Reportages spectacle vivant

Cabaret sous couvre-feu

Le cabaret illumine les grands boulevards parisiens, comme les petites bretelles d’autoroute : c’est un art total, un monde sans tabou ni théorie du genre. Mais pour ces établissements non-subventionnés, les temps sont durs. Cela n’empêche pas les reines et les rois de la nuit de continuer de chercher minuit à 14 heures.

Par Orianne Hidalgo-Laurier, Léa Poiré & Agnès Dopff publié le 17 févr. 2021

 

 

Sur la façade du Crazy Horse, une institution de la nuit parisienne, un énorme cœur rouge oppose un détonnant « We are back » au coma artificiel des arts vivants. Qu’on abolisse la nuit ou pas, les Crazy Girls, réputées être « les plus belles femmes du monde », danseront sur scène. Sur le tapis rouge à l’entrée, un groupe d’étudiantes, fausse fourrure multicolore sur le dos et masque anticovid à paillettes sur le nez, prennent des selfies en mimant les célèbres danses dénudées qui ont fait la réputation de l’établissement. Il est 14 heures, un samedi d’octobre, quelques jours après l’imposition du couvre-feu sur la quasi-totalité du territoire national. Des caméras de télé françaises et une équipe japonaise se mettent à l’aise dans les couloirs. Mais à l’autre bout de la France, aucun journaliste ne s’est déplacé pour raconter le rideau désespérément baissé de la Payotte, dans le cœur de Marseille, où Elie Kakou avait fait ses premiers pas sur scène. Des établissements mondialement connus aux salles de « dîners-spectacles » qui guettent le passage des routiers en périphéries des villes, on compte environ 200 cabarets en France, dont 35 à Paris. De nombreux artistes – drag queens, travestis, transformistes, illusionnistes, effeuilleurs, magiciens, humoristes – trouvent dans ces lieux des espaces d’expression privilégiés. D’après les estimations de Daniel Stevens, du Syndicat National des Cabarets, Music-halls & Lieux de Création, au moins la moitié d’entre eux ne se relèveront pas de la crise sanitaire.

 

Emporter la nuit avec soi

« On ne peut pas se passer de la nuit. C’est le moment où l’on se révèle, où l’on s’affranchit de la pression sociale, où l’on peut explorer une part de liberté qui nous est confisquée le jour. » Julien de Bomérani ne s’est pas maquillé depuis un mois. Ses perruques et ses talons sont au placard. La drag queen qui sort habituellement avec la tombée du jour, comme une extension de lui-même, attend. Cela fait trop longtemps qu’elle n’est pas passée derrière les platines des clubs montpelliérains. Mais le trentenaire ne s’avoue pas vaincu pour autant : « Si une drag queen descend dans une pharmacie en plein jour, ça restera un spectacle, et ce sera quand même “le milieu de la nuit”. » Ce « milieu », auquel sont rattachés les cabarets, draine pas mal de clichés. « J’ai toujours reçu des coups de fil à pas d’heure de la part de types qui se croyaient au bordel. On était obligés de se cacher au début, c’était mal vu », se souvient la danseuse Élisabeth Meissirel, alias Vanille, fondatrice de La Payotte. « Il existait des cabarets à striptease dans Marseille, mais ça n’avait rien à voir. Le lieu que j’ai créé est historique, je vous le garantis ! » À savoir : un dîner-spectacle quelque part entre la reggae family, les saveurs créoles, et la comédie musicale à l’américaine, monté au début des années 1980 avec son compagnon, Joyeux de Cocotier, après avoir écumé les cabarets de France et de Navarre. Même un établissement aussi célèbre que le Crazy Horse, fondé en 1951 dans une cave de la très chic avenue Montaigne près des Champs-Élysées, n’échappe pas aux malentendus. « Ce sont de vraies artistes, des filles en chair et en os, pas juste des poupées », cadre d’emblée Andrée Deissenberg. Depuis son arrivée au poste de Directrice Générale Création et Développement en 2006, elle s’évertue à donner ses lettres de noblesse aux danses de nu, en collaborant notamment avec des chorégraphes de renom comme Philippe Decouflé. Surtout, en adaptant ses shows à l’air du temps, de l’intelligence artificielle à la crise bancaire, dans la droite ligne du fondateur Alain Bernardin. « Une fois que vous êtes au Crazy, vous êtes dans un monde à part : il ne fait ni jour ni nuit, il fait spectacle. C’est un moment privilégié, hors du temps, des petites bulles d’air, où les gens s’échappent, respirent », abonde-t-elle. Même son de cloche chez Madame Arthur, un cabaret logé dans le quartier de Pigalle depuis 1946. Qu’importe que les pales du Moulin Rouge soient à l’arrêt et que la butte Montmartre soit désertée par les touristes depuis mars : « L’imaginaire associé à ce quartier, berceau des cabarets et de la nuit parisienne, correspond presque à sa réalité. Il n’y a pas d’heure, pas de date, on entre dans un autre monde sans tabou, on laisse tout au vestiaire », explique Charly Voodoo, l’une des « créatures » musiciennes, ni homme ni femme, qui font la signature de Madame Arthur.

