Dana Mitchel, <i>Yellow Towel</i> Dana Mitchel, Yellow Towel © Ian Douglas
Reportages Pluridisciplinaire

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Normal, paranormal, anormal, humain, non-humain, classique, contemporain, innovant, déjà-vu, le Festival de Santarcangelo ne manque pas d’énergie, d’habitats et de débats.

Par Irene Panzani publié le 28 juil. 2017

« Comment habiter un espace ? Comment le partager ? Quel genre d’hôtes voulons nous être ? » s’est demandée Eva Neklyaeva, la nouvelle directrice artistique du festival de Santarcangelo. De là, l’idée d’un festival riche d’habitats différents créés par autant d’artistes et opérateurs culturels. Des espaces tels que Museum of Non-Humanity de Terike Haapoja, artiste visuelle, et Laura Gustafsson, écrivaine, situé dans un cinéma. Cette œuvre composée de huit écrans où défilent images et textes se donne comme une encyclopédie de l’humain depuis son sens étymologique : monstre, exposition, personne. Un autre habitat, le Club Ecosex des Australiens Pony Express, ouvre aux joies de l’amour avec la nature, ses fleurs, ses plantes, sa terre… Une expérience à la limite du sublime et du trash. La fontaine de Piazza Ganganelli couve un homme-sirène, l’Américain Merman Blix, tout coloré, maquillé et souriant. Un sirène qui donne aussi des cours de natation à la piscine publique de la ville. Dans le gymnase d’une école, le centre social MACAO – qui enquête notamment sur la condition des artistes et des professionnels de la culture en Italie – organise des workshops. Outre les thématiques liées à l’open culture, l’innovation, les politiques culturelles et l’éducation, il examinait l’organisation du festival, ses financements, sa gestion, ses conditions de travail à la demande de la directrice finlandaise.

À Villa Torlonia, une atmosphère entre le Nosferatu de Murnau, un roman de Dickenson et le milieu gabber années 1990 : Stanze d’Orthographe emmène dans les souterrains de la villa, située aux alentours de Santarcangelo, et raconte une histoire de la même manière qu’on la raconte à un petit frère, avec une lampe au-dessous du menton pour lui faire peur. Le ton de l’acteur, son rythme mécanique entre voix synthétisée et celle de l’acteur Carmelo Bene, inquiète. Petit à petit, point une autre présence cachée dans l’ombre, derrière une boule de sorcière géante et lumineuse. On disparaît dans le conte, un conte d’autre fois écrit par Thomas Ligotti, tout en étant conscient de l’univers sonore, visuel et poussiéreux qui l’entoure. Un con-texte extrêmement différent de celui du texte de Ligotti. Il y l’image produite de nulle-part par les mots et celle que les yeux voient, le cadre du réel.

En sortant des souterrains de Villa Torlonia, dans la cour, deux Peugeot 206 des années 1990 sont garées, portières ouvertes. Au fond, une grande scène semble attendre un concert. Des lumières rouges et bleues s’y meuvent façon boîte de nuit. Sur l’une des façades de l’immeuble, le mot « spirit » en caractère gothique est projeté. Par terre devant la scène, des néons imitent un feu de camping. Disséminés dans la cour, debout ou assis, les performeurs, vêtu de manière sportive et anonyme et visage peint en noir s’adonnent à un rituel dont le climax monte lentement, très lentement, presque sans rythme. Ce crescendo de corps en mouvement, gestes, sons et lumières finit par enrôler dans la danse et aux côtés des performeurs un public d’abord timide. Spirit de Mara Oscar Cassiani ressemble à une expérience sociologique, la traduction de vieux rituels vers la transe. Finalement, l’action du public est-elle la conséquence ou le but de la performance ?

Enfin, Dana Michel, l’une des performeuse le plus attendue, a joué Yellow Towel au Lavatorio dans une salle comble. L’artiste canadienne réfléchit sa condition de femme noire à partir d’un symbole : une serviette jaune qu’elle revêtait petite pour ressembler à ses camarades blondes. Derrière l’ironie, l’étrangeté, le grotesque, l’exacerbation des stéréotypes sur les Noirs, se cache la conscience d’être identifié comme une minorité dans la société. Le personnage, ou les personnages, incarnés par Dana Michel sont à la limite, à la marge. Ils représentent une réalité triste faite de clichés et de désirs jamais réalisés. Dana Michel utilise la nourriture – bananes, crackers, lait, eau, sucre –, mélange ingrédients et outils de bricolage, se salit, éructe, enfouit toutes sortes d’objets dans son pantalon pour les jeter ensuite. Elle est boulimique, insatiable, se noie dans la tâche sisyphéenne de combler un éternel vide. Le jaune de ses collants, de sa trompette, de sa perruque et des bananes rompt avec le blanc, celui du lait, de la table, du drap, de la scène. Le blanc de l’espace d’exposition et de la norme.

 

> Le festival de Santarcangelo a eu lieu du 7 au 16 juillet