Chikhates sur toit brûlant

Jean-Marc Adolphe

La chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen partage la scène avec des “ chikhates ” chanteuses et musiciennes qui perpétuent la tradition populaire de la Aïta. Rencontre à Marrakech, dans une “ maisonnée ” qui est à la fois lieu de vie et de travail.

publié le 14 sept. 2015

 

Bouchra Ouizguen, 35 ans, chorégraphe et Marocaine. Vit et travaille à Marrakech. Depuis Madame Plaza, créé en 2009, on peut voir ses spectacles sur les scènes internationales : cet été au festival Montpellier danse avec la création de Ottof, pièce qui sera également à la rentrée au Centre Pompidou ; en mai dernier à Bruxelles en ouverture du Kunstenfestivaldesarts, avec Corbeaux, impressionnant déploiement choral de femmes identiquement vêtues de noir, la tête couverte d'un fichu blanc et qui scandent un rythme ininterrompu. Les interprètes, exclusivement féminines, de Bouchra Ouizguen, n’ont pas exactement le profil de la danse contemporaine. Des corps, qui tout simplement n'ont rien à dissimuler de l'âge qu'ils portent, ni de leurs rondeurs. Des “ chairs inouïes dans l'indéfini ”, avait joliment écrit Gérard Mayen dans une chronique mise en ligne fin 2012 sur le site de Mouvement. “ Bouchra Ouizguen déjoue les attendus des regards, toujours sourdement indexés sur l'héritage orientaliste ”, poursuivait-il, en faisant allusion à une question posée avec insistance à la chorégraphe, lors d'une conférence de presse au festival Montpellier Danse, sur le voile : “ réduction à un motif unique, masque opacifiant de toute saisie mentale d'un être femme et arabe ”1.

 
Les “ chikhates ” avec lesquelles Bouchra Ouizguen conçoit ses spectacles, sont des chanteuses, musiciennes et danseuses qui perpétuent la tradition de la Aïta (que l'on peut  traduire par appel, cri ou encore complainte), cet art populaire qui s'exprime lors de mariages et de fêtes, publiques ou privées, et dont le statut s'est beaucoup dégradé : “ Il y a un siècle, elles étaient adulées pour leur chant, leur musique, leur répartie. Aujourd'hui, en marge de la “ bonne ” société, elles transgressent l'ordre machiste et familial par leur liberté de ton ” 2. Au musée du Louvre, en décembre dernier, où Madame Plaza était présentée dans la somptueuse salle Médicis (en parallèle à l'exposition Maroc médiéval), c'est peu dire qu'elles tenaient la dragée haute aux grandes toiles de Rubens. “ Ces voix-là, ces corps-là, pourraient soutenir une cathédrale , avais-je alors griffonné pour garder trace, accrocher un souvenir, avec l’intention d’approcher un peu plus ce travail, mieux le comprendre en proximité. À sa source marocaine.
 
 
 
 
 
Marrakech, juin 2015
 
Villa anis… Rien ne distingue a priori cette maison de deux étages, dans une rue calme du quartier moderne de Guéliz, à Marrakech. L’appartement de Bouchra Ouizguen, au premier étage, est à la fois lieu de vie et de travail. “ Les filles ”, comme elle les appelle, même si elles ont passé la cinquantaine, arrivent très tôt, quand le matin est encore frais. Autour du petit-déjeuner, avec Kabboura Aït Hmad, Fatéma El Hanna, Halima Sahmoud et Fatna Ibn El Khatyb, la conversation s'engage. L'étranger que je suis, faute de comprendre l'arabe, ne capte que la musique des voix, assez douce. Le premier jour, pourtant, aucun doute : la matinée a été largement consacrée à visionner et commenter le film de Nabil Ayouch, Much Loved, qui aborde le sujet tabou de la prostitution, et met en émoi toute la société marocaine. Après sa présentation à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, le film a été interdit de diffusion au Maroc (au motif qu'il comporterait “ un outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l'image du Maroc ”), mais tout le monde peut le voir en DVD ou en streaming. Le film est censé avoir été tourné à Marrakech : la veille, Bouchra avait tenu à me monter le café, au nom joliment français, où se rencontreraient prostituées et riches Saoudiens en goguette. Dans l’appartement de la Villa anis, on regrette visiblement que le réalisateur ne s’attarde pas sur le point de vue des femmes qu’il filme. Mais la critique devient indignation lorsqu’est évoquée une interview de Nabil Ayouch qui a maladroitement fait l'amalgame entre les chikhates, la tradition de la Aïta et la prostitution. Fatna Ibn El Khatyb, la plus âgée des quatre, est particulièrement en colère. Le lendemain c'est avec pudeur et émotion, qu'elle racontera en quelques mots son parcours, sa vie d’artiste et son combat pour assurer son indépendance. Un peu plus tard, elle poussera dans ses retranchements les plus comiques, grotesques et outranciers, un solo monologué sur l'amour (al hob, si l’on a bien compris), que l’on devrait retrouver dans Ottof. Pour l’heure, une fois épuisée la conversation du petit-déjeuner, et tant qu’il ne fait pas encore trop chaud, les répétitions ont lieu à ciel ouvert, sur le toit-terrasse de la maison, et son sol en damier jaune sable et rouge. À Marrakech, sans doute n'y a-t-il pas de scène indépendante qui puisse accueillir de telles répétitions, mais on comprend vite que le temps passé en commun fait intégralement partie du travail, et d'une certaine manière, fait aussi écriture.
 
