Marion Pastor, César Roynette et Maëva Longvert, <i>Éphémérothèque</i> Marion Pastor, César Roynette et Maëva Longvert, Éphémérothèque © D.R.
Reportages Pluridisciplinaire

Cartographier la mer

Pendant une semaine, ils ont occupé un ferry sans jamais poser le pied à terre. Les apprentis de la FAI-AR et les étudiants des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence se sont prêtés à un workshop intitulé « Cartographier la mer ». À bord, l’ambiance est tiraillée entre torpeur et excitation sur fond d’interrogations éthiques.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 29 mars 2018

Le ferry se réveille quand la nuit tombe sur le port de Toulon, avec l’indolence d’un animal en fin d’hibernation. Le gigantesque squelette d’acier se met en branle. Aux sifflements métalliques, vient s’accrocher le chant afro-brésilien d’un petit groupe rassemblé sur la proue du Mega Smeralda. Ils invoquent l’Orixá Iemanja, déesse de la mer. Depuis bientôt une semaine, les 13 apprentis de la FAI-AR, une formation d’art en espace public créée en 2003 à Marseille, et dix étudiants de l’école des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence (ESAAix) occupent le ventre de la bête. La tension est palpable en ces derniers jours à bord : au terme du workshop « Cartographier la mer », ils devront rendre une production quasi-finie. Il faut aussi penser à nourrir le « Plotmap », une plateforme de géolocalisation développée à l’ESAAix sur laquelle les participants téléchargent des bribes d’œuvres au fil du voyage. François Parra, l’un des quatre artistes-encadrants, le leur rappelle dès le matin. Pour lui, l’un des intérêts phares du projet de recherche Walking the Data, dans lequel s’inscrit le workshop, est de constituer une alternative sensible et horizontale aux cartographies commerciales de Google.

p. Maëlys Rebuttini et Juliano Lacave

Au détour d’un ponton, on tombe par exemple sur Johnny Seyx, d’abord artiste autodidacte avant de rejoindre la FAI-AR. Micro en main, le poète solitaire recherche désespérément un endroit sans bruit pour enregistrer ses cartes sonores. Ni tout à fait passagers, ni marins, les jeunes artistes vagabondent avec une relative aisance dans les couloirs labyrinthiques du bateau, disparaissent à la faveur d’une porte dérobée réservée au personnel ou rôdent dans les salons déserts, à l’affût de quelque matière à récolter.

 

Fantômes errants

« On est comme des spectres-spectateurs. On ne se rend même plus compte si on arrive au port de Toulon, d’Ajaccio ou de Porte-Torres. Le temps, le monde extérieur n’ont plus d’importance. » Il est minuit, Laurie-Anne Jaubert et Lola Dubus finalisent le montage de leur film : plans fixes sur des silhouettes à la merci des mouvements de la coque, en fond sonore, un cliquetis produit par la houle qui s’écrase sur les câbles et cordages du bateau. « À bord, les gens sont synchronisés. La mer est reine, c’est elle qui détermine tout. On a dû abandonner nos plans de départ pour se laisser guider par ses mouvements. C’est un exercice assez méditatif. » Demain, elles se lèveront à l’aube pour capter les variations de la lumière naturelle. L’impression de n’être plus que des spectres errants dans l’univers capitonné du ferry, traverse la plupart des participants, ballotés entre traversées nocturnes et longues journées à quai. Au moment où le chœur termine sa prière à la mer, la caméra de Julien Bourgain observe en plan fixe les gestes mécaniques du personnel avant d’élargir son cadre à des silhouettes immobiles et désœuvrées, recouvertes d’un drap blanc. Le jeune homme, en cinquième année à l’ESAAix, note la particularité du décor pseudo-chic – aux accents lynchéens – dans lequel il est enfermé depuis quelques jours : rampes et colonnades plaquées or, moquettes à motifs, néons, fauteuils en tissus et boiseries lustrées. Dans les halls, des téléviseurs crachent en permanence BFMTV ou des séries B, abolissant un peu plus la mesure du temps. Pour Julie Chaffort, artiste vidéaste intervenante à la FAI-AR, si fantômes il y a, ce sont davantage les passagers, interchangeables, entrant et sortant de scène.

 

Julien Bourgain, Fantasma. p. D.R.