 

« On ne fait pas une performance de ce genre pour être “politique”, mais parce qu’on a besoin de parler, d’exorciser, de crier, de cracher. On ne va pas faire comme si tout était beau et joyeux. »

 

 

Un art total

Les artistes et le public disent venir au cabaret pour y trouver de la « liberté » et de la « joie ». Pour autant, « on n’est pas juste là pour foutre le bordel et rigoler », balance Charly Voodoo. Passé par le conservatoire en piano puis par le burlesque, il tient son nom de scène des poupées qu’il se plaît à collectionner. « On fait de la chanson live, il n’y a pas de playback. Si on a besoin d’une bande-son, on la compose nous-même, c’est artisanal. » Artisanal, à l’image de leurs costumes à paillettes, froufrous, dentelles, plumes et strass, agrémentés d’accessoires et d’un maquillage que les performeurs soignent pendant plus d’une heure avant le début du show, aujourd’hui autour de Céline Dion. Formés dans des écoles d’art ou autodidactes, intermittents ou non, les artistes qui se produisent dans les cabarets ont en commun d’être polyvalents. Danseurs, chanteurs, jongleurs, acrobates, contorsionnistes, musiciens, ils sont parfois tout cela à la fois. Pourtant, mis à part quelques incursions de la troupe de Madame Arthur au Tandem d’Arras et au CND de Pantin, leur art est resté à la marge des circuits institutionnels. « J’ai une reconnaissance de la part des milieux de la culture en tant qu’artiste, car je suis aussi peintre et poète, mais la Payotte, en tant que cabaret, jamais ! », explique Élisabeth Meissirel. « Il faut quand même qu’à un moment, on arrête de nous prendre pour des cruches, nous, les artistes de cabaret, s’énerve Jérôme Marin, ancien directeur de Madame Arthur, connu sous le nom de Monsieur K, et aujourd’hui instigateur de son propre cabaret : Le Secret, à Paris. Généralement, on doit arriver avec nos costumes, notre maquillage et notre numéro, et tout le travail fait en amont n’est jamais reconnu. Salaires de misère, habillages dans les chiottes… Les plans minables, on les connaît tous. » Profitant du temps du confinement, Jérôme Marin a lancé un mouvement pour fédérer les cabarettistes et visibiliser leur travail. Alors que l’économie de ces lieux dépend presque à 100% de la billetterie, du bar et de la restauration, le ministère de la Culture refuse toujours d’ouvrir aux cabarets le crédit d’impôt, débloqué pour maintenir le spectacle vivant à flot pendant la crise. Dans le même temps, le théâtre subventionné louche sur cet art multiforme, avec une pointe d’incompréhension et d’envie. Ainsi de Bruno Lobé, directeur de la scène nationale du Manège à Reims qui invite régulièrement la « tribu » du Secret sur sa scène circulaire et s’inquiète que « ce soit seulement une tendance passagère ». 

