© Louis Canadas, pour Mouvement
Reportages Théâtre

Le ministre et le théâtre

Alors qu’en France les théâtres sont mobilisés depuis plus de deux semaines, en Albanie l’occupation du Théâtre national de Tirana a duré deux ans. Face à sa destruction en mai 2020 sur ordre du gouvernement, artistes et défenseurs du patrimoine dénoncent la collusion entre les magnats de l’immobilier et le Premier ministre Edi Rama, un plasticien salué dans le monde entier.

Par Thomas Ancona-Léger

 

Mai 2020, dans la nuit éclairée de Tirana, les abords du Théâtre national, en plein cœur du centre-ville, figurent un étrange îlot d’obscurité. Comme ultime moyen de pression sur ceux qui s’opposent à la destruction programmée de ce bâtiment iconique de la vie artistique albanaise, la municipalité y a coupé l’eau et l’électricité. Le dimanche suivant, ils sont tout de même une cinquantaine à braver le couvre-feu sanitaire imposé par le gouvernement pour occuper le lieu. Depuis quelques jours, la ville encore confinée bruisse des rumeurs d’un assaut imminent. Neritan Liçaj, célèbre acteur et membre de la troupe du Théâtre national depuis 28 ans – l’équivalent albanais de la Comédie-Française – en fait partie. Vers quatre heures du matin, alors qu’il se repose sur la scène principale, un bruit sourd lui fait comprendre que l’intervention a commencé. Neritan, qui connait le théâtre comme sa poche, se rue vers le toit, d’où il espère retarder l’opération jusqu’à l’arrivée de soutiens. La scène qu’il découvre d’en haut est terrifiante : un millier de policiers, certains lourdement armés, escortent une pelleteuse de démolition. L’acteur a tout juste le temps de sortir son téléphone pour la filmer que l’engin s’attaque déjà à la façade, faisant voler en éclats les deux grandes fenêtres et le pilier central. Menottes aux poignets, il sera le dernier à sortir de l’édifice. Il est 4 h 30 du matin et, dans la lumière jaune d’un phare de pelleteuse, Neritan Liçaj voit son théâtre et tout un pan de la mémoire contemporaine albanaise s’envoler dans un nuage de poussière.

 

Le monument de la discorde

Pour comprendre pourquoi ces images ont secoué toute la société albanaise, sa diaspora, et attiré l’attention des médias du monde entier, il faut s’arrêter sur l’histoire du bâtiment, conçu à la fin des années 1930 par l’architecte italien Giulio Bertè. Une histoire complexe où s’entremêlent art et politique, dictature et résistance. Composé de deux édifices relativement austères, reliés par une sorte de patio, ce théâtre à l’architecture typiquement mussolinienne fut d’abord utilisé comme centre culturel par l’Italie qui occupe le pays à l’époque. On y passe des films à la gloire des armées de l’Axe, on y joue du Wagner, mais aussi des récitals de poètes albanais, dont les vers déguisent parfois de véritables charges antifascistes. Après la libération, la toute jeune République populaire d’Albanie décide d’y fonder pour la première fois un « Théâtre professionnel d’État ». Mais rapidement, les pièces de Maxime Gorki et de Marcel Pagnol laissent place à un tout autre spectacle : celui des « tribunaux spéciaux » du dictateur Enver Hoxha, au cours desquels des dizaines de personnes sont condamnées à mort ou déportées dans des camps de travail. Enfin, comme pour prendre sa revanche, le théâtre sera l’abri des immenses manifestations étudiantes qui porteront en 1990 le coup de grâce à l’un des régimes communistes les plus féroces et paranoïaques du XXe siècle. 30 ans plus tard, le mot « dictature » resurgit dans la bouche des milliers de personnes qui défilent sur le boulevard principal de Tirana au lendemain de la destruction du Théâtre national. Dans celle de Neritan Liçaj également, qui n’a pas de mot assez dur pour qualifier son ennemi : Edi Rama, le Premier ministre socialiste. « Comme de nombreux Albanais, je sais ce qu’est une dictature. Mais c’est la première fois que je vois un millier de flics attaquer des artistes dans un théâtre à 4 heures du matin. C’est de la folie », lâche-t-il avec colère. L’arrivée au pouvoir en 2013 de cet artiste plasticien, ancien joueur de basket professionnel, qui se présente comme le champion de la démocratie et de l’intégration à l’Union Européenne, avait pourtant suscité certains espoirs. Des espoirs aujourd’hui définitivement enterrés sous les décombres du Théâtre national. Accusé de mépriser la communauté artistique, de multiplier les dérives autocratiques et de vouloir redessiner la ville à son image, la rupture est désormais consommée entre « l’artiste-homme politique » et une partie du monde culturel albanais.

