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Reportages arts visuels Performance

DAU

Grand happening polémique installé Place du Châtelet à Paris, le projet « artistique » russe DAU s’est révélé être une coquille vide. Le phénomène qu’il a généré pousse à un constat, lui bien réel et assez triste, sur la culture « événementialisée » de notre époque. 

Par Thomas Corlin

 

« J’ai fini par adopter ce malaise », réalise Muriel, 55 ans, ancienne directrice artistique pour Hermès, attablée à l’une des passerelles du Théâtre de la Ville, un mannequin de cire planté derrière elle. Il est 3 heures du matin un jeudi et le malaise en question, c’est celui qui flotte dans DAU, une « expérience » qui prend place ici pendant près d’un mois ainsi que dans le Théâtre du Châtelet et dans un petit coin du Centre Pompidou, le tout 24 heures sur 24. L’idée d’ensemble est de ressentir, à travers films et rencontres, l’oppression et la paranoïa des périodes les plus dures de l’URSS, tout en « explorant l’âme humaine », comme le soutiennent des représentants du projet. 

Ce point de départ, quoi qu’il vaille, s’oublie très vite sur place, où l’enjeu est clairement moins dans ce qui est montré – un produit final pour le moins bancal et peu abouti – que dans ce que vivent ceux qui y travaillent, et ce que le spectateur pourrait y vivre. Présentement, les jeunes gens du staff, plus ou moins livrés à eux-mêmes dans cette bâtisse en travaux, s’adonnent à un semblant de fête, faute de mieux, avec un peu de défonce et pas mal de fébrilité, jouant vaguement au chat et à la souris avec leurs managers en majorité russes – l’un d’entre eux, raconte-t-on ici, est un ancien agent du Mossad. « Moi, je m’en fous de ce projet, je suis là pour infiltrer la mafia russe » lâche presque sans rire Lena, qui bosse ici depuis le début de lopération. Muriel, voisine et visiteuse quasi quotidienne (certainement l’une des plus dévouées), s’amuse de ce spectacle incongru sans pour autant parvenir, de son propre aveu, à comprendre ce qui la fait revenir dans cet espace guère hospitalier, vibrant constamment au son d’une boucle de dark ambient signée Brian Eno. 

C’est pourtant ainsi que le Russe Ilya Khrzhanovsky, réalisateur de quelques pubs et d’un long-métrage de SF inédit en France (et plutôt passable), a souhaité rendre compte d’une autre expérience qu’il a menée, celle-ci à Kharkiv en Ukraine. Tout est parti, il y a plus de dix ans, du tournage d’un biopic sur Lev Landau, scientifique soviétique au parcours extravagant, qui a pris place à Copenhague, Leningrad et Saint-Pétersbourg, et dont le résultat se destine à une distribution classique ultérieure. Frustré par ce matériel de base, le réalisateur obtient le financement de Sergueï Adoniev, sorte de Xavier Niel russe, pour construire un « institut » et y faire vivre 400 personnes pendant près de trois ans, dans des conditions et un décor qui reproduisent l’URSS avec une authenticité maniaque. Ce cadre fictionnel et rétro à souhait ne sert, précise Ilya dans le Guardian, qu’à « rendre les choses moins réelles, et donc moins risquées que dans la vraie vie, afin de provoquer des états émotionnels plus extrême ». Les participants évoluaient donc dans une sorte de jeu de rôles à peine scénarisé, une expérience collective entre réel et fiction qui a mené à autant de connivences et de bonheur (des bébés y sont nés) que de crises et d’abus divers (présumément consentis),rappelant les utopies communautaires d’artistes comme Otto Muehl, les tests psychosociaux type Milgram ou Stanford ou la télé-réalité.

Le tout a été filmé par une équipe aussi minimale que mobile, prête à tourner à tout instant en éclairage naturel, grâce aux prouesses d’ingéniosité de l’Allemand Jürgen Jürges, ancien chef op de Fassbinder, Wenders ou Haneke. « Après repérage sur place, ça m’a semblé techniquement infaisable. J’ai donc abandonné et tenté de trouver quelqu’un pour me remplacer, explique-t-il à Paris. Ilya a insisté, et j’ai fini par trouver des astuces pour produire une image décente tout en respectant les contraintes, comme celle de la lumière naturelle. Je ne comprenais pas ce que je filmais puisque je ne parle pas russe, c’était comme du documentaire pour moi. L’ambiance était souvent lourde, certains matins c’était déprimant de s’y rendre. Plusieurs séquences ont été très dures à tourner, mais javais déterminé avec Ilya un signal entre moi et les acteurs : si ça allait trop loin pour eux, ils n’avaient qu’à regarder la caméra longuement pour qu’on arrête. » À la fin de cette aventure, qui se déroulera dans un secret quasi militaire, l’institut fut détruit sur ordre d’Ilya par une bande de néonazis embauchés à cet effet. Une fin célébrée par une grande soirée et honorée par un concert de Peaches, auquel le public se rendit comme à l’ouverture d’un nouveau club.