Effet de mode ou pas, la magie du cabaret repose avant tout sur le public, central pour ces formes artistiques qui brouillent les frontières entre la salle et la scène. Quand Alix Reig a déplacé son « nanocabaret » de Montmartre dans une ancienne salle d’examen du code de la route à Perpignan, sa ville natale, il lui a fallu « conquérir le public de province » et se débarrasser des images d’Épinal du French cancan : l’intimité est la clé de ses spectacles aux accents posthumains, réservés à 25 personnes. « On leur tend la main, on leur parle, on les rassure, on leur fait peur, on les fait rire, on les fait pleurer aussi… on frôle les gens, on est très proches, les odeurs se mélangent. En ce moment, toutes ces choses paraissent hyper flippantes. » Nu intégral, sans strass ni paillettes, histoires d’ovnis qui s’écrasent dans une forêt tropicale, ce petit cabaret expérimental, dénommé FUTUR, s’est transformé en boutique multicolore de jouets vintages pendant la pandémie. Jérôme Marin, lui, avait l’habitude de faire la bise à tous ses spectateurs. « C’est absolument pas Covid ! » Dans une pirouette, il prend désormais la température de chacun avec un pistolet laser…

  

Faire briller les marges

Quoi qu’on vienne chercher au cabaret, on en revient avec un petit bout de nuit, de celle qui a la capacité de renverser les règles sociales en vigueur la journée, d’encanailler les moeurs, de changer les couronnes de têtes – et dorénavant, de propager les virus. Du Crazy Horse, malgré un prix d’entrée quasi-prohibitif, au FUTUR, tout le monde s’accorde à dire que le cabaret est un mélange de genres et de classes à faire rougir les théâtres traditionnels. Initiateur du Cabaret de Poussière dans un squat près de Bastille à l’hiver 2016, Martin Dust résume : « Le bourgeois ou l’aristo vont s’en servir comme d’un sas, qui leur permet de descendre dans la rue, de venir voir ce qui s’y passe, de profiter de ce frisson de subversion sans trop risquer de perdre leur portefeuille. L’ouvrier va venir y payer un café spectacle à sa femme pour le dessert. » Le jeune poète et chanteur aux yeux cernés de khôl, écarteurs aux oreilles et vernis noir rongé sur les ongles, se veut plus proche du pavé parisien que les filles du Crazy Horse, ou les élégantes créatures de chez Madame Arthur. La matière première du Cabaret de Poussière, c’est la vie, la vraie, dans ce qu’elle a de plus crade et de plus sublime à la fois. Ici, on chante à la gloire des derniers de cordée et des laissés-pour-compte. Les effeuillages ont la saveur amère d’une canette de bière Top budget sifflée en silence par une danseuse sexagénaire. On regarde Soa de Muse amuser la galerie en blackface sur du ragtime, manger une banane et se retourner pour dévoiler les cicatrices de coups de fouet sur son dos androgyne. « On ne fait pas juste une performance de ce genre pour être “politique”, mais parce que ce sont des sujets dont on a besoin de parler aujourd’hui, d’exorciser, de crier, de cracher. On ne va pas faire comme si tout était beau et joyeux. Le cabaret est le lieu par excellence pour faire vivre ce genre de choses, pas la galerie d’art. » Au Zèbre de Belleville, le lieu qu’il investit avec ses compagnons de création une à deux fois par mois, il n’hésite pas à pousser les murs pour faire entrer les « marges » : des artistes à son image, « trop politiques, trop cul ou trop homosexuels », et des spectateurs qui n’ont pas les moyens de se payer un billet. Surtout, il refuse toute assignation : « Dire aujourd’hui qu’un cabaret est “queer”, c’est un pléonasme. Le cabaret a toujours été le lieu de survie des femmes à barbe, des garçons sensibles et des minorités sexuelles. Plus largement, c’est un espace de révélation et d’existence. L’endroit où les artistes qui viennent de la rue peuvent monter sur scène, être mis en valeur et applaudis sans prendre le risque d’être tués, violés ou agressés. On est les reines et les rois de la nuit. Personne ne peut nous toucher. »

