© Valentin Fougeray, pour Mouvement
Reportages architecture

Éclairer et punir

La nuit urbaine est en pleine mutation : la lumière blanche des lampes LEDs remplace la lueur jaunâtre des réverbères. Derrière cette modernisation de l’éclairage public, les pouvoirs politiques continuent à hiérarchiser le territoire nocturne, et à contrôler. Certains artistes éclairagistes optent pour d’autres modèles.

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

« Éclairer une mairie donne l’illusion que le pouvoir ne dort jamais. C’est comme pour le bon Dieu : illuminer une église fait croire qu’il est toujours présent. » L’éclairagiste Laurent Fachard est exaspéré par les directives de Gérard Collomb d’éclairer en permanence l’hôtel de ville à Lyon, son ancienne mairie. S’il peut paraître évident que les monuments nationaux brillent de mille feux toute la nuit, l’éclairage relève d’un choix politique qui légitime des espaces plutôt que d’autres. Coupe du monde oblige, en 1998, la municipalité de Saint-Denis a misé gros sur les lumières de l’avenue qui mène au Stade de France, au détriment de l'éclairage de la basilique réalisé la même année. « La lumière est un prêt-à-penser des endroits qu’il faut voir. Celle-ci nous manipule, comme des papillons, constate Luc Gwiazdzinski, géographe et chercheur en urbanisme. La carte nocturne du territoire met en évidence les centralités. »

 

Des tartines de sodium

Dans les années 1980, l’éclairage des villes devient un enjeu essentiel des plans de réaménagement urbain français ; les municipalités commencent à faire appel à des spécialistes. Laurent Fachard, la soixantaine aujourd’hui, a débuté dans le théâtre, les arts de la rue et le cinéma. Quand il en vient à l’espace public, il revendique la dimension sociale de son métier. « Nous influons sur l’ambiance et le climat nocturnes. C’est en jouant sur la qualité des lumières et leur temporalité que l’on crée du lien social, des épicentres et de l’interactivité. » Lorsqu'il fonde le bureau d’études et de conception lumière Les Éclairagistes Associés en 1989, la mairie de Lyon lance le premier « plan lumière ». « Cela consistait à éclairer les bons monuments de la ville, noire de pollution industrielle. Il n’y avait que trois édifices éclairés : en 15 ans, on a illuminé 300 sites. » L’éclairagiste, à qui a été confiée la direction artistique de la Fête des lumières dix ans plus tard, cite à l’appui son illumination par façades interposées de la place des Terreaux ravalée par l’artiste Daniel Buren, ou encore ses effets de couleur dans le parc de Gerland avec la complicité du paysagiste Michel Corajoud. À l’entendre, cette politique publique ouvrait un âge d’or pour la profession. « Quand je faisais des tournages de cinéma en extérieur, j’étais obligé d’éteindre l’éclairage public tellement celui-ci était mal fait. Personne ne s’en occupait, sinon les techniciens et les fabricants, se souvient-il. Au début des années 1980, on était sept ou huit à s’y intéresser en France. On a commencé par conseiller les architectes et les politiques pour les emmener vers une dimension plus sensible et plastique de la lumière. »

 Le dialogue est parfois difficile. À ses débuts, en 1983, Yann Kersalé ambitionne de s’attaquer au patrimoine historique le plus symbolique de la capitale : la tour Eiffel. « J’avais 27 ans, habillé en cuir avec une boucle d’oreille, et j’ai eu le malheur de proposer de faire bouger les lumières de cette vieille dame, que je voulais très blanches et cristallines. J’ai été viré. » Première confrontation avec les services de la Ville de Paris, alors sous le patronage de Jacques Chirac. Ceux-ci lui ont préféré l’ingénieur éclairagiste Pierre Bideau, un ancien salarié de chez Philips, et son habillage plus traditionnel, qui scintille encore aujourd’hui. « Cette lumière jaune dorée, sodiumisée, ils l’ont tartinée partout depuis un siècle ! », commente l’artiste excédé par les relents de conservatisme esthétique de la mairie, laquelle vend pourtant ce design lumineux comme le point de départ du renouveau mondial de la mise en valeur des monuments.

 

p. Valentin Fougeray, pour Mouvement

 

Le manifeste Saint-Nazaire

Depuis ces déboires, dont il garde une vieille amertume, Yann Kersalé est devenu le plus célèbre des artistes lumière français. Il intervient essentiellement sur des bâtiments contemporains, publics ou privés, et a collaboré avec les architectes les plus en vue. En témoignent ses faisceaux rougeoyants sur l’Opéra de Lyon rehaussé par Jean Nouvel, ses éclats bleutés sur le Mucem conçu par Rudy Ricciotti et sur le Vieux-Port de Marseille réaménagé par Norman Foster, ou encore ses halos tamisés aux couleurs nationales sur la place de la République à Paris.

