© Stephen Vuillemin, pour Mouvement
Reportages sciences

Bioart

Alors que des scientifiques s'apprêtent à ressusciter le mammouth en laboratoire, des artistes s’emparent des mêmes outils de manipulation génétique pour fabriquer des poupées de chair et d’os, et mélanger leur ADN avec celui d’un cheval. Des « bioartistes » qui ont la ferme intention de ne pas laisser « le vivant » aux seules mains de l’industrie pharmaceutique et des ingénieurs de la Silicon Valley. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier & Léa Poiré publié le 9 oct. 2020

 

À l’aube du troisième millénaire, une lapine fluorescente baptisée Alba défraie la chronique, du Monde au New York Times : un artiste revendique « la création du premier mammifère vivant de l’histoire de l’art », conférant au cobaye génétiquement modifié avec de l’ADN de méduse, le statut d’œuvre d’art. Avec GFP Bunny, Eduardo Kac assoit sa renommée internationale et décrète la naissance de ce qu’il nomme « bioart » ou « art transgénique ». La lapine fluo est propulsée dans le débat public par une polémique qui oppose l’artiste aux chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique. Le premier crie à la censure face à l’interdiction formelle en France de sortir tout organisme génétiquement modifié des laboratoires, quand les seconds font valoir que le rongeur a été exclusivement créé à des fins de recherches. Et voici que l’art et la science jouent avec les mêmes outils et sur le même terrain, transformé, pour le coup, en champ de bataille. Ready-made de laboratoire, supercherie ou création visionnaire, qu’importe ; la chimère Alba était née, le grand public averti et les cuisines de la génétique entrouvertes. Deux décennies plus tard, fin 2018, un scientifique chinois déclenche l’indignation internationale en mettant au monde des jumelles humaines génétiquement modifiées, grâce à une nouvelle technologie appelée Crispr-Cas9. Au nom de la liberté de l’art ou de la connaissance, jusqu’à quel point peut-on manipuler le vivant ? À ce jeu-là, les scientifiques sont-ils plus légitimes que les artistes ?

C’est dans le cercle de la recherche académique, sans le concours des artistes, qu’ont été créées les créatures les plus invraisemblables : trois ans avant GFP Bunny, en 1997, un éminent chercheur du Massachusetts Institute of Technology donne son nom à une souris sur le dos de laquelle il a fait pousser une oreille humaine. Un choc pour les artistes australiens Oron Catts et Ionat Zurr, de TC&A : « L’art représente des monstres, et soudain, ces fantaisies accèdent au réel par le biais de la science. Il ne s’agit plus de représentation mais de présentation : les êtres vivants deviennent des formes sculpturales en soi. On ne devait pas laisser l’esthétique aux scientifiques. » Ils se lancent dans la création de sculptures « semi-vivantes » à partir de cultures de cellules animales, humaines et non-humaines, telles que des petites poupées, non plus fabriquées en laine mais à base de chair et d’os. Utiliser le vivant comme médium artistique provoque des réactions épidermiques. Marion Laval-Jeantet, du duo Art orienté objet, s’est fait injecter du sang de cheval en intraveineuse lors d’une performance en 2011. Elle résume la situation : « Quand on a commencé à la fin des années 1990, tout le monde nous a traités de dingues : ça dérangeait les critiques et les directeurs des institutions de l’art, qui nous trouvaient d’une radicalité déplacée. »

 

Win-win dans les labos

GFP Bunny est une réussite, Eduardo Kac en reste aujourd’hui convaincu : « sa » lapine fluo, citée dans les Simpson et Big Bang Theory, s’est imposée comme une icône pop. Pourtant, « le scandale a créé des problèmes pour beaucoup d’artistes qui essayent de travailler avec des scientifiques, affirme Marta de Menezes, qui s’est fait connaître dans les années 2000 en modifiant les motifs d’ailes de papillons dès leur stade larvaire. Or, il m’est impossible de réaliser certains projets en dehors des laboratoires. » Ces espaces incarnent pour l’artiste portugaise, non seulement une source d’inspiration esthétique pour ses installations – des boîtes de Petri aux tubes à essais en passant par l’imagerie médicale –, mais surtout un véritable atelier de création. Elle y travaille en collaboration avec les équipes scientifiques pour accéder à leurs outils et en comprendre le mode d’emploi. « Je contribue à la vie quotidienne du laboratoire comme n’importe quel chercheur, poursuit-elle. Je dois noter toutes les étapes de mes expériences, pour qu’elles servent à d’éventuels articles universitaires. » Échange de bons procédés, donc. De même, l’artiste britannique Anna Dumitriu n’a pas d’autre choix que de travailler dans l’enceinte d’instituts de très haute sécurité : ses médiums de prédilection sont, entre autres microorganismes, ceux responsables des maladies les plus dangereuses de la planète, comme la tuberculose, et même la peste. « Ça peut prendre dix ans avant qu’une œuvre dont j’ai eu l’idée soit techniquement réalisable », confesse l’artiste qui se voit plutôt comme une muse pour les laborantins.

