© Armin Smailovic, pour Mouvement
Reportages cinéma

À la révolte éternelle

Peut-on compter sur Jésus pour ouvrir les ports de Méditerranée, comme Moïse l’a fait avec la Mer Rouge ? À Matera, ville troglodyte du sud de l’Italie, capitale de la culture 2019, des artistes remettent les choses au clair : la Bible est un appel à l’insurrection, et ses personnages des migrants fédérés dans une lutte décoloniale.

Par Emile Poivet

 

 

« Le projet de Matera 2019 est d’ouvrir les frontières, d’ouvrir les champs artistiques, de s’ouvrir un futu… » Une fusillade éclate à l’extérieur de l’open space climatisé. Serafino Paternoster, coupe au bol et col de chemise, n’a pas bougé de sa chaise. « C’est juste le tournage du nouveau James Bond ». Matera, 60 000 habitants, est Capitale européenne de la Culture 2019. Daniel Craig y abat quelques méchants, ennemis sans doute de nos démocraties occidentales. Au pied d’une église, un valet astique une Aston Martin fraîchement sortie de l’usine. Pour Paternoster, attaché de presse de l’événement culturel, c’est une reconnaissance.

Nous sommes dans la plus vieille ville habitée d’Europe, sur les terres arides de Lucanie, au sud de l’Italie. Autour, quelques raffineries de pétrole, des camps de réfugiés, de la tomate hors-sol. Tout pousse mal, même les maisons : le centre historique est un enchevêtrement de grottes humides creusées à flanc de colline, la porte d’entrée comme seule source de lumière. De petits escaliers paniqués courent sur tous les toits. En 1952, le gouvernement ordonnait l’évacuation du centre-ville, gangréné par la misère et la malaria. Relogés dans des immeubles modernes aux grandes baies vitrées, les habitants obstruent les fenêtres et plantent des légumes dans leur baignoire. Dès lors, les médias français se permettent de parler de « rédemption » : l’histoire d’un patelin méridional passé de « honte de l’Italie » à « gloire européenne ».

La rhétorique est discutable, mais il faut reconnaître que le lexique religieux vient naturellement à l’esprit. Matera est la doublure officielle de Jérusalem : Pasolini y a tourné son Évangile selon Saint Matthieu, avec un casting amateur censé figurer l’humanité pittoresque de la Palestine. Mel Gibson use du même décor pour sa Passion du Christ en 2004. Cette année, c’est Milo Rau qui filme un Nouvel Évangile : Jésus est noir et révolté contre les méthodes de l’Empire. Les apôtres sont joués par des demandeurs d’asile réduits en esclavage dans les exploitations agricoles de la région. « Si Jésus vivait aujourd’hui, il serait du côté des migrants », assure le metteur en scène, qui lit la Bible comme un manifeste révolutionnaire. La Verità, un journal catholique, écrit à propos du projet que « si les migrants pouvaient vraiment marcher sur l’eau, nous aurions un problème ». Nous sommes habitués à ce que les « racines judéo-chrétiennes de l’Europe » soient invoquées pour appuyer des discours réactionnaires ; à Matera, nombre d’artistes mettent le nez dans la Bible pour justifier l’accueil. « Faire dialoguer religion et accueil est presque obligatoire. Le mythe chrétien de l’accueil, c’est vraiment la caractéristique de Matera. C’est assez loin de l’idée que l’on se fait du Sud », assure Ariane Bieou, responsable culturelle de Matera 2019. En surnage du remous habituel provoqué par l’ « événement » Capitale européenne de la Culture et ses quelques 400 manifestations, il se passe quelque chose d’authentiquement politique et qui dit en substance ceci : Catholiques de tous les pays, foutez le feu aux frontières.

