NOX#1 Tous des mythos ®Jean-Louis Fernandez

Êtes-vous amoureux ? - Nancy Opera Xperience (NOX) #1

 

L’Opéra de Lorraine a profité de la contrainte des restrictions sanitaires pour s’essayer à la réalisation d’une œuvre lyrique un peu particulière : NOX #1. Écrits à partir de témoignages récoltés à travers Nancy et interprétés face caméra dans les espaces publics, les courts-métrages qui la composent seront accessibles via une carte interactive sur Internet ou grâce à des QR codes, cachés dans la ville. Du plateau du Haut-du-Lièvre à la piste de bowling d’un centre commercial de la périphérie sud, Mouvement a suivi les derniers jours de tournage.

Par Agnès Dopff publié le 12 mars 2021

Dans le hall principal du centre commercial Les Nations à Vandoeuvre-lès-Nancy, la pandémie semble à peine avoir perturbé le flot tranquille de vieux messieurs, de groupes de femmes affairées avec leurs caddies et d’ouvriers aux tenues tachées de peinture. Une file modeste patiente devant le bureau de tabac, une poignée de parents surveille les rares petits clients du manège, des hauts-parleurs diffusent quelques hits somnolents. Dans la langueur qui semble marquer jusqu’aux enseignes – inconnues des centres-villes –, rien ne laisse transparaître l’agitation en cours un niveau en dessous, dans le secret du bowling pas même indiqué sur le plan du lieu. C’est pourtant là, entre les boules à trou et le bar à cocktail de cette périphérie urbaine, que les équipes de l’Opéra de Lorraine ont pris leurs quartiers pour la dernière étape de tournage de NOX (Nancy Opera Xperience) #1. Un mois durant, ce projet aura réuni artistes d’opéra, techniciens de la scène et équipe de tournage pour la création de douze clips vidéos filmés à travers l’agglomération de Nancy, du centre-ville aux pelouses des parcs, des stations de bus au bas des blocs, et mettant chacun en scène les confidences amoureuses d’un.e habitant.e de la ville. Le résultat, entre feuilleton télé et opéra pour smartphone, sera numérique et gratuit.

Provoquer la rencontre

Entre une étagère de trophées dorés et un flamant rose en néon fushia, Léa Trommenschlager, l’une des quatre solistes du projet, tient la pose, face caméra, dans une robe de cocktail à l’américaine. Derrière elle, les pistes de bowling aux noms de vieux rêves d’ailleurs - Sydney, Rio, Malibu – font écrin aux déboires amoureux qu’elle interprète en playback, comme cette histoire pas bien gaie de bonhomme infidèle écrasé par un train. Récits de vies extraordinaires et pourtant bien réels, les textes retranscrits en musique dans le livret de cet opéra pour le moins contemporain se composent mot pour mot des témoignages glanés de l’été 2019 à l’hiver 2020 par la créatrice sonore Chloé Kobuta et le compositeur Paul Brody dans les rues, les bars et les réseaux virtuels de la ville de Nancy. Un chantier de collecte au long cours qui n’aurait pourtant jamais dû voir le jour. D’abord imaginé sous forme de stand installé dans le prestigieux hall de l’Opéra de Lorraine, cette première édition de NOX devait ensuite servir de matière à une exposition déambulatoire en accès libre dans le même lieu, où les visiteurs auraient pu « snacker » via des casques audio ces histoires d’amours adaptées en opéra. La pandémie aidant, la forme initiale est abandonnée au profit d’un dispositif sans doute moins intimidant et qui va directement à la rencontre des habitants de la ville. Micro sous le bras, Chloé Kobuta et Paul Brody partent à l’assaut de Nancy et enchaînent les entretiens, de jour comme de nuit, avec plus d’une cinquantaine de personnes, toujours avec une même question en guise d’alibi : Êtes-vous amoureux ? À rebours des micro-trottoirs intrusifs que la créatrice sonore a en horreur, ce premier NOX aura pu profiter de la paralysie imposée par la crise sanitaire pour laisser le temps de collecte, initialement prévu pour quelques semaines, se déployer sur plusieurs mois : « On est allés traîner dans les endroits de carte postale, mais aussi dans les cafés en banlieue ou à la sortie des clubs au petit matin. Notre dispositif impliquait presque de vivre une vie ordinaire dans Nancy, mais avec le micro toujours branché et à l’affût d’une histoire qu’on voudrait bien nous raconter. Forcément, les propos que l’on recueille sur l’amour à 4h du mat’ sont souvent plus exaltés qu’aux abords d’un dancing le dimanche, mais la démarche documentaire implique précisément de donner la chance aux rencontres offertes par le hasard. »