Cependant, créer dans les lieux à la pointe de la recherche en biologie implique de le faire dans les limites de la réglementation qui les régit. Avec son œuvre Make Do and Mend – « faire avec et réparer » – en référence à un slogan adressé par l’Angleterre à sa population durant la Seconde Guerre mondiale, Anna Dumitriu s’est érigée en artiste pionnière dans l’utilisation de Crispr-Cas9. Cette technologie découverte en 2013 a fait l’effet d’une bombe dans les milieux scientifiques tant elle permet de cibler et remplacer un gène par un autre à une vitesse éclair et de manière extrêmement précise. Elle s’en sert pour remplacer les mutations apparues chez une bactérie commune de nos estomacs en réaction aux antibiotiques, par la phrase « make do and mend » traduite en séquence ADN. Un « renversement génétique » qui suscite tout l’intérêt des experts en la matière. Pour autant, quand l’artiste débute sa carrière et propose de travailler sur des bactéries prélevées dans sa maison, elle bute sur les logiques de rentabilité qui innervent la recherche scientifique : « On m’a dit que ça n’avait aucun intérêt commercial ou médical. Mais alors, qui pose les limites de ce qui est étudié ? » Pour sa perfusion de sang de cheval, Marion Laval-Jeantet s’est heurtée, quant à elle, à un interdit catégorique : « Devant une commission d’éthique, c’est sûr que ça ne passait pas, tout simplement parce que l’auto-expérimentation n’est pas envisagée comme une possibilité. » Art orienté objet choisit de contourner la réglementation française en délocalisant sa performance dans une galerie d’art en Slovénie, là où les expérimentations des bioartistes sont plutôt encouragées. 

 

Boîte de Pandore

Les institutions scientifiques devront s’y faire : la modification génétique est en passe de devenir un passe-temps populaire. Avec Crispr-Cas9, n’importe qui peut jouer à l’apprenti-sorcier avec son propre génome ou celui de son animal de compagnie depuis son garage. C’est en tout cas le message qu’un ancien ingénieur de la Nasa, Josiah Zayner, prêche via sa start-up qui vend des kits Crispr-Cas9 pour une centaine de dollars pièce. Les bioartistes aspirent eux aussi à ouvrir la boîte noire des laboratoires : « Il y a certes une couverture journalistique, mais personne ne comprend vraiment ces manipulations génétiques, ça reste très abstrait, observe Marion Laval-Jeantet, qui a écumé un certain nombre d’institutions. C’est là que l’art intervient : réaliser un concept pour en faire une œuvre et le livrer au public qui va pouvoir construire sa position éthique, émotionnelle et morale. » Mais entre s’approprier les biotechnologies à des fins artistiques et en faire la publicité, il n’y a parfois qu’un pas. En 2019, le Centre Pompidou a réuni artistes, ingénieurs, scientifiques et entrepreneurs dans une grand-messe intitulée La Fabrique du vivant. On y apprend que les champignons sont de formidables matériaux de construction, que les microalgues peuvent servir à la fois de lampadaires et de purificateurs d’air, ou encore que les bâtiments végétaux peuvent être « actifs et productifs » ; sans remettre vraiment en cause nos modes vie. « Les institutions culturelles françaises ne se sont intéressées au bioart qu’à travers le prisme du design, ce qui en gomme les enjeux. Dès qu’on interroge l’éthique, on touche au politique et, d’un seul coup, le milieu de l’art freine des quatre fers parce qu’il a peur de sembler partisan. Mais il s’agit quand même d’un enjeu historique ! », regrette-t-elle encore. La manipulation génétique aurait une capacité de transformation des conditions d’existence au moins aussi puissante que l’arrivée d’Internet.

