Vue du CCC OD de Tours Vue du CCC OD de Tours © p. B. Fougeirol
Reportages architecture arts visuels

Échos de chantier

Le centre d’art de Tours déménage et s’agrandit. Sa nouvelle carapace toute en correspondances avec l’histoire de la ville préfère le minimalisme à la grandiloquence en vogue sans toutefois minimiser ses ambitions territoriales. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 10 mars 2017

Le Centre de création contemporaine (CCC), fondé en 1984, quitte les hangars du quartier de la gare pour un écrin érigé sur l’ancien site de l’école des Beaux-arts de Tours en bords de Loire. Ce cube dépouillé, presque aveugle et estampillé de nouvelles initiales (CCC OD en hommage à l’artiste Olivier Debré décédé en 1999), s’assoit sur une « Nef » vitrée. Les architectes de l’agence portugaise Aires Mateus se sont écartés de la tendance « transparence » des chantiers culturels de luxe. Contrairement au vaisseau de verre et de néons à 48 780 000 euros réalisé par Jean Nouvel en 1993 pour installer le Centre international de congrès de Tours – ville passablement endettée –, le CCC OD (dont le coût s’élève à 15 000 000 euros) privilégie la correspondance avec la pierre blanche de la ville d’une part et avec l’œuvre minimaliste de Daniel Buren d’autre part. L’artiste (et le décorateur urbain officiel) – qui a relooké le réseau de tramway signé du designer Roger Tallon en 2013 – n’a pas apposé sa griffe sur le tout nouveau site de l’institution, mais son aura rôde. Le CCC OD fait subtilement écho à ses célèbres bandes, sa façade claire jouant sur le vide et le plein, son intérieur se répartissant entre « galerie noire » et « galerie blanche ». L’œuvre inaugurale et monumentale de la « Nef », confiée à Per Barclay, renforce également ce contraste. L’artiste norvégien y installe l’une de ses plus grandes « chambres d’huiles », qu’il conçoit traditionnellement comme un outil pour ses photographies. Cette nappe visqueuse et immobile, d’un noir profond, rompt avec les murs immaculés qui la contiennent. Par jeu de reflet et de symétrie, à la fois horizontale et verticale, le plafond, les fenêtres, et au loin la tour-porche médiévale de l’Église Saint-Julien, s’y mirent comme des narcisses. La flaque d’huile ouvre une 4e dimension en dessous du niveau du sol, vertigineuse et mazoutée. La seule aspérité sur les murs est une petite huile sur toile dans les tons verts signée Olivier Debré, celle-là même qui a été une « illumination » en 1976 pour Per Barclay.

 

La « galerie noire » et la « galerie blanche » du CCC OD. p. B. Fougeirol

Un clin d’œil à l’exposition-hommage qui règne à l’étage. Alain Julien-Laferrière, le directeur général du CCC OD, entend « montrer d’une façon plus contemporaine Olivier Debré » – donateur de cinq de ses plus grands tableaux et de 150 dessins –, fréquemment « sous-estimé », et « repositionner sur la scène internationale » cette œuvre trop souvent coincée dans l’abstraction lyrique.

 

Voyage à dimensions variables

Pour ce faire, Voyage en Norvège qui présente dans la « galerie blanche » des huiles et des croquis que le peintre y a réalisé, trouve un écho dans la « galerie noire » avec Innland (locution suédoise qui traduit la notion d’intériorité dans un territoire) consacrée à la scène norvégienne contemporaine. Aux nuances glacières et solaires scandinaves capturées par le pinceau de Debré, répondent les installations, sculptures et vidéos d’une dizaine de jeunes artistes qui travaillent en Norvège. Ici, pas de forêts denses, seulement une poutre en pin, polie et standard, posée là par Solveig Lonseth, à la lisière entre l’arte povera et le minimalisme d’un Carl André. Pas de lac turquoise mais une fusion bariolée d’impressions numériques et de résine dans les déconstructions picturales de Saman Kamyab. Pas de montagnes ciselées mais les blocs de bétons affaissés et creux de Tiril Hasselknippe qui portent les stigmates de leur retraite dans un parc de Kristiansand. Pas de stavkirke (ces églises en bois typiques) mais un totem de chaises en plastiques, proscrites de l’espace public. Linn Pedersen les récupèrent et en documente la décrépitude de manière « sédimentale » (néologisme qui traduit à la fois une dimension sentimentale et stratifiée) à travers différents procédés photographiques comme le cyanotype. Pas de longues silhouette à la chevelure blonde et aux grands yeux bleus mais celle d’Eddy Esmail, un jeune demandeur d’asile soudanais doublement ostracisé du fait de son homosexualité et qui a été emprisonné suite à un défilé officieux qu’il avait organisé à Karthoum. Lars Laumann en exhume les images volées dans une vidéo rythmée par les paroles du jeune homme. Pas non plus de contes folkloriques mais la disparition de la magie dans l’espace public au profit d’une idéologie nationale guerrière comme le constate l’artiste d’origine libanaise Ahmad Ghossein.

  

Bref, une scénographie fluide, toute en jeux d’échos, et une programmation inaugurale qui annonce une ligne ouverte sur l’Europe (qui a financé une partie des travaux) et à la diversité de ses représentations quand l’autorité de ses institutions est remise en cause. Le baptême du CCC OD exorcise au passage les vieilles rancunes. Dans les années 1960, le frère de l’artiste éponyme – le député, ministre et maire gaulliste Michel Debré – aurait saboté la course de Jean Royer, maire indéboulonnable de Tours, pour porter sa ville au statut de capitale de région. Un brin ironique pour un centre d’art qui entend prolonger le rayonnement de Tours au-delà des frontières hexagonales.

  

> Olivier Debré, Un voyage en Norvège, jusqu’au 17 septembre

> Per Barclay, Chambre d’huile, jusqu’au 3 septembre

> Innland, jusqu’au 11 juin

Photographies : Olivier Debré, Oppdal. p. Per Haugum et Linn Pederson, Stratus. p. D. R.