 
 
 

Bouchra Ouizguen, fragments

Un soir, dans la cuisine de la Villa anis, une longue conversation, où se tient le fil d'une vie. Les biographies des artistes sont parfois trop succinctes. Bouchra Ouizguen elle-même, telle qu'elle se présentait pour le projet “ Bocal ”, initié par Boris Charmatz en 2003-2004, auquel elle a participé : “ Belles rencontres à Marrakech avec Mathilde Monnier autour d'un projet. Bernardo Montet en stage. / Formation E.X.E.R.C.E. à Montpellier. / Quelques recherches en danses traditionnelles marocaines. / Formation compagnie marocaine Anania. / Membre projet formation danse au Maroc. ” Bien sûr, la biographie n'explique pas tout. Mais il y a parfois, dans les naissances, les rencontres, les bifurcations et les devenirs, des histoires de vie qui la rendent si particulière, à l'écart des parcours obligés. En tout cas, s'il faut rétablir une certaine vérité, “ dire que je me suis formée entre la France et le Maroc est totalement faux ”, assure Bouchra Ouizguen : “ Je me suis entièrement formée au Maroc. Je suis simplement partie un an et demi, pas pour être dans une école, mais pour pouvoir rencontrer des gens et poser des questions qui m'importaient, liées à ce que je conduisais au Maroc. ”

L'enfance, c'est là où tout commence. “ Née à Ouarzazate. Dernière de dix enfants. Mon parcours vient de là, cette région désertique, cette présence féminine dans la famille. La force de ma mère, qui a fait des ménages pour que ses huit filles puissent accéder à des études, à une époque où, dans le sud du Maroc, ce n’est pas fréquent. ” À 8 ans, pour lui réserver “ un avenir meilleur ”, Bouchra Ouizguen est confiée à une famille française. “ J'ai peu de souvenirs de mes premières années marocaines, mais mon corps est chargé de tout ce qu'il a emmagasiné, il a été bercé, il a chanté, il a dansé. Il y avait les films égyptiens à la télévision. Et puis les mariages. Je me débrouillais toujours pour m'y faufiler. Quand je rentrais à la maison, les grandes sæurs qui n'avaient pas pu y aller me demandaient de refaire le mariage, comment une telle était habillée, comment elle dansait.… ”

 

"Milieu des années 1990. Sans complexe, tu vis entre

ta tradition berbère, les films qui t'ont nourrie,

la danse orientale et les clips de Michael Jackson"

 