La pente s’avère cependant glissante. Pour son projet en cours, Holy Coli, la souris en odeur de sainteté, Art orienté objet prévoit de faire ingérer à une souris de laboratoire une bactérie génétiquement modifiée de façon à produire un parfum de violette ; avec l’espoir que l’effluve sacrée émane directement du corps du cobaye, ainsi hissé en martyr de l’humanité. L’ambiguïté persiste sur la question de l’exploitation du corps animal. Mais pour Marion Laval-Jeantet, le rongeur incarne un prophète crédible : « Si la science en est là, ça veut dire que des industries pharmaceutiques ou cosmétiques peuvent d’un seul coup dire : “Sentez bon de l’intérieur en prenant des gélules.” Si l’artiste le fait en premier, il peut alerter sur ce que la science est capable de faire. » Au risque de se faire voler ses idées : les droits d’auteur n’ont pas le même impact que les brevets. Le cas de TC&A éclaire sur le phénomène de récupération de la part des industriels : en 2004, le duo crée Victimeless Leather, une installation qui a l’air tout droit sortie du laboratoire d’un savant fou. Dans une bulle en verre, un mélange vivant de cellules d’embryon de souris et d’os humains prend la forme, sous nos yeux, d’un manteau miniature. « Avec cette œuvre, on voulait ouvrir un débat : est-ce que c’est mieux de faire grandir des cellules en labo plutôt que de tuer une vache pour fabriquer du cuir ? Mais la critique a été évacuée et le projet a servi à l’industrie agroalimentaire pour poursuivre des recherches sur la culture cellulaire. »

 

Open the lab

Pour ne pas avoir à se soumettre aux conditions, voire aux intérêts, de la recherche scientifique, TC&A a ouvert son propre laboratoire, SymbioticA, au sein de l’université de Perth. Une initiative qui en inspire d’autres. Un pied dans les milieux officieux des pirates de l’informatique et de la génétique, un autre dans le Parc de recherche biomédicale de Barcelone, Cé et Kina se réunissent en 2006 sous le nom de Quimera Rosa (« chimère rose »). Les deux artistes s’emparent des outils de la science sur le modèle de l’association de lutte contre le sida Act Up qui, à la fin des années 1980, militait notamment pour rendre les traitements anti-VIH accessibles à tous sous le slogan « Open the pills ». C’est à Bourges, loin des grandes institutions culturelles, que Quimera Rosa a choisi de poser ses valises pour chapeauter la création de l’« UrsuLaB » : un laboratoire où les artistes pourront mener des recherches dans le champ de la biologie, échanger avec des scientifiques, des étudiants des Beaux- Arts, des entreprises locales ou des agriculteurs. Une première en France, qui s’installe au sein du Transpalette, un lieu d’art transdisciplinaire porté par une association née des mouvements rock et libertaires des années 1980. Le « régisseur général », Érik Noulette, annonce sans détour : « On est dans le Berry. Pour les Parisiens, c’est la Tchétchénie. Cette visibilité relative nous permet d’expérimenter des choses sans être estampillé “Art & Sciences”. Ici, on n’est pas des purs, on essaie d’hybrider et de salir, d’avancer avec les nouveaux questionnements qui sont de l’ordre du genre et du vivant. » En France, l’ambiance n’est pas au laxisme quand il s’agit de biologie expérimentale : l’avènement de Crispr-Cas9 a donné lieu à la création d’un Conseil national consultatif pour la biosécurité, qui vise à renforcer la sécurité des laboratoires certifiés.

Pour l’heure, l’UrsuLaB se résume à un lavabo et un mini frigo installés dans une maisonnette à l’entrée de la friche industrielle qui accueille le Transpalette. Kina et Érik mettent un point d’honneur à adapter l’espace aux normes de sécurité fixées par l’Organisation mondiale de la santé, après avoir mis en place une charte éthique. « Ce n’est pas dans un centre d’art public que se développera le bioterrorisme, balaie Kina. Nos préoccupations ont plus à voir avec le partage des savoirs, les liens inter-espèces et les plantes qu’avec la robotique. »