 

 

Un flou pas si artistique

Pour présenter les 13 films et cinq séries issus des 700 heures de rushes cumulées à Kharkiv, le réalisateur conclut qu’une forme plus vivante et interactive s’imposait avec concerts, performances, mises en situation et activités diverses. Lorsqu’on demande à l’équipe, étant donné le rendu final quelque peu boiteux, si un format plus modeste avait été envisagé à un moment, comme celui de l’expo vidéo qui a tant réussi à Omer Fast ou Julian Rosefedlt, l’attachée de presse française, Camille Guillé, objecte : « Ça aurait tout fait retomber dans des grilles de lecture que l’on connaît déjà. Dau n’est pas un spectacle, pas un événement, c’est un organe vivant. » Prévu à Berlin, où l’installation avait déjà commencé, l’organe, qui avait comme titre de travail Freiheit (liberté) à l’époque, n’a finalement pu y être dévoilé, la mairie s’opposant à la reconstruction de 600 mètres du Mur qu’exigeait Ilya. « La preuve de l’influence des lobbys. Certains habitants, eux, étaient pour », insiste l’attachée de presse. Direction Paris donc, où le Théâtre du Châtelet accueille les bureaux de la boîte de prod du cinéaste russe, Phenomen Films, et où les autorisations sont délivrées en grande pompe par la Mairie, qui soutient le projet avec une véhémence inédite. Propulsé par une campagne de pub massive, et, indirectement, par un article du Monde dénonçant des méthodes de travail aberrantes, DAU voit finalement le jour sur les chapeaux de roues, sous une forme partielle et avec du retard sur la date annoncée. En tout et pour tout, l’opération ne consiste finalement qu’en une série de projections de films en continu, dans des salles ou des cabines, une expo de mannequins de cire à taille humaine et d’œuvres russes empruntées à Beaubourg, une sculpture de Romeo Castellucci, une reproduction d’appartements communaux avec leurs habitants à l’intérieur et, selon un calendrier délibérément aléatoire, concerts, conférences, « conversations avec auditeur actif », pour les plus chanceux, rituel avec un shaman de l’Altaï. Les premiers spectateurs, qui ont payé entre 35 et 150 euros selon la durée de validité de leur ticket, et qui s’attendaient à un parcours personnalisé comme le promettait un questionnaire très intime à remplir en ligne pour obtenir son entrée, hurlent vite à l’escroquerie. Certains obtiennent remboursement. Ruth Mackenzie, directrice du Châtelet, leur répond dans la presse : « Quand on prend un ticket pour un safari, on ne vient pas se plaindre parce qu’on n’a pas vu d’éléphant ! »

 

Éléphant ou pas, à aucun moment DAU ne fait sens en tant qu’œuvre d’art, à proprement parler, et révèle une inanité confondante à chaque fois quon y retourne. Au cœur du projet, les films empruntent les codes du cinéma d’art et d’essai (grain d’image, plans-séquences lancinants), rappellent en surface Paul Morrissey, Out One de Rivette ou le Dogme danois, mais s’enlisent dans leur morgue et leur complaisance. Leur observation du quotidien ne produit rien, leurs rares tentatives de poésie sont affligeantes de lourdeur et leur utilisation récurrente de la violence et de la pornographie n’est jamais articulée. Manipulation et soumission émergent comme fils conducteurs, sans être proprement travaillées. Dans les deux théâtres, les « choix » de mise en espace sont si pauvres et kitsch qu’il semble n’y avoir jamais eu de direction artistique : les seuls motifs identifiables sont des métaphores grossières sur le contrôle et le voyeurisme, comme ces mannequins qui contemplent un rat en cage ou un écran télé qui diffuse, en direct, la vie de quelques figurants enfermés dans un autre appartement reconstitué, celui-ci à Beaubourg.