 

Sorties de route

Derrière le décor en carton-pâte du ferry et les uniformes proprets, il y a la réalité immédiate de l’équipage. Les étudiants et apprentis partagent le quotidien de ces marins originaires de Naples – qui restent 90 jours sur le navire, soumis à un règlement militaire – sans en comprendre forcément la langue. La rencontre entre ces deux univers ne va pas sans heurts. François Parra en rit encore un peu jaune : « On a eu quelques problèmes qui ont failli mettre en péril notre présence sur le bateau. Il y a des limites de sécurité à ne pas franchir. » Des limites que le groupe a expérimenté dès les premiers jours, lorsqu’une étudiante a escaladé le radar du ferry, en digne élève d’Abraham Poincheval, qui encadre aussi le workshop. « On a été convoqués directement par le commissaire de bord [qui gère l’administration et la sécurité dans le ferry – Nda], alerté par les autorités du port, poursuit François. Cet incident aurait pu lui coûter sa place. » Zixuan He, étudiante en art chinoise, a quant à elle frôlé le sacrilège lorsqu’elle a voulu remplacer le pavillon Corsica Ferries par un drapeau transparent, en vain. 

p. Maëlys Rebuttini et Juliano Lacave

Pour les apprentis de la FAI-AR, appréhender et s’adapter aux contraintes d’un « espace partagé », c’est à dire traversé par des dynamiques plurielles, n’est pas inédit. C’est d’ailleurs cette spécificité qui a séduit Maëlys Rebuttini, passée par les Beaux-Arts d’Aix avant de travailler, entre autres, dans le milieu du cinéma. L’espace du white cube ou de la salle de théâtre semble l’exaspérer, au même tire que les appels à projets – qui confondent l’artiste et le travailleur social. « Même la manière de montrer les arts de la rue, au format festival, est policée », affirme la performeuse, avec en tête le souvenir d’une représentation de la formation, balisée par les camions et contrôles de police. À bord, elle travaille notamment, en compagnie de Juliano Lacave, à traduire en « déambulation chorégraphique » le manège répétitif des marins à chaque démarrage et amarrage. Pour l’apprentie, quelque chose de l’ordre du funèbre émane de cette armature d’acier et de moquette, dont les boutiques et espaces de détente s’animent au gré de la clientèle, rare en cette époque de l’année. Elle n’aura peut être pas la place d’aborder cette impression dans le temps imparti. Le choix douloureux de la sélection est rapidement expédié à la FAI-AR. Jean-Sébastien Steil, directeur de la formation, nous avait prévenus, en se remémorant une année où les apprentis devaient accoucher d’une mise en scène chaque jour : « Cette urgence a des vertus : elle dédramatise le rapport au sujet tout en y apportant une dimension ludique. Ça marche ou ça ne marche pas, il n’y a pas d’enjeu, ça n’engage pas la définition de soi comme artiste. L’histoire de l’art attendra, l’essentiel est de pouvoir trouver du sens par la pratique. »

 

Les variables du contexte

Une autre problématique hante les participants du workshop, comme l’admet Abraham Poincheval, jusqu’à en bloquer certains : la Méditerranée détient le record mondial du nombre de morts en mer, selon l'Organisation internationale pour les migrations. « Les médias construisent une énorme sphère qui donne l’impression que les embarcations de migrants sont omniprésentes mais la réalité de l’espace est toute autre, celles-ci passent sous les radars, affirme le performeur. On se retrouve en mer, face au vide. » Comme le remarque Anaïs Carmona-Clercx, utiliser un gilet de sauvetage, transformé en motif iconique par Ai Weiwei, ne va pas de soi. En voyageuse immobile, l’étudiante à l’ESAAix regarde les cicatrices qu’imprime le ferry sur l’étendue bleutée. Une métaphore toute trouvée pour évoquer les concepts de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille Plateaux. L’« espace lisse », sans frontière, que pourrait incarner cette Méditerranée cohabite avec « l’espace strié », normé, que serait le bateau de croisière, sans jamais s’interpénétrer. De la même manière, tout est organisé sur le navire pour divertir le touriste et le maintenir dans une sphère aveugle à la situation des migrants. Pour Anaïs, comme pour beaucoup d’autres, cette mise en situation déplace ses pratiques et renforce des interrogations qui l’accompagneront tout au long de sa vie professionnelle. Le discours artistique doit-il être « politique » au risque de faire commerce d’une situation qui le dépasse ou de l’aplatir sous une mise en spectacle sensationnaliste ? Comment s’adapter au mécénat d’entreprise ou trouver une légitimité ? Avec Morgane Audoin de la FAI-AR, la jeune femme a « effectué un carrotage du ferry », depuis les cales jusqu’au pont supérieur en passant par les garages et les piscines, selon une ligne verticale, en premant le pouls visuels et sonore de la bête tous les 30 et 90 cm. « On remarque que chaque endroit émet un son particulier. » Au spectateur / auditeur de fantasmer les activités alentour ou deviner l’organisation sociale à bord.