Dernièrement, Cé a injecté en intraveineuse de la chlorophylle à Kina sous la surveillance d’un médecin, dans le cadre du projet Trans*Plant, mené en collaboration avec des biologistes, des infirmiers ou encore des tatoueurs. Ce qui les a conduits dans la même galerie slovène que Art orienté objet pour réaliser la performance : « On ne veut pas avoir à travailler sur d’autres corps que les nôtres, sinon on retombe dans des schémas d’exploitation. » Et pour cause : « Le contrôle ne se fait plus sur la destruction des corps, le pouvoir de donner la mort, mais sur leur production. On est passé du régime thanatopolitique au biopolitique : une manière de modeler et de réguler la vie. » Après la performance, la peau de l’artiste, au look plus proche du punk discret que du freak forcené, n’a pas viré au vert. De toute façon, l’idée n’est pas de « devenir plante » mais d’attirer l’attention sur l’incapacité des humains à comprendre le monde végétal. Cependant, avoir accès à des molécules de chlorophylle pure, en dehors des laboratoires, relève du parcours de combattant. Sans compter les réticences des scientifiques à développer des solutions pour la dissoudre dans le sang. L’expérience a donné lieu à une épopée ubuesque, impliquant l’État biélorusse, des fausses chercheuses et des droits d’exploitation chiffrés à des millions de dollars. Le binôme a finalement dû se résoudre à acheter les molécules dans le commerce biochimique traditionnel, auprès d’un laboratoire de Santa Cruz, en Californie.

 

La bataille des imaginaires

Dans la Silicon Valley, les mastodontes de la technologie alignent les millions pour faire fusionner l’être humain et la machine et accéder à l’immortalité – l’un des buts avoués du courant de pensée « transhumaniste ». Elon Musk annonce pour cette année le premier téléchargement de conscience humaine dans un ordinateur à coup d’électrodes implantées dans le cerveau, suite au succès des tests sur les animaux. Pour augmenter les capacités physiques et mentales de l’être humain, façon Bienvenue à Gattaca ou Terminator, l’édition génétique est une technique de choix. Mais tous les artistes que nous avons rencontrés sont formels : ils refusent d’être affiliés à cette idéologie sous prétexte qu’ils bidouillent des organismes vivants. Depuis la côte australienne, Ionat Zurr de TC&A hausse les épaules : « Les Californiens me font rire, ou pleurer ça dépend. Nous sommes des organismes biologiques, nous vieillissons et mourrons. C’est important de mourir, c’est ce qui crée du sens. » Le côté sacré de la vie, Marta de Menezes assure le ressentir lorsqu’elle modifie des ailes de papillons, sans en changer l’ADN, ou manipule le génome de drosophiles et de plants de maïs : « Pour moi, Crispr-Cas9 est un outil qui permet de soulever la question de l’identité, face à une société qui continue de penser qu’elle est stable et inscrite dans les gènes. »

Pour Quimera Rosa, la grande bataille se joue clairement sur le terrain de l’imaginaire : « Les objectifs du transhumanisme sont à peu près les mêmes que ceux d’une certaine science-fiction américaine, blanche, patriarcale et capitaliste. Ce n’est pas un hasard si les films blockbusters sont financés par la Darpa, l’agence de développement de la défense des États-Unis. Leurs fictions nous habituent à ces technologies, et après on ne s’étonne plus de voir des drones. » Le binôme invente des récits alternatifs aux dystopies hollywoodiennes, où les êtres humains redécouvrent des savoirs ancestraux et apprennent d’autres formes de vie. Le projet Trans*Plant ne s’arrête pas à la perfusion de chlorophylle mais court jusqu’en 2036, après la chute d’Internet et l’épuisement total des ressources de la planète. Il prédit la symbiose des êtres humains avec les champignons et les racines, capables de s’échanger des nutriments et des informations – la mycorhize. « Le monde végétal développe une technologie de haut niveau. Mais on a tendance à dénigrer ou à exploiter tout ce qui se passe sous nos pieds », assure Kina, qui envisage des existences libérées des dualités humain/ non-humain, femme/homme, hétéro/ homo, mais surtout nature/culture, l’opposition qui régirait toutes les autres. Face à Monsanto-Bayer, qui a déjà acquis une partie des droits d’exploitation de Crispr-Cas9, difficile de ne pas être sceptique. Mais l’artiste persiste : « On ne peut pas se permettre le pessimisme. »

 

Texte : Léa Poiré & Orianne Hidalgo-Laurier

Illustrations : Stephen Vuillemin, pour Mouvement