 

« Quand on prend un ticket pour un safari, on ne vient pas se plaindre parce qu’on n’a pas vu d’éléphant ! »

 Ruth Mackenzie, directrice du Théâtre du Châtelet

 

Au dernier étage du Théâtre de la Ville, vivent tant bien que mal, jour et nuit, des gens de diverses nationalités, alors que les visiteurs traversent leur chambre, leur cuisine, un peu comme dans un zoo soviétique. Olesya, une angélique Ukrainienne de 21 ans, dit avoir quitté ses études pour séjourner ici, où elle se trouve « en conflit avec un Tchétchène qui [la] prend pour sa domestique ». Certes omniprésente, la thématique du communisme en URSS n’est pas non plus traitée et relève simplement du fétichisme, voire de la décoration. Contresens élémentaire : alors que DAU ambitionne de nous couper du monde réel et de nous consacrer totalement à son exploration, nos téléphones nous sont retirés à l’entrée… pour nous en attribuer d’autres, censés nous guider dans l’expérience (ils n’ont jamais marché, heureusement). Même le flou revendiqué autour du programme n’est pas vraiment assumé : des écrans indiquent tout de même les horaires des projections ou des activités, façon multiplexe. « La seule chose peut-être intéressante dans DAU est cette situation dans laquelle nous sommes plongés, très ouverte, flottante, cette invitation à lâcher prise, à dériver dans un monde incertain, à somnambuler à la lisière de la fiction, pondère Pascal Le Brun-Cordier, professeur associé à l’École des arts de la Sorbonne, très attentif aux propositions artistiques expérientielles. Mais comme l’intention artistique est confuse, que la scénographie n’est pas toujours convaincante, l’expérience se rapproche plus de ce que l’on peut vivre dans l’univers du clubbing ou dans certains festivals. »

 

 

Les « conversations », quant à elles, n’ont pas été cadrées et se déroulent avec des individus pour la plupart issus de communautés spirituelles qui avouent rapidement ne pas savoir ce qu’ils font là. On peut tomber sur un magnétiseur, un imam LGBT, ou Walter Rotschild, « rabbin freelance » britannique et petite sommité en Allemagne. « Je n’ai pas été briefé sur le projet, reconnaît-il d’emblée, j’ai été embauché pour une semaine à Paris, après un entretien opaque à Berlin. Je suis simplement censé faire parler des gens. Bizarrement, ce matin, quelque chose me disait de ne pas revenir, mais j’ai fait l’effort pour ma dernière journée… »  Concernant les shamans, ces fameux éléphants, ils constituent tout juste une curiosité d’ordre « touristique » comme le souligne Le Brun-Cordier, et n’ont pas l’air bien crédibles : Muriel a certes eu le droit à une révélation concernant son fils, mais la majorité des visiteurs s’est juste vue conseiller d’« arrêter de porter du noir et de ne pas dire du mal des autres ». Pire, les « conférences » s’avèrent douteuses dans leur contenu : un soir, un certain Reverend Nemu glose sur l’apocalypse, accumule des erreurs basiques sur la science et la philosophie, et ne sait pas même orthographier Nietzsche. Les DAU Bulletins, des revues éditées pour donner un peu de discours à l’ensemble, empilent des textes théoriques maladroits, qui brassent art, politique, sexe, dans des traductions approximatives. Enfin, il apparaît vite que les contributions d’artistes extérieurs, quelles que soient leur nature et leur qualité (répétition d’orchestre, apparition pitoyable de Marina Abramović dans un film, performance du musicien vénézuélien Arca, qui aura été le seul à mettre un peu d’ambiance en se masturbant devant les shamans), font office d’animation ou de faire-valoir, et n’ont qu’une connexion artificielle ou événementielle au « projet » d’ensemble.

 