 

 

Pape marxiste et madone noire

Tout a commencé le 19 janvier, jour de l’inauguration de Matera 2019, lorsque 40 personnes vêtues de robes grandioses taillées dans des couvertures de survie défilent sous les balcons de la mairie. Le design est signé du couturier Eloi Sessou, et les vêtements cousus par des migrants en collaboration avec des habitants. Intitulé Silent Academy, le projet est coordonné par Il Sicomoro, une association diocésaine d’insertion sociale qui tire son nom de « cet arbre similaire au figuier que l’on trouve sur les routes de Palestine et dans les âpres paysages bibliques ». « Nous avions fait des manifs et des réunions, sans jamais réussir à sortir de l’entre-soi. La couverture de survie te prend aux tripes », assure Luca Iacovone, coordinateur du projet. Mais pas exactement pour les raisons auxquelles on pense : à ses yeux, il y a une résonnance naturelle entre le matériau isothermique et les parures dorées de l’iconographie religieuse. Le défilé serait en réalité inspiré par un vieux tableau à l’effigie de la Madonna del Gonfalone, qui prenait l’eau dans un grenier. Les pauvres et les notables de Matera y sont représentés s’abritant ensemble sous le manteau de la sainte. L’association décide de financer la rénovation de la toile pour que « la ville puisse redécouvrir une de ses icônes oubliées ». Luca Iacovone reconnaît avoir saisi l’occasion de politiser l’événement culturel : « La religion nous permet de mobiliser des affects que nous avons du mal à mobiliser autrement. Il faut comprendre que Matera est un contresens : une ville minuscule au fond d’un sud minuscule et très pauvre, qui tout à coup reçoit une attention qu’elle n’a jamais connue. » Le jour de l’inauguration, Giuseppe Conte, président du conseil des ministres et allié de Matteo Salvini à l’époque, assiste à la parade. « Les journaux italiens se sont empressés de hisser Matera au rang des mairies rebelles, avec Palerme et Riace. »

On pensera ce qu’on veut du symbolisme tape-à-l’œil des projets du Sicomoro ; mais il faut noter qu’ils touchent à la structure, jusqu’à forcer le clergé local à prendre position contre les discours identitaires qui dominent au sein de l’Église. De même, le Nouvel Évangile de Milo Rau se double d’un mouvement social appelé « la révolte de la dignité ». Sous l’oeil de la caméra, les migrants s’organisent pour lutter contre l’exploitation salariale imposée par les multinationales de l’agroalimentaire avec la complicité des mafias locales. Une marche sur Rome et une entrée symbolique dans Jérusalem sont prévues. En même temps, un manifeste est signé par tous les intellectuels de la gauche européenne. « De nombreux migrants nous disent qu’ils sont venus en Italie parce que c’est le coeur du catholicisme. Ils pensaient naïvement que “les pauvres étaient attendus au royaume des cieux”. » Milo Rau renverse son macchiato du revers de la main. Nous sommes dans une cantine de pâtes à deux pas du Teatro Argentina de Rome. Ensuite, il a rendez-vous avec un ami du pape pour essayer de convaincre le souverain pontife d’apparaître dans son film. « Le pape François a un côté marxiste. C’est un moment propice pour essayer de revenir aux sources du catholicisme. » Replacée dans son contexte géopolitique, la Bible est l’histoire d’une révolte contre l’impérialisme : Jésus, un charpentier exploité sur un chantier à la périphérie de l’Empire romain, se lève contre les occupants et les collaborateurs. « Cette lecture révolutionnaire de la figure de Jésus a été détournée au moment où l’Église a voulu le pouvoir pour elle-même. On a axé le dogme sur le royaume de Dieu, le côté spirituel. Le projet de libérer le peuple est passé à la trappe. »

 

