Tantôt, sa paranoïa est sans fondement. Il interprète de travers un geste de Rodin : « Il voulait me dessiner, car il voulait faire un marbre de moi. Il a regardé mon corps nu, et l’a trouvé mal fait, c’est pourquoi il a barré ses croquis. J’ai compris qu’il ne m’aimait pas, et je suis parti. » Le sculpteur était sans doute insatisfait de ses croquis ! Tantôt, il voit ce que les autres ne remarquent pas. Le comte Harry Kessler nous rappelle qu’il « avait vu des souris » chez Larue, une des tables courues de la capitale, « de sorte que nous nous étions mis à croire qu’il devenait fou, jusqu’à ce que, pour finir, une grosse souris ou un rat ait vraiment
traversé un jour la salle sous nos yeux
. »

Paradoxalement, c’est sous l’emprise de Diaghilev que Nijinski connut consécration et gloire et non après son émancipation par... le mariage. Tout se dérégla dès lors qu’il cessa de se produire sur scène. Il végéta, passant d’une clinique à l’autre, de 1919 à 1950. En 1928, Kessler croisa Diaghilev dans un couloir de l’Opéra de Paris, accompagné « d’un petit garçon maigre dans un manteau usé » qui n’était autre que Nijinski. Il nota : « Le visage qui avait si souvent rayonné comme celui d’un dieu, qui représente pour des milliers de gens une expérience inoubliable, est gris, flasque et vide, il ne s’éclaire plus que fugitivement d’un souvenir qui ne comprend pas, d’une brève lueur comme celle d’une flamme vacillante. Aucun mot n’est sorti de ses lèvres. » Inutile de dire que la cure de Manfred Sakel que Nijinski subit en 1938, et dont Emilio Fernandez-Egea nous apprend qu’elle fut à base de... 224 piqûres d’insuline n’eut pas l’effet escompté.

 

Texte : Nicolas Villodre