La France, c’est une autre histoire. “ Il m’a fallu travailler la retenue de mon corps, une vraie retenue. À 12 ans, j'ai commencé à nourrir l'idée de revenir au Maroc, mais on me disait d'attendre la majorité, car je pourrais avoir la nationalité française. Je m’en fichais. ” Déjà rebelle et entêtée, Bouchra Ouizguen complique la vie de sa famille d'accueil : elle apprend très vite, comme elle dit, “ à se rendre ingérable ”. Elle découvre qu'il existe au Maroc des lycées français, c'est le sésame qui lui permet de rentrer au pays à 15 ans. “ Tout de suite, j'ai commencé à danser. Au lycée, on pouvait créer des ateliers avec la tutelle d'un professeur. J'ai trouvé un prof de philo, on a instauré un atelier danse et philo, que je menais tous les mercredis. ” En fin d'année, une prof d'espagnol se met en tête d'organiser un spectacle qui mêle flamenco et danse orientale. Dans la salle, parmi les parents d'élèves, l'un d'eux dirige un hôtel. Il est conquis par un solo de Bouchra Ouizguen. Elle n'a pas 16 ans ; la voilà engagée pour la première fois. “ Tout de suite, j'ai pensé à mon autonomie financière. J'ai commencé à avoir des contrats, au début une fois par mois, puis deux fois par semaine. Dans mon entourage, personne n'était au courant, je disais à ma sæur aînée qui m'hébergeait à Marrakech que j'allais réviser et dormir chez une copine. On est au milieu des années 1990… Sans aucun complexe, tu vis entre ta tradition berbère, les films qui t'ont nourrie jeune, la danse orientale et les clips de Michael Jackson et de Prince qui étaient alors mes modèles. J'ai adoré pouvoir créer mes propres trucs et être payée pour ça. Quand tu commences à avoir les moyens, tu choisis les meilleurs musiciens... Il y a eu un moment où j'étais incontournable au niveau des meilleures fêtes, mais il fallait mettre le prix ! Ensuite, j'ai décidé de me faire plus rare, et de danser dans des endroits où on me permettait d’explorer des choses différentes. Je n'avais pas encore pris de cours de danse contemporaine, mais il y avait des pensées, des désirs, des choses étranges qui commençaient à sortir.… ”

 

Au début des années 2000, à l’Institut français de Marrakech où Bouchra Ouizguen donne un cours de danse orientale, un chorégraphe français est de passage. Georges Appaix. “ J'y vais, je vois le spectacle, j'ai pleuré, j'ai ri, de ne plus me sentir seule avec toutes ces idées qui m'amenaient à une forme de folie. Face à ce que j'étais en train de voir, dans une forme de liberté, je me disais : donc ça existe, je peux continuer à créer ! ” À l'Institut français, toujours, elle repère une annonce pour un grand stage, Les ateliers du monde, organisé par l'Association française d'action artistique (ancêtre de Cultures France) lors du festival Montpellier danse. Sa candidature est retenue : “ Je ne mettais pas les pieds en France, je mettais les pieds dans un rêve, qui était de devenir danseuse. ” La suite est davantage connue. Les rencontres avec Bernardo Montet et Mathilde Monnier, venus enseigner et présenter des spectacles à l'incontournable Institut français de Marrakech : “ Ils m'ont rencontrée au moment où j'étais en transition. ” Les sept mois de la formation E.X.E.R.C.E à Montpellier, l'aventure nomade de “ Bocal ”, l'anti-école de Boris Charmatz : “ Je ne rêvais pas d'une vie ou d'une carrière en Europe. Mais je ne pouvais plus rester seule à m'entraîner, j’avais besoin de me confronter au monde artistique. ” Et pendant ce temps au Maroc, la création d'une compagnie, Anania, avec Taoufiq Izeddiou et Saïd Aït El Moumen, le lancement des premières Rencontres chorégraphiques de Marrakech, un axe de formation pour de jeunes danseurs marocains… Des projets nécessaires, mais encore trop sages, trop formatés… “ Artistiquement dit-elle aujourd’hui, je suis toujours restée connectée ailleurs, à une scène marocaine de nuit, avec des musiciens gnawas, des confréries soufies, et d’autres arts plus profanes. ” Elle sait qu'il lui faut prendre le temps d'explorer, de rencontrer, refuse les premières propositions d'un producteur de films, et d'un festival, qui l'incitent à créer un “ projet ”. Entre 2005 à 2007, Bouchra Ouizguen sillonne le Maroc, hors des centres urbains, à se documenter et à rencontrer des chikhates : “ J'ai saisi ce trésor qui m'était offert : rentrer chez elles, dormir chez elles, manger avec elles, les accompagner pour des mariages. ” Dans les spectacles et performances qu'elle compose aujourd'hui, Bouchra Ouizguen re-distribue une bonne part de ce trésor. Elle prouve au passage qu’un art populaire, nourri par une tradition qui a su rester vivace, est susceptible d’engendrer des ramifications contemporaines qui ne perdent rien de leurs saveurs originelles 

 

Jean-Marc Adolphe

Photographies : Hasnae El Ouarga

 

1. Lire la critique “ Chairs inouïes dans l'indéfini ” de Gérard Mayen sur Mouvement.net, 31 octobre 2012.

2. Programme de l’Institut du monde arabe (décembre 2014), où était présenté le spectacle Ha ! de Bouchra Ouizguen.