© Louis Canadas, pour Mouvement
Reportages Théâtre

Centaure et sans reproche

Écrire du théâtre pour des êtres mythologiques, moitié humains, moitié chevaux : le rêve de gosse de Camille et Manolo est devenu réalité. Mais le Théâtre du Centaure a été rattrapé par la question environnementale et l’urgence de repenser la place de l’homme dans les écosystèmes. À Marseille, ils cultivent leur utopie artistique.

Par Aïnhoa Jean-Calmettes

Camille vient de surgir dans le patio planté de citronniers et cerné d’écuries en bois minutieusement sculpté. Personne n’a entendu son pas, ni celui de West, frison tout en muscles qu’elle n’a pas besoin de tenir par la bride pour qu’il épouse ses mouvements. L’étalon hollandais pose son auge sur l’épaule de la cavalière, la crinière de l’un s’emmêle aux cheveux tressés de l’autre, et c’est comme si leurs corps s’enchevêtraient pour ne faire qu’un. La tranquille banalité de cet après-midi marseillais se creuse soudain d’une dimension quasi mythologique.

Cette image pourrait à elle seule incarner la démarche artistique du Théâtre du Centaure. Contrairement au cirque ou à d’autres formes de théâtre équestre – dont Zingaro reste en France la figure incontournable – les spectacles du Centaure ne sont pas une suite de numéros fondés sur la prouesse technique et plongeant les spectateurs dans des univers oniriques. Qu’ils s’emparent de Shakespeare (Macbeth), de Jean Genet (Les Bonnes), composent des contes plus contemporains sur le trading à haute fréquence (La 7e vague) ou le handicap (L’Envol), il s’agit avant tout de raconter des histoires. Du théâtre, tel qu’on le connaît, à ceci près que les acteurs ont la particularité d’être hybrides, mi-humain, mi-cheval. Depuis presque trente ans, Camille et Manolo soignent leur sentiment existentiel d’incomplétude en s’unissant sur scène à leur moitié animale, se mouvant comme un seul corps à deux cœurs, deux têtes et quatre pattes. Se faisant, ils invitent le non humain dans la grande arène de la représentation, inventent d’autres récits et se décalent d’un pas souple de l’anthropocentrisme omniprésent.

En voyant luire dans l’œil de Camille un éclat ironique, on se demande si elle ne rejoue pas, rien que pour nous, un de ces fameux Surgissements. Comme lorsqu’en 2011, elle débarquait l’air de rien dans la gare Marseille Saint Charles, debout en équilibre sur Graal et valise à la main, pour de tendres adieux avec Yudhishtira-Manolo. L’entêtante question posée par la compagnie revient alors en boomerang : suffirait-il d’une histoire d’amour entre hommes et chevaux pour que l’on s’autorise à rêver d’une société moins prédatrice et d’un futur moins catastrophique ? Certaines fictions sont-elles suffisamment mobilisatrices pour nous encourager à déjouer, tant d’années après, le « there is no alternative » libéral de Margaret Thatcher ?

 

Cauchemar écologique vs rêves de gosse

Depuis les sciences sociales, l’anthropologue Anna Tsing pose exactement la même question, avant d’y apporter une réponse radicalement opposée. L’auteure du Champignon de la fin du monde s’inquiète de la réception de cet ouvrage qui retrace l’histoire du matsutaké, organisme qui prolifère dans les endroits les plus dévastés par l’industrie. Pourquoi tant de lecteurs y ont-ils lu un message d’espoir ? « Nous devons prêter attention aux histoires qui font peur » assène-t-elle en préambule de son Atlas féral, compilation de situations dans laquelle l’homme a mis en branle des processus de destruction qui finissent par s’autoalimenter. De la résistance aux antibiotiques induite par la consommation de porcs d’élevage surmédicamentés, en passant par le plastique présent dans le lait des vaches indiennes, à l’apparition de sauterelles géantes dans les champs d’Asie du Sud-Est suite à l’abus d’engrais chimiques, elle donne un visage à la catastrophe écologique, souvent trop abstraite pour être appréhendée.

À ces cauchemars bien réels, Manolo et Camille préfèrent la fantasmagorie. « Je suis persuadé que dire aux gens “croyez en vos rêves, mêmes les plus fous” participe à changer le monde. Un monde plus harmonieux est possible, on peut le construire nous-mêmes, comme on l’a fait. Mais peut-être qu’il existe déjà et qu’il suffit de le révéler sous les couches de béton et les scories de civilisation. Les centaures parlent avant tout de cela. » Manolo croit si fort au pouvoir de la fiction qu’il n’est jamais évident, quand on l’écoute, de savoir si l’on baigne dans ses souvenirs ou si l’on est déjà dans le conte écrit par Fabrice Melquiot et qui tourne sur les scènes européennes depuis deux ans. Dans Centaures, quand nous étions enfants, « feel good movie » théâtral qui s’adresse autant au môme qui sommeille en nous qu’à notre « angoisse climatique », l’auteur dramatique retrace la vie des deux amants, les histoires, désirs et tristesses qui ont bercé leurs jeunes années, et leur rencontre qui donna naissance, dans les années 1990, au Théâtre du Centaure. « Tout est vraiment parti de l’imagination d’un enfant. C’est la fragilité, la naïveté mais aussi la force de ce projet. Aujourd’hui, je mesure à quel point j’ai de la chance. Mais cette chance, je l’ai bien aidée. C’est beaucoup de travail de croire en ses désirs. » Le sourire de Manolo creuse des fossettes sur son visage aux traits sculptés, doré par le soleil et le travail en extérieur.