 Son fait d'arme reste néanmoins le travail qu’il a réalisé sur une construction répudiée par les pouvoirs publics : la base navale de Saint-Nazaire. Rasée à 90 % par les bombardements de 1943, la ville s’est reconstruite après-guerre en tournant le dos à ces infrastructures maritimes. Ce vestige de l’occupation nazie – qu’il fallait effacer des mémoires – était laissé à l’abandon, dans le noir le plus total. « Pour le conseil municipal, c’était pareil que d’éclairer la décharge publique. Aujourd’hui, tous les bobos de Nantes achètent un appartement face au port dans le Petit Maroc, claironne Yann Kersalé. Cette réalisation a été un manifeste et une provocation à l’époque où les débats sur la mise en valeur du patrimoine par l’éclairage débutaient. » Pour certains journaux locaux, ce quartier aurait perdu son âme insulaire, emporté dans le projet « ville-port » que l’ancien maire Joël Batteux a greffé à l’œuvre en 1991 : un complexe immobilier, commercial et culturel. Auparavant considéré comme malfamé, le port est devenu une attraction touristique. « En 1989, on parlait déjà de fermer les Chantiers de l’Atlantique. C’était le drame dans une ville extrêmement pauvre, rappelle l’artiste. Avec la mise en lumière du port, les Nazairiens ont découvert leur paysage, ils se sont appropriés l’œuvre. »

 

«  Cette lumière photonique n’éclairez plus rien, 

mais renseigne, indique, surveille »

Laurent Fachard

 

Néon glauque

Yann Kersalé considère ses mises en lumière polychromes, qui peuvent varier en fonction de leur environnement, comme des « parcours géo-poétiques ». Son travail inspire particulièrement Luc Gwiazdzinski, qui plaide depuis la ifn des années 1990 pour une véritable politique publique de la nuit. Multiplier les installations lumineuses sensibles en dehors des villes-musées, par exemple. Le géographe, auteur en 2005 d’un essai au titre évocateur – La Nuit, dernière frontière de la ville –, a l’habitude des dérives nocturnes dans les métropoles européennes, depuis les centres jusqu’aux faubourgs. La violence des contrastes lumineux corrobore celle des inégalités socio-économiques entre les territoires. En quelques mots : « Quelqu’un qui habite au cœur de Paris a droit à toutes les lumières du monde, tandis qu’en périphérie on a le droit à une vague lampe au sodium ou à un néon glauque. »

 Il n’y a qu’à voir le quartier de la Duchère, coincé entre l’A6 et le périphérique au nord-est de Lyon. Laurent Fachard travaille depuis 20 ans sur sa rénovation. « On y fait de la pseudo lumière sociale. Ils ont équipé ce quartier avec les luminaires les moins chers possibles… Les barres HLM étaient mal éclairées, avec des spots en hauteur pour éviter qu’ils ne soient cassés. Ce qui produisait un éclairage totalement concentrationnaire. » Cet ancien bastion industriel, où le taux de pauvreté atteint 40 % en 2014, a été classé zone franche urbaine en 2006 et zone de sécurité prioritaire en 2012. De toute évidence, il n’a pas été la priorité dans le plan lumière du maire en 1989.

 

p. Valentin Fougeray, pour Mouvement

 

L’armée des LEDs

La voix de Laurent Fachard s’assombrit lorsqu’il rappelle que : « Gérard Collomb, actuel ministre de l’Intérieur, a remis l’éclairage aux mains de la police. » Un bond de 30 ans en arrière, selon lui, puisque les lois sur la décentralisation avaient transféré aux élus cette compétence jusque-là réservée aux préfets. Il s’avoue pessimiste sur l’avenir de son métier. La « modernisation » de l’éclairage public, en voie d’être converti aux LEDs, n’est pas seulement motivée par une prise de conscience écologique. Les lumières jaunâtres des lampes à sodium, qui ont proliféré dans la nuit à mesure du contrôle policier de l’État, seront désormais blanches : « Cette lumière photonique [qui permet notamment de convertir les signaux lumineux en données sur un réseau de télécommunications – Nda] n’éclaire plus rien mais renseigne, indique et surveille. Celle-ci annonce un monde de prisonniers numériques, fustige Laurent Fachard. On est obligé d’intégrer ce genre de système connecté sur tous les nouveaux aménagements. Demain, c’est l’opérateur Orange qui posera des candélabres. L’ère numérique permet d’abolir définitivement la nuit. » L’année dernière, Philips annonçait un partenariat avec le groupe de télécommunications Vodafone dans l’optique de connecter les points lumineux entre eux, et d’équiper chaque luminaire d’une carte SIM M2M.

Cette technologie permet l’échange automatique d’informations entre deux systèmes communicants, le tout sous couvert d’économie d’énergie et d’optimisation de la visibilité. Face au tout-éclairage « sécuritaire » dans les aires urbaines, une contre-culture se développe : depuis 2006, environ 2 000 communes ont fait le choix d’éteindre leur éclairage public la nuit. Thoard, une ville médiévale de 800 âmes située dans les Alpes-de-Haute-Provence, en fait partie. Le maire, Denis Baille, agriculteur de profession, a pris cette décision en 2013 sans préavis. 50 % d’économie d’énergie plus tard, toujours aucune plainte de ses administrés. Seuls quelques professionnels d’EDF l’ont averti sur les risques d’accident (non prouvés) – rappelons que la France jouit d’un parc nucléaire de 19 centrales et 58 réacteurs. « Si nos sociétés deviennent celles de la transparence, saturées de lumières étalées un peu partout, je ne suis pas sûr que l’on s’y retrouve », avertit Luc Gwiazdzinski. Dans un futur proche, ses cartographies lumineuses révéleront peut-être de nouvelles inégalités, entre des centres urbains sous contrôle et des contrées où il est encore permis de vagabonder sous les étoiles.

 

Texte : Orianne Hidalgo-Laurier

Photographies : Valentin Fougeray