Le crash de nos institutions

Tout porte à croire que la monstration au public de DAU n’est qu’un détail, et que c’est peut-être dans les coulisses que l’expérience se déroule vraiment. Une partie des bureaux du Châtelet (l’administration du Théâtre de la Ville dit s’être « tenue très éloignée du projet ») a également été customisée façon URSS, mannequins de cire inclus, pour mettre toute léquipe dans l’ambiance. Sur place règnent une confusion et une gêne presque palpables. Toute interview avec des membres de l’équipe est bizarrement ritualisée, comme s’il s’agissait d’un immense privilège. Lors d’un entretien « exclusif » en présence dune traductrice, Denis Shibanov, directeur artistique assez sympathique, rappelle régulièrement que DAU « est une expérience sur la vie et que la vie naît du chaos, de découvertes, de choses qu’on ne prévoit pas » – mobile créatif digne d’un séminaire de développement personnel un peu New Age. Les seuls éléments consistants qu’il peut avancer resteront les emprunts à la collection russe de Beaubourg, accrochés négligemment dans les appartements communaux, un geste de « réappropriation de ces œuvres dans leur cadre d’origine », et une certaine déception par rapport aux aléas techniques qui ont empêché une partie de l’installation de se faire, comme cette passerelle qui devait joindre les deux théâtres. Jamais la finalité du projet n’est établie ni même envisagée ; ou faut-il peut-être la demander à Ilya, mais sa garde rapprochée, de jeunes filles pianotant sur des smartphones dissimulés dans des livres anciens, font tout pour l’isoler des autres visiteurs sur son passage, et ses quelques déclarations dans la presse demeurent superficielles. Cette cocasserie est courante chez Phenomen Films, comme en témoignent bien des gens qui y sont passés. Recruté sur ProfilCulture, Louis* a tenu un mois chez eux et décrit « des entretiens d’embauche improbables, une absence d’explication du projet, un climat dévot, une désorganisation absolue et une vacuité générale. Je me suis retrouvé à faire le lien entre l’équipe de DAU et celle du Châtelet : l’absence totale de brief a exaspéré les techniciens, et Ruth Mackenzie s’est carrément mis ses collaborateurs à dos [ils n’ont pas souhaité témoigner – Nda]. » Il suffit de discuter avec n’importe quelle personne du staff employée dans l’un des bars de DAU pour découvrir également que les paiements sont rares et les méthodes de travail douteuses. « Lorsqu’on travaillait au bar vip, le Shitty Hole, raconte Céline*, on nous a proposé de porter une tenue pratiquement transparente. J’ai bien sûr refusé, mais une fille plus jeune, intimidée, l’a essayée et s’est retrouvée photographiée pratiquement seins nus par les assistantes du réal, qui lui disaient qu’elle était désormais “dans le téléphone dIlya. »


Cette gigantesque farce aurait éventuellement eu du panache si Phenomen Films (qui a des bureaux dignes d’ambassades à Londres et Berlin, et compte Ruth Mackenzie dans ses partenaires officiels) cachait en fin de compte une secte d’Illuminati excentriques qui aurait voulu organiser une bacchanale géante dans deux grands théâtres parisiens, en prétendant poursuivre un idéal de fusion entre art et vie. Mais la réalité est bien plus banale et consternante : il suffit donc d’un gros budget et d’un peu de name dropping pour mettre en scène ses petites lubies sadiques sous couvert d’art, et duper pouvoirs publics et secteur culturel (même les médias ont conclu des partenariats publicitaires gratuits avec DAU, et les cinémas MK2 ont diffusé gratuitement leur spot, des pratiques rarissimes). Un tel cas d’impéritie des politiques et de quasi-détournement d’équipements publics rappelle l’épisode Ahae en 2012, cet homme d’affaires sud-coréen véreux, connecté à une secte, qui s’était payé les Tuileries et Versailles pour exposer ses photos médiocres. Christophe Girard, adjoint à la culture de la Mairie et ardent supporter de DAU, n’a de toute façon pas souhaité s’exprimer sur le sujet. Le roi n’a donc jamais été aussi nu qu’en ce mois de février à Châtelet mais, une fois bourré à lOrgy Bar de DAU, ça n’a plus d’importance. Le jour de clôture, l’ambiance est horriblement tendue sur place, les vols fréquents, la sécurité (imposée par la Ville, contre la volonté d’Ilya) est sur les dents et des engueulades en russe éclatent dès l’entrée des lieux. Une partie des animateurs et du staff bar, très remontée contre le management, complotait une insurrection finale qui aurait pris la forme d’une grande fête à leur sauce – elle n’aura pas lieu. À la place, Ilya donne un ultime pince-fesses où se côtoient bourgeoisie moscovite et personnalités françaises (ce soir-là, Orlan). On repense alors à ces mots qui ont marqué Louis peu avant qu’il quitte le navire, ceux d’une des employés les plus enthousiastes de Phenomen Films : « Mais c’est justement ça qui est génial chez DAU : on surfe sur le chaos ! » 

 

* Certains prénoms ont été modifiés 

** Edit : La version londonienne du projet, qui devait voir le jour en avril non loin de Buckingham Palace et tenir compte des difficultés rencontrées à Paris, a vraissemblablement été annulée et l'équipe de DAU n'a plus communiqué depuis. 

*** Pour plus de détails sur les conditions de travail chez DAU, lire l'enquête publiée par Libération 

Texte : Thomas Corlin 

Photos couleur : Jacob Khrist, pour Mouvement