Zixuan He, Te souviens-tu comment était le ciel ce jour-là ?. p. D. R. 

 

Météo des corps

Dans l’embrasure d’une porte vitrée, Marion Pastor photographie des croquis de mer. « Ici, dans ce supermarché flottant, on est comme enfermé dans une fausse vie. » se laisse aller l’apprentie qui s’est séquestrée avec un dictaphone pendant six heures dans la douche d’une cabine. Manière de pousser aux confins du rationnel ce workshop ou pas, sa performance confirme la direction introspective et physiologique qu’a emprunté « Cartographier la mer ». Avec Maëva Longert et César Roynette, elle a constitué l’Éphemerothèque, un répertoire de formes qui traduit les différents états du corps et ceux de la mer.

Depuis le début de l’expérience, une sensation infime de va-et-vient ne quitte plus Marie Capdeville. « J’ai cherché à savoir d’où partait ce déséquilibre permanent » explique l’apprentie depuis la salle de montage que le groupe a improvisé dans les quartiers de l’équipage. Son ventre devient alors origine et médium de sa pensée, cadre et trame de sa vidéo. C’est la première fois que la danseuse propose une œuvre plastique, en vue de la restitution du workshop au Frac PACA. En reposant les écouteurs, Toni Casalonga, musicien et plasticien encadrant, la félicite et lui souffle quelques lignes de Michel Leiris.

 

Marion Pastor, César Roynette et Maëva Longvert, Éphemerothèque. p. D.R.

 

Atlas de rêves

Derrière l’immense baie vitrée de la salle de bal, au 8e étage, l’eau s’assombrit. Dernier coucher de soleil à bord. « Finalement, le seul contact physique que l’on a eu, c’est avec le bateau. La mer est toujours restée lointaine » remarque Laëticia Madancos. Et la Corse s’est réduite à une image de carte postale du port d’Ajaccio. La comédienne, inscrite à la FAI-AR, s’imprègne des subjectivités qui habitent ou traversent un lieu pour nourrir une forme poétique en lien avec un contexte sociopolitique. Ici, elle s’est immergée dans le fantasme, dans un projet à quatre mains, en recueillant puis en réécrivant les rêves des passagers ou de l’équipage à leur réveil. Avant qu’ils ne sombrent dans le sommeil, elle leur a lu un descriptif naturaliste des poissons endémiques et demandé d’imaginer une créature aquatique que Lola Legouest portraitisera à l’aquarelle. La nuit précédente, on croisait Élodie Rougeaux, carnet en main, en train de croquer religieusement un couple ronflant sur une table du self-service. « Le dessin est une manière plus intime d’approcher les gens, plongés dans une situation de vulnérabilité. Avec la photographie, j’aurais eu l’impression de leur voler quelque chose. » Au milieu de ses œuvres étalées à même la moquette, l’étudiante décrit avec affection les différentes postures des passagers sans couchettes tout en imaginant ce que celles-ci peuvent bien traduire de leurs vies ou personnalités. À observer ces dormeurs, abandonnés dans l’espace blanc du papier, on se dit que l’actualité persiste malgré tout derrière certaines images. 

Élodie Rougeaux, Dormeurs. p. D.R.

 

Cérémonie finale de l’aventure : une performance composée au pied levé pour un direct avec le Frac PACA, capté par smartphone. Sur la piste de danse, éclairée par une constellation d’étoiles artificielles, Marie déclame un texte écrit par César. Avant de rejoindre la FAI-AR, le trentenaire a longtemps travaillé au contact de pêcheurs, pour une société sous-traitante d’Engie, puis s’est peu à peu fondu dans la peau du clown. Un nez rouge qu’il « n’a plus la force de porter » à présent, tant les clichés ont la peau dure. On lui laissera le mot de la fin : « […] se coucher sur la mer, se laisser porter par l’eau, c’est se donner l’envie encore et surtout de vivre le doute, comprendre que notre seule certitude est de ne rien savoir, jouir du méconnaitre. Il faut décartographier la mer […] »

 

 

> Restitution de « Cartographier la mer » du 2 au 6 mai au Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille. Le workshop a eu lieu du 18 au 24 mars.