Pour restituer le fruit de tous ces échanges, et continuer le geste de partage des interviewé.e.s, l’équipe artistique opte finalement pour le numérique et la gratuité : le livret sera interprété sous forme de douze saynètes, filmées dans les lieux où ont été cueillis les récits, et les habitants du Grand Nancy pourront ensuite retrouver gratuitement ces capsules vidéo à l’aide de QR codes placés dans la ville, ou sur une carte interactive disponible depuis internet. Pour Matthieu Dussouillez, le nouveau directeur général de l’institution, les contraintes du contexte sanitaire auront été une réelle aubaine pour déjouer les habitudes de l’opéra, art qui continue à souffrir d’une image intimidante et poussiéreuse. « C’est notre rôle de risquer des expériences et d’accepter ce que ça comporte d’inconfort, pour faire en sorte que l’opéra soit un art incontesté et incontestable pour tous. » Même son de cloche pour la soliste Pauline Sikirdji. Volontaire pour jouer les figurantes et lancer quelques boules sur ce dernier jour de tournage, la chanteuse résume, la voix encore marquée par le tournage de la veille : « C’est fondamental d’aller sur le terrain pour que l’opéra cesse enfin d’être seulement une affaire de centre-ville. »

L’art lyrique servi sur un plateau

Un jour plus tôt, sur le plateau venteux du Haut-du-Lièvre, les équipes s’activaient au pied d’une tour HLM autour d’une Pauline Sikirdji cette fois toute en pastel, doudoune et créoles à paillettes. Malgré le froid mordant et le passage régulier de franches bourrasques, la soliste se prête docilement à l’exercice de cinéma. Pour le besoin de la mise en scène, elle tague même le mur de l’immeuble sous le regard amusé des jeunes hommes et grands ados qui passent régulièrement, l’air d’avoir faussement à faire. Si la diffusion en boucle du passage musical risque peu d’attirer l’attention des habitants du bloc – la plupart des familles ont été déplacées en vue de la destruction du bâtiment –, elle n’a pas manqué d’exciter celles des journaliers du lieu. À l’angle du passage où le tournage se poursuit, un petit groupe de jeunes hommes tient la garde, et comme encouragé par ce public inhabituel, répète un rap de leur composition. Tout aussi curieux mais moins fiers, un groupe d’enfants guidé par un mono laisse paraître son enthousiasme à la vue des caméras et gros néons rose bonbon. Un jeune homme posté en retrait suit la scène en sirotant sa bouteille d’Ice Tea, le fil des écouteurs calé sur les oreilles : « Je trouve ça cool, pour les petits surtout. Moi, j’ai pu aller à l’opéra avec mon école, mais il y a des gamins ici qui ne sont jamais sortis du quartier. » Tournage paisible et instant de grâce durement obtenu après de longues négociations entre l’équipe de l’Opéra et la mairie de Nancy. Peur d’éventuelles tensions. Crainte, surtout, que l’on vienne appuyer les clichés sur un territoire encore lourdement stigmatisé. L’un des médiateurs présents sur les lieux prend moins de pincettes : le script prévoyait l’occupation d’une portion de voie publique, ce qui obligeait légalement la présence – malvenue – de policiers. Les mêmes qui auront bien, ce jour-là, le rôle de trouble-fête, puisque le débarquement inopportun de brassards orange coïncide avec la fin du tournage, le retour des grêlons, et la désertion soudaine des gamins du coin.


> Êtes-vous amoureux ? - Nancy Opera Xperience #1 de Kevin Barz, Paul Brody et Chloé Kobuta, à partir du 25 mars en ligne