 

 

Une signature en gratte-ciels

Le torchon commence à brûler entre Edi Rama et les artistes résidents du théâtre en 2018, quand le gouvernement décide de fermer le bâtiment en vue de sa destruction. À l’époque, Mirela Kumbaro est ministre de la Culture. Jointe par téléphone, elle insiste sur l’état de délabrement avancé du lieu. « Durant mon mandat, il y a eu plusieurs accidents : une partie de la scène s’est écroulée et, une autre fois, c’est le plafond de l’atelier des décors qui s’est effondré, se souvient la politicienne, aujourd’hui députée de la majorité socialiste au parlement. À chaque fois que j’allais voir un spectacle, je me demandais si le toit n’allait pas nous tomber sur la tête. Le bâtiment était irrécupérable. » C’est à elle que revient la charge d’annoncer la nouvelle aux acteurs de la troupe. « Ça nous pinçait le cœur, mais nous n’avions pas d’autre solution pour donner aux artistes et à l’Albanie le théâtre qu’ils méritaient. »

L’idée est d’édifier un théâtre « aux normes internationales » sur le même emplacement. Les artistes, s’ils acceptent la construction d’un nouveau bâtiment, refusent la démolition de l’un des rares monuments historiques de la capitale. Ils fondent alors l’Alliance de défense du Théâtre national et se lancent dans une occupation qui va durer deux ans. De son côté, le gouvernement passe commande auprès d’un architecte danois très réputé, Bjarke Ingels. Le projet doit coûter 30 millions d’euros. En contrepartie de son financement, l’entreprise mandatée – dirigée par le richissime homme d’affaires Shkëlqim Fusha – se réserve le droit de construire un gratte-ciel sur la parcelle adjacente. « On parle d’un espace public situé en plein cœur de la capitale, peut-être le terrain le plus cher du pays, dont la valeur dépasse largement les 30 millions d’euros », analyse le chercheur Vincent W. J. van Gerven Oei. Pour beaucoup, le choix de l’homme d’affaires comme maître d’ouvrage fait polémique. Sa compagnie, également chargée de la réhabilitation d’une immense esplanade au centre de Tirana, est connue pour sa proximité avec le Premier ministre Edi Rama. Leur relation remonte au début des années 2000, lorsque ce dernier devient maire de la capitale. À l’époque, le pays se relève à peine d’une crise économique dramatique qui l’a plongé dans une quasi guerre civile. Les caisses de la municipalité sont vides, et la ville en proie à un chaos urbanistique. Le nouveau maire présente alors son plan de réaménagement du centre-ville : le « French Plan », directement inspiré du « Plan Voisin » dans lequel Le Corbusier proposait de raser le centre de Paris pour construire 24 gratte-ciels. Face au refus de la droite libérale aux commandes du pays, Edi Rama sollicite de l’argent privé pour financer ses ambitions de bâtisseur. « Il leur a proposé un deal simple : en échange de permis de construire dans les zones les plus lucratives de la ville, ils détruisaient les maisons illégales pour y élever des buildings modernes, analyse Vincent W. J. van Gerven Oei. Comme n’importe quel leader politique, il cherche à laisser une marque dans la ville. Et sa marque à lui, ce sont les gratte-ciels. »

Aujourd’hui chef du gouvernement, c’est plus ou moins la même partition qu’Edi Rama a tenté de rejouer avec le Théâtre national. À la différence qu’il dispose cette fois d’un boulevard politique et juridique. En février 2019, la majeure partie des députés de l’opposition démissionne pour protester contre le pouvoir socialiste, qu’ils accusent régulièrement « d’avoir manipulé les élections législatives et d’être impliqué dans des affaires criminelles et de corruption ». Pour ne rien arranger, la réforme de la justice engagée dans le cadre des négociations d’adhésion à l’UE a mis en sommeil les travaux de la Cour constitutionnelle albanaise, limitant encore plus les recours des contre-pouvoirs. Dans ce contexte, la « loi spéciale » qui accordait à Shkëlqim Fusha le chantier du nouveau Théâtre national aurait dû passer sans encombre ; mais la Commission européenne est intervenue. Pourtant peu encline à critiquer l’artiste-Premier ministre, celle-ci demande que les conditions réelles d’un appel d’offres soient respectées. Cette loi est amendée, puis définitivement enterrée après le refus de Fusha de se conformer aux nouveaux critères.

 

 