La genèse du Centaure, c’est l’histoire d’un gosse de six ans, un peu perdu en banlieue parisienne, à qui l’on offre un poulain. Le monter sera son premier langage. À 19 ans, moniteur de centre équestre, Manolo embarque ses élèves dans une épopée de château-à-défendre et de dragon-tractopelle : rien ne sera plus comme avant. C’est aussi l’histoire d’une gamine née dans une famille qui débourrait les chevaux de corrida en Camargue et qui rencontre le théâtre avant d’avoir dix ans. « On dit que les choix de vie se font à cet âge-là, que tout est déjà là, même si on ne le sait pas forcément encore. J’ai eu la chance d’être passionnée, d’être complètement éblouie par le théâtre. Quelque part, je crois que ça m’a sauvée », raconte Camille. Bouleversée par l’écriture de Jean Genet et la lecture du Théâtre et son double d’Antonin Artaud, elle prend le large pour l’Indonésie après un stage chez Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil. À son retour, elle rencontre Manolo. En 1999, accompagnés de leurs alter-egos animaux, ils mettent en scène leur premier spectacle dans le réseau du théâtre public : Les Bonnes de Jean Genet.

 

Muscler sa relation

Longtemps itinérant et monté sur roulotte, le Théâtre du Centaure pose ses valises à Marseille en 1995. Après 11 ans de tractations avec tous les services de la Ville, son espace est inauguré en 2017. Quelque part coincé entre la prison des Baumettes et le parc national des Calanques, il s’apparente à un petit village de bâtiments composé d’écuries, d’habitations, de bureaux et d’un « dojo » tout de bois recyclé et façonné dans la pure technique indonésienne. « C’était impossible que nous soyons maîtres d’œuvre et d’ouvrage, c’était impossible de construire un palais sans couper un seul arbre, c’était impossible d’obtenir des visas de travail pour nos artisans balinais, c’était impossible de tout construire en trois mois, c’était impossible qu’un centre culturel puisse exister au cœur d’une zone urbaine sensible et sans serrure à la porte… Et les centaures n’existent pas. Pourtant, on a réussi à tout réaliser. » Cette architecture – y compris le chapiteau-volcan conçu par Patrick Bouchain au début des années 2000 qui trône en contrebas – est démontable, posée sur le sol et sans emprise sur lui. Manolo et Camille ne sont pas propriétaires. « Et c’est tant mieux. Personne ne devrait posséder la terre, elle fait partie des communs, comme l’eau et l’air. »

Ici, le travail est quotidien et le rythme calé sur celui des chevaux et des plantes. Réveil à six heures pour nettoyer les boxes, puis viennent les soins et les entraînements. « Un centaure est un athlète de haut niveau avec un corps double de 800 kg. Quatre repas par jour, au minimum une heure de travail physique, et du care permanent. C’est un travail du corps, du corps-à-corps mais surtout un travail de la relation. Ariane Mnouchkine dit à ses acteurs de muscler leur imaginaire, je dis aux acteurs-centaures de muscler leur relation », explique Manolo, tandis qu’il douche, brosse et cajole Toshiro, blessé sans gravité il y a quelques jours. Lorsque le cavalier fait résonner ses pas sur les pavés qui entourent les écuries, tous les étalons passent leur tête par-dessus la porte de leur box sculptée en forme de vague, comme pour le saluer. « Je ne peux pas partir en vacances. Au bout de deux jours, je n’arrive plus à dormir, je rêve que mes chevaux passent dans des broyeuses et finissent en pâté pour chat. Au bout de trois jours, je tombe physiquement malade. Quand je n’ai pas ce sentiment profond d’être dans la nature, en relation avec cet autre, je me sens comme amputé. Ça peut paraître stupide ou naïf, mais “je” est une erreur linguistique pour moi. » Voici donc Arjuna, petit pur-sang arabe aussi vif qu’espiègle. Destiné à Alma, la fille des fondateurs du Centaure, il s’est avéré « trop gazé » pour elle, et ouvrira sans doute le prochain solo de danse de Manolo. Indra, andalou pure race, « Rolls-Royce » à la robe tellement noire qu’elle paraît bleutée. Saadeva, nom d’un personnage du Mahabharata, grand livre fondateur de la mythologie indienne, mais pourtant originaire du Portugal. Et puis West, le dernier arrivé.