Mathusalem

Pour appuyer le parallèle entre la Palestine et la Lucanie, la plupart des acteurs du film de Milo Rau jouent leur propre rôle. Yvan Sagnet, ou Jésus, est un activiste bien connu des exploitants agricoles du sud de l’Italie, où il a mené une grève inédite en 2011. Le metteur en scène est surpris de constater « qu’il commence à vraiment se prendre pour le messie ». Un syndicaliste incarne naturellement la belle âme qui lui donne à boire sur son chemin de croix ; l’officier de police qui a supervisé l’évacuation brutale du camp de migrants de Felandina l’été dernier, a bizarrement accepté de jouer un des soldats romains qui torture Jésus. Le maire de Matera, 84 ans, aide le Christ à porter sa croix. « Son bureau est rempli de costumes bibliques des précédents tournages. C’est très italien, je trouve, de placer le cinéma comme valeur ultime, peu importe les résonances dans le réel. » Certains acteurs des films de Pasolini et de Mel Gibson y ont aussi un rôle. Milo Rau avait envisagé de crucifier les maires de Palerme et de Riace avec le Christ, mais leur vieil âge ne leur permettrait pas de supporter l’effort – il tient l’info du cascadeur de James Bond, qui apparait aussi dans son film.

 

 

Les tournages de cinéma se suivent et s’entrechoquent au centre-ville. Si bien qu’à force, il y aurait, pour Milo Rau, « une superposition inévitable de Matera avec Jérusalem ». Et ce n’est pas exactement la pauvreté individuelle des habitants qui la rappelle à des temps bibliques, mais plutôt une sorte de collectivisme de la misère – digne parce que généreusement partagée – inscrite dans l’architecture : toutes les maisons se font face et tout le monde se regarde être pauvre ; il n’y a pas une cloison qui ne soit mitoyenne, chaque toit est l’escalier des autres. Ce sentiment profond de solidarité de classe persiste malgré la Capitale européenne et la venue de James Bond, qui voudraient donner l’impression d’avoir arraché la ville à ses péchés – comme des messies, en somme. Luca Iacovone souligne que « les habitants ont appris à connaître le territoire, à respecter sa géologie. Ils ont creusé des grottes là où la roche était meuble. L’Europe nous avait habitué à ce que la culture soit faite de grands noms – à Matera, il y a la culture du peuple, et seulement la culture du peuple. » Ici, le paysage est une durée, un temps concédé au regard pour arpenter la marqueterie de pierre, suivre un sillon, apprivoiser la lumière blanche. Face à la ville, après le ravin, la colline nue du Parc de la Murgia s’étire. Jésus, Sisyphe hollywoodien, y est crucifié en couleur et en noir et blanc, sous cet atavique ciel italien, bleu-cassé et bandeau de nuages, comme une fresque ternie au plafond d’une église. « Pour Pasolini, Matera incarnait l’humanité, le sous-prolétariat, explique Milo Rau. Il était attiré par ces visages totalement déclassés. Dans son film, Jésus est crucifié face à la ville, embrassant l’humanité. Mel Gibson, par facilité cinématographique, avait représenté Jésus tournant le dos à la ville. L’oeuvre de Pasolini n’est pas un film sur la Bible mais sur les figurants. »

 

Europe is lost

Les migrants « dublinés » en Italie – obligés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays européen où ils ont été contrôlés, en vertu du règlement Dublin – incarnent le nouveau sous-prolétariat, et Matera est l’endroit idéal pour raconter leur histoire : « Situer la Capitale européenne de la Culture à Matera, c’est inclure le Moyen-Orient dans l’Europe, tranche Milo Rau. La conception européenne de la Bible est plus large que celle que nous avons actuellement, parce que le récit se déroule en Palestine. Le mythe central de l’Europe est né au Moyen-Orient. » Évidemment, le traitement indigne des réfugiés, que l’on désigne habituellement par « crise migratoire », n’est pas une spécificité italienne. Quand le gouvernement Salvini ferme les ports de son pays aux navires humanitaires, ce sont tous les dirigeants européens qui font l’autruche. Alors, si le but de la manœuvre est d’afficher Matera à la face de l’Europe, on exportera des histoires de vierges noires et d’apôtres du Grand Soir. D’autant que l’événement n’a d’européen que le nom et le prestige : l’Union Européenne ne fournit que 3 % du budget de Matera 2019, et son implication artistique est inexistante.