Un théâtre pas si fragile

Au fil des rebondissements de cette saga politicofinancière, l’Alliance pour la défense du Théâtre national s’est considérablement élargie. En 2019, le collectif peut compter des centaines de soutiens issus du monde de l’art, des mouvements militants, mais aussi de simples citoyens. Ervin Goci, 37 ans, activiste de la première heure, se rappelle : « Durant les deux ans d’occupation, on a organisé plus d’une soixantaine de spectacles. Réunir des gens aussi différents autour d’une cause et mettre en commun une administration sans intervention de l’État, c’est incroyable dans un pays postcommuniste. » Son souvenir le plus marquant ? Le 26 novembre 2019, lorsqu’un séisme de magnitude 6,4 secoue l’Albanie. Le bilan est lourd : 51 morts, plus de 2000 blessés et de nombreux bâtiments à terre. Le Théâtre national, peut-être grâce à la spécificité de ses matériaux de construction – des panneaux préfabriqués en fibre de bois cimenté –, tient le choc et se transforme en point d’accueil pour les sinistrés. « On était présents avant même que l’État n’intervienne. Sur deux mois, on a distribué plus de 1000 tonnes d’aide matérielle dans toute la zone, c’était un travail de fou. » Cette mobilisation inédite a également permis de souder une partie de la communauté culturelle albanaise. Quelques jours après la destruction du théâtre, une lettre ouverte appelant au boycott d’Edi Rama sur la scène artistique internationale réunit plus de 500 noms, dont une centaine de signataires albanais. « On pensait qu’ils seraient trop effrayés pour signer, mais là, ça prouve que la résistance sur le front culturel est lancée », s’enthousiasme Jonida Gashi, à l’origine de l’initiative. Le texte dénonce le contraste flagrant entre les « valeurs et les couleurs revendiquées par le plasticien » et sa politique « qui sape systématiquement la liberté d’expression ». « En Albanie, le seul artiste à avoir pu développer sa carrière, c’est Edi Rama. Le milieu culturel reste extrêmement précaire », tranche cette théoricienne, fondatrice d’une plateforme d’art en ligne. Jonida Gashi regretterait presque l’époque où la droite était au pouvoir. « Eux se foutait complètement de l’art. Les artistes étaient peut-être marginalisés, mais ils pouvaient bosser. Aujourd’hui, le Premier ministre sait très bien ce dont l’art est capable et ce qu’il peut représenter. Les jeunes artistes sont terrifiés : soit tu es avec lui, soit tu es contre lui. »

 

L’artiste qui savait s’entourer

Représenté par la galerie berlinoise Carlier Gebauer, soutenu en France par Marian Goodman et adoubé par la Biennale de Venise ou le Centre Pompidou (qui présenta en 2010 son exposition Transformer la ville par l’art avec l’artiste Anri Sala), sa cote d’artiste grimpe en parallèle à l’essor de sa carrière politique. De là à dire qu’il joue de cette double casquette, il n’y a qu’un pas qu’il franchit lui-même en griffonnant des dessins sur les pages de son agenda ministériel ou sur des papiers officiels de la République Albanaise. « Le statut d’artiste-homme politique fascine tellement qu’on en oublie de questionner sa politique, estime Jonida Gashi. C’est quand même fou que les journalistes nous parlent encore des façades qu’il a fait repeindre en 2001... On a d’autres problèmes ici ! » En tant que maire de Tirana, Edi Rama avait effectivement entrepris de repeindre de couleurs vives les façades ternes d’immeubles soviétiques, ce qui lui a valu une certaine notoriété. Aujourd’hui, Jonida Gashi dénonce le « artwashing » et met en avant la responsabilité de certains artistes qui, en continuant de participer à ses projets, offrent une vitrine fastueuse à des politiques liberticides pourtant régulièrement dénoncées par des ONG comme Reporters sans frontières. Parmi ses plus fervents soutiens, on compte les artistes Liam Gillick, Philippe Parreno, Carsten Höller et le photographe Thomas Demand. Tous ont participé à l’inauguration en 2015 du Center for Openness and Dialogue, un centre d’art contemporain situé directement dans les bureaux du Premier ministre. Pas étonnant que lors d’une manifestation anti-gouvernementale en 2019, le Giant Triple Mushroom, une sculpture de Carsten Höller qui trônait devant l’édifice, soit détruit par les manifestants. La réaction de l’artiste est plus surprenante : « Au lieu de se demander pourquoi des gens s’en sont pris à son œuvre, Höller a préféré annoncer qu’il allait reconstruire un nouveau champignon, encore plus grand ! » s’étrangle la théoricienne.

Cette réflexion vaut aussi pour les architectes internationaux qui affluent à Tirana afin de participer aux projets d’urbanisme du Premier ministre. Pendant les deux années d’occupation du Théâtre national, Bjarke Ingels, l’architecte en charge de la conception du nouveau bâtiment, n’est jamais venu à la rencontre des protestataires, ni remis en doute sa participation. Et quand l’un des plus importants quotidiens danois publie une enquête sur le sujet, il s’en prend au journaliste qu’il taxe « d’arrogant et de xénophobe ». Bien qu’au point mort, l’architecte-star se dit encore très attaché au projet. Après l’échec de la loi spéciale, l’État a finalement décidé de rétrocéder le terrain à la municipalité. Charge à celle-ci de trouver les 30 millions d’euros nécessaires au financement. Quant à l’Alliance pour la défense du Théâtre, elle survit péniblement dans les ruines du bâtiment. Neritan Liçaj continue d’espérer une hypothétique reconstruction à l’identique, comme l’a promis l’opposition en cas de victoire aux prochaines élections législatives. À l’inverse, le militant Ervin Goci estime qu’il n’y a rien à attendre de la droite. « L’Alliance n’existe plus, puisqu’il n’y a plus de théâtre, lâche-t-il fataliste. Mais ce mouvement de résistance a laissé des traces dans l’esprit des Albanais. C’est peut-être le point de départ d’une transformation politique radicale. » À moins qu’il ne s’agisse d’un énième ravalement de façade.

 

 

Texte : Thomas Ancona-Léger 

Photographies : Louis Canadas, pour Mouvement