<i>L'absolu</i> de Boris Gibé © Les choses de rien

Cirque total

Rencontre annuelle des circassiens, Circa démontre que la discipline ne s'écrit plus exactement comme on l’entend. Dans un cirque en forme d’art total qui invente des objets hors-normes, le cirque nouveau bouscule les catégories et les disciplines.

Par Sophie Puig publié le 30 oct. 2018

Ce qu’aborde Boris Gibé dans son spectacle L’Absolu se situe quelque part entre un film d’Andrei Tarkovski et La Nausée de Jean-Paul Sartre : l’existence de l’homme est absurde, seuls ses choix le fabriquent, et une fois la possibilité du néant constatée l’homme se sait condamné à un libre engagement. Pour retracer cette quête, Boris Gibé s’appuie sur un dispositif scénique monumental : un silo de 9 mètres de diamètre et de 12 mètres de haut au sein duquel le spectateur est installé sur quatre étages le long d’un escalier en colimaçon. Cette structure - mûrement réfléchie pendant 4 ans - soutient l’ensemble du propos : l’homme s’engageant vers l’infini, vers son essence propre, ne peut que ressentir un vertige.

Ainsi, le spectacle s’ouvre sur une toile visqueuse tendue au dessus des spectateurs qui se déchire et de laquelle chute un homme. Une naissance qui le projette sans transition, droit vers les bas-fonds, dans une mer noire et mouvante de grains de sable mis en mouvement par une soufflerie. Ici commence le sombre ballet, celui d’un corps qui tente de se désengluer. Toute la pièce montre cette volonté obstinée de trouver un échappatoire, de s’extirper de sa propre condition. Le spectacle alterne entre tentative de prise de hauteur et lutte au sol, en réinventant pour se faire toute la palette des agrès circassiens (le trapèze, la corde, le cirque au sol, l’escalade). Le plateau se transforme comme changent les humeurs, d’une mer lunaire et désertique il devient une discothèque de nos illusions perdues ou un puit glacial ouvert sur la nuit. Derrière la question du conditionnement c’est Narcisse qui est ici accusé : la mer laisse sa place à une boule à facettes, un miroir, et un plateau d’acier dans lequel le corps se multiplie.

En jouant avec tous les sens et tous les éléments, en plaçant le spectateur au centre de son dispositif, Boris Gibé lui fait revivre l’expérience de sa propre condition. On pourrait tout à fait accuser L’Absolu d’être une œuvre pessimiste tant elle est implacable. On pourrait aussi lui reprocher quelques allégories rapidement exécutées. Mais on ressort surtout convaincus du brio de Boris Gibé et de sa capacité à inventer une écriture circassienne novatrice et prometteuse.

 

Sauter dans le vide, une deuxième fois

Autre huis clos dans le vide, l’impeccable et éblouissant - prologue du dyptique Là, sur la falaise - de la compagnie Baro d’evel s’interroge : que fait-on avec le rien ? Comment l’occupe-t-on ? Est ce qu’on sait encore jouer dans le vide, avec trois fois rien ? Le spectacle est conçu comme une scène originelle. Au commencement trois murs blancs, immaculés, comme des pages vierges, un espace vide. Puis, comme une coquille, l’un des murs se fendille puis se brise, un pied apparaît, puis une jambe, et s’extirpe enfin un homme. Plus tard, un autre pied se fraye un chemin à travers le mur, une femme s’en extrait, interloquée. Débute alors un étrange dialogue, une rencontre amoureuse du troisième type, conçue en noir et blanc comme pour en souligner l’intemporalité. Pour inventer quelque chose, il convient d’abord de trouver un langage, le corps à corps, pour ensuite, explorer tous les langages : le chant, l’onomatopée, la danse, la peinture, le son. Si d’abord il est question de remplir l’espace par la rencontre de deux êtres, un oiseau de superstition, un corbeau-pie, s’immisce.

de la compagnie Baro d'evel p. Francois Passerini

En croisant opéra lyrique, théâtre, et performance artistique du côté de Jackson Pollock et Yves Klein, séduit et accroche : ce spectacle minimal ne fait que suivre avec une infinie poésie les mouvements de la vie. Sans niaiserie, avec cette pâte catalane reconnaissable et qui sied si bien au cirque, loufoque et subversive, les artistes nous rappellent qu’il nous reste à tous l’écoute pour avancer.

 

100% féminin

Le festival affichait cette année une ambition que l’on salue : faire la part belle aux femmes et leur redonner une juste place dans la discipline. Ainsi on recensait dans la programmation une dizaine de spectacles 100% féminins ou portés par des femmes. Parmi ceux que nous avons eu l’occasion de voir, la reprise féminine de Face nord par la compagnie Un loup pour l’homme, qui joue avec les codes de la virilité et les imaginaires de la prouesse avec ironie et délicatesse. On pouvait aussi constater, plus globalement, une réflexion autour de la symbolique des techniques, notamment des portés. Par ses choix de programmation Circa confirmait encore qu'il est bien le rendez-vous du cirque actuel. Une seule ombre planait sur le tableau : la programmation du dernier spectacle d’Akoreakro, Dans ton cœur, qui, on l’espère par maladresse, sublime dans un scénario douteux les agressions et les violences faites aux femmes, devant un public hilare et un autre public, lui, médusé.

 

> Circa a eut lieu du 19 au 28 octobre à Auch

> L'Absolu de Boris Gibé du 9 janvier au 10 février 2019 à la Biennale des arts du cirque à Cavaillon et Marseille, du 23 avril au 4 mai au Nest Centre dramatique national de Thionville, du 13 mai au 1er juin au Théâtre de la cité 2R2C à Paris

> de la compagnie Baro d'evel les 2 et 3 novembre au Théâtre de l'Archipel scène nationale de Perpignan, du 24 janvier au 8 février au Théâtre Garonne à Toulouse, les 14 et 15 mars au Prato à Lille, les 19 et 20 mars aux Halles de Schaerbeek à Bruxelles, les 17 et 18 mai à l'Estive scène nationale de Foix, et les 20 et 21 mai au Parvis scène nationale de Tarbes