Pendant ce reportage, Ursula von der Leyen, fraîchement élue présidente de la commission européenne, annonçait la création d’un portefeuille qui réunit le sujet des migrations et la « protection du mode de vie européen ». Le commissariat dédié à la culture a été supprimé. Accusée de faire de la rhétorique d’extrême-droite, la présidente se défend, en précisant que les valeurs de l’Europe sont à ses yeux le respect de la dignité humaine et des minorités. Personne ne sait ce que sont nos « valeurs », si du moins elles existent ; en tout cas, elles font peu de cas des spécificités régionales. Car il s’avère que la plupart des madones de Lucanie sont noires. La protectrice de Matera, la Madonna della Bruna, serait venue de Judée. Sa fête est l’événement le plus populaire de l’année. Pendant douze mois, un immense char en carton-pâte est assemblé dans un atelier secret, et flanqué d’une effigie de la sainte – toujours blanche, de mémoire d’homme. « Au fil des ans, les habitants ont oublié que la figure protectrice de la ville était elle-même migrante », déplore Luca Iacovone du Sicomoro. Alors, l’évêque de Matera est allé déterrer un vieux tableau dans le coffre-fort de l’église sur lequel est écrit « véritable image de la Madonna della Bruna », en latin, et qui représente une madone à la peau noire. « Se tourner vers la ville et annoncer à tous que notre mère – celle que tous les matérans reconnaissent comme telle – est noire, c’est puissant. Parce que les églises de la région sont vides, mais les madones restent des symboles identitaires qui transcendent largement la religion. »

 

 

 

Melting pot à la matérane

Historiquement, à Matera, le dogme catholique n’est pas hégémonique. Carlo Levi, l’auteur antifasciste confiné pendant deux ans dans un village de la province sous Mussolini, raconte même que les paysans ne se considèrent pas comme chrétiens. Le Christ n’est jamais arrivé jusqu’à eux : il se serait arrêté à Eboli, « où la route et le train abandonnent la côte de Salerne et la mer, pour s’enfoncer dans les terres désolées de Lucanie ». Il est vrai que depuis Matera, cette ville sans gare et sans aéroport cachée dans un pli de la lande, le Vatican paraît bien loin. « Matera a toujours été très éloignée, du bien comme du mal », commente Ariane Bieou, la responsable culturelle de Matera 2019. Un pichet de vin de la maison clapote dans la nuit chaude. « Ce qui est intéressant, c’est de voir comment le catholicisme s’hybride avec les dizaines de rituels qui survivent dans la région : la magie, le rite des arbres, les transes, les masques. » Le folklore local est truffé de sorcières, d’esprits et de philtres d’amour. Ce que l’on met derrière le mot « religion » tient largement d’un héritage païen.

Au détour d’une ruelle, à Matera, on tombe parfois sur une des affiches du collectif Santi Migranti, qui représentent un migrant célèbre drapé d’une couverture de survie et de quelques attributs canoniques. On y voit aussi bien Sainte Brigitte, venue de Suède pour visiter les reliques saintes en Italie, que Saint Gaudiose l’Africain ou le chorégraphe Rudolf Noureev. Sous le soleil de septembre, les touristes russes qui circulent en tour-opérateur pointent leurs perches à selfie ailleurs : ils pensent grimper jusqu’à tel ou tel point de vue pour essayer d’apercevoir le bout du pied d’un assistant-cadreur. Un assistant-réal hurle des instructions en anglais dans un mégaphone. Dans toutes les rues, des centaines d’hommes et des femmes en noir, avec talkies et oreillettes, ont l’air de se demander qui est vraiment l’agent secret dans cette histoire : eux, ou le gars dans l’Aston Martin ? Et ce journaliste français n’est-il pas undercover pour la presse people ? Plus loin, un régisseur à casquette sud-africain engueule un flic municipal parce qu’il a mal garé sa bagnole. Le mode de vie européen.

 

Texte : Émile Poivet & Amélie Ameglio, à Matera

Photographies : Armin Smailovic, pour Mouvement