  

L’ultime arme politique

Les gens « s’attendent à voir des plumes dans les fesses et tout le toutim » ; on leur présente un « dandy looser activiste », qui interprète Les Ricains de Sardou habillé à la mode SS. C’est plus efficace qu’un long discours. Jérôme Marin, fondateur du Secret ne passe pas par quatre chemins : « Le cabaret est l’ultime arme politique artistique », précisément parce qu’il a la capacité de créer un collectif de gens hétéroclites, tous investis dans une même « célébration ». « On peut faire du cabaret par tous les moyens ! assure-t-il. On l’a fait cet été en plein air. On a dit au gens “Prenez vos chaises de camping, votre table, votre nappe de pique-nique”. Ils sont restés jusqu’à une heure du matin. » À Montpellier, Julien de Boméranie a choisi de créer ses propres événements, intitulés « Folle de Rage », pour sortir les drag queens du cabaret, tout en perpétuant l’essentiel : « Les gens savent qu’en venant, ils peuvent se maquiller et monter sur scène. Ce sont eux qui font aussi le spectacle. Je vois ces soirées comme des actes militants : c’est occuper l’espace. » Le cabaret, c’est jongler en permanence avec les attentes du spectateur, entrer par effraction dans sa réalité, quitte à grimper, comme Martin Dust, sur les genoux de quelqu’un qui braille « Enculés ! » depuis le bar, et désamorcer la violence en spectacle burlesque. C’est embaucher une drag queen à la billetterie « pour tout de suite déstabiliser les gens, leur faire comprendre qu’il y a quelque chose qui cloche ici, qu’on n’est pas dans les mêmes rapports de pouvoirs. » 

 

« On ne peut pas se passer de la nuit. C’est le moment où l’on s’affranchit de la pression sociale, où l’on explore une part de liberté qui nous est confisquée le jour. »

Le sens politique du cabaret n’est pas forcément là où on l’attend. Par leur simple existence, les diners-spectacles de « bords de route », coincés entre un Intermarché et une station-service, ouvrent une bulle. « Il y a un vide complet de culture et de spectacles pour les gens qui habitent à 20 km de grandes villes », remarque Daniel Stevens du Syndicat des Cabarets. Faire vivre sa « maison des artistes » dans le quartier de Noailles à Marseille, stigmatisé pour ses immeubles insalubres, ses trafics de drogues et sa précarité, c’est déjà, pour Élisabeth Meissirel, résister au désossement des nuits marseillaises. Ce, sans autre ambition que de déployer un esprit « saltimbanque » à des anniversaires, des enterrements de vie de jeune fille, devant des comités d’entreprises. « En province, on commence à ressentir, peut-être avant Paris, ce qui va nous arriver à tous. C’est-à-dire cette crise économique affreuse », constate Alix Reig du Cabaret FUTUR, qui voyait dans l’effervescence « un peu tarée » du Sud de la France l’opportunité de faire du spectacle plus expérimental. Mais c’est peut-être au milieu de cette « guerre » déclarée par Macron au virus, à grand renforts de policiers, que ces endroits retrouvent leur raison d’être : « Notre joie à nous, artistes de cabarets – c’est à dire des pédés, des Noirs, des femmes – sera ce qui fera se suicider les fachos ». Au Cabaret de Poussière, Martin Dust le prophétise à chaque ouverture de show.

 

 

Texte : Orianne Hidalgo-Laurier, Léa Poiré & Agnès Dopff

Photographies : Paul Lehr, pour Mouvement

 

> La Troupe de Madame Arthur est en direct du cabaret tous les jeudis sur : https://club.madamearthur.fr/

> Le Cabaret Le Secret propose une série de spectacles à voir en ligne sur : https://www.cabaretlesecret.com/

> Le Cabaret de Poussière propose un documentaire sur son histoire : https://vimeo.com/343038511