 

 

Nous ne saurons pas combien de chevaux habitent ici. « Beaucoup » se contente de répondre Camille avec douceur. « Donner le chiffre exact porte malheur. Ce n’est pas seulement une superstition, je crois que cela s’explique aussi avec la difficulté de compter. Les chevaux qui nous ont quittés ou qui sont morts ne font-ils pas encore partie de la famille ? » Si la qualité d’une relation peut se fissurer en deux minutes, la gestation d’un centaure est un travail patient et au long cours. Quand un poulain entre dans la compagnie, il a en général deux ou trois ans. « De la naissance à la mort du cheval, c’est presque 25 ans de vie commune. On ne peut pas tricher avec le temps. » Le débourrage dure deux ans puis viennent l’apprentissage de la « basse école » et de la « haute école ». Le dressage spécifique à chaque spectacle peut alors débuter. Dans L’Envol par exemple, Toshiro-Manolo est cloué au sol, incapable de se relever malgré la béquille qui le soutient. Il faut une confiance absolue en son partenaire pour réaliser ce geste technique. « Le cheval est le seul mammifère de cette taille qui n’a ni griffe ni corne. Sa seule arme de défense, c’est la vélocité. Dans la nature, il dort souvent debout pour pouvoir fuir à tout moment si un danger arrive. Donc pour qu’il accepte de s’allonger par terre et d’offrir son ventre fragile à 10 000 spectateurs… »

Ici, on aime raconter que « tout commence par une caresse ». C’est le premier geste que Manolo demande à ceux qu’il initie dans les rituels de « centaurisation » qu’il mène au théâtre ; parfois aussi dans la prison des Baumettes avec des détenus. Caresser l’encolure, la joue, le chanfrein, passer ses doigts dans la crinière, chercher son reflet dans l’œil du cheval, écouter le bruit de ses entrailles en collant son oreille contre ce corps chaud et massif. Ensuite seulement, monter en selle et tenter, les yeux fermés, de redevenir animal.

 

 

Recoudre un monde abîmé

Le Théâtre du Centaure s’inscrit d’une certaine façon dans la filiation des utopies théâtrales des années 1970, celle du Théâtre du Soleil, ou encore de l’Odin Théâtre d’Eugenio Barba, dont Manolo et Camille sont très proches. Mais sûrement va-t-il encore plus loin dans cette philosophie qui refuse la distinction entre l’art et la vie, en pensant aussi l’écosystème dans lequel il s’inscrit. « Être Centaure, c’est faire de la permaculture sans le savoir, chercher le lien et penser les choses par ce qui les relie et non par ce qui les sépare. » Ce n’est pas un hasard si avec Rémi, un bénévole intarissable de l’association Cultures permanentes, ils ont « ensauvagé » leur jardin en plantant plus de 300 espèces de plantes vivaces, presque toutes comestibles. Pas un hasard non plus si ici, dans le 9e arrondissement de Marseille qui fait la jonction entre la ville et la nature, ils lanceront prochainement un vaste projet intitulé « Le verger des utopies » auquel Camille tient beaucoup. « Nous ne voulions pas arriver dans ce quartier et le consommer, mais donner. Et la chose qui nous a paru le plus juste était d’organiser des rituels au gré des saisons. » Au printemps prochain, ils célébreront ainsi la renaissance de la nature, le « primo tempo », dans une procession d’amandiers en fleurs pour inviter les habitants à en planter à leur tour. « C’est un geste à la fois très simple et très spirituel : faisons pousser des arbres nourriciers qui donnent espoir et faisons pénétrer la nature dans la ville. » Ce ne sera pas la première cérémonie païenne organisée par les Centaures. Avec les Animaglyphes, ils tracent régulièrement des dessins éphémères dans le paysage. En 2013, ils se sont aussi réapproprié la forme ancestrale de la transhumance. Après plusieurs mois de voyage, Camille, debout sur ses trois frisons hollandais et suivie par plus de 200 animaux entrait dans Marseille : le temps d’une journée, les bêtes reprenaient leurs droits sur la ville.

« Il est grand temps de renégocier notre relation avec la nature, théorise Manolo. Nous sommes la génération d’après la scission nucléaire, la dernière séparation possible, celle de l’atome. Le grand enjeu de notre époque sera de repenser le monde par la réunion. » Il cite L’Autre loi de la jungle, le petit opus dans lequel les collapsologues Pablo Servigne et Gauthier Chapelle montrent comment, à rebours de tout ce qu’on nous a appris à l’école, la loi du vivant est bien davantage fondée sur l’entraide que sur la loi du plus fort. Mais sous la tonnelle du dojo, Alma s’impatiente. Montée sur les roulettes de ses rollers, le visage bariolé de paillettes dorées telle une princesse de l’espace, la fille des premiers centaures offre une vision riante du futur qui, entre cyber et bio punk, a décidé de ne pas choisir.

 

Texte : Aïnhoa Jean-Calmettes

Photographies : Louis Canadas, pour Mouvement