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Reportages société

Favela Papers

Il y a presque deux ans, Jair Bolsonaro se faisait élire à la tête du Brésil, poussé par des fakes news massivement diffusées sur la messagerie WhatsApp. À Rocinha, une favela de Rio de Janeiro atteinte par ces campagnes de désinformation, un journal ultralocal mène de front la guerre de l’image dans ces quartiers criminalisés.

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

Le Cristo Redentor, symbole de paix en béton armé qui surplombe Rio de Janeiro, a la tête dans le brouillard depuis l’élection de Jair Bolsonaro. Voilà une semaine que les masses de nuages ensevelissent les façades disparates accrochées aux flancs des collines : aujourd’hui, les fameuses favelas ont tout simplement disparu du paysage. Comme si le ciel parachevait l’oeuvre du précédent gouverneur qui tenta déjà de les contenir derrière d’imposants murs végétaux en vue de la Coupe du monde 2014. Une manière élégante de couper de la ville ces zones sans véritable existence administrative, où habite pourtant un tiers de la population de la seconde métropole du pays. « Pour les classes moyennes et aisées, c’est plus facile d’ignorer l’existence des favelas si elles ne les voient pas. Elles n’aiment pas non plus croiser les favelados dans leurs rues, sur leurs plages et dans leurs restaurants », lâche comme une évidence Michele Silva. La trentenaire est familière de ces enjeux de visibilité. Avec son frère cadet, elle a lancé Fala Roça, un journal bimestriel « créé pour les habitants, par les habitants » de Rocinha. Cette favela, réputée la plus grande d’Amérique latine, est compressée derrière l’autoroute qui relie les quartiers touristiques à celui, ultra aisé et barricadé, de Barra de Tijuca, cœur des Jeux olympiques de 2016 et QG de Jair Bolsonaro. À travers son média local, la jeune femme entend répliquer à cette thématique omniprésente de l’insécurité, gri-gri du candidat d’extrême droite, paradoxalement incarnée par ces bidonvilles que l’on s’évertue à oublier.

La réputation qui précède les favelas – au nombre d’un millier à Rio – est un repoussoir plus efficace que les infrastructures qui les isolent. En 2017, les tanks militaires forçaient l’entrée de Rocinha sous les caméras de Globo, le média le plus puissant du Brésil, et la nouvelle d’une touriste espagnole abattue par une balle perdue a fait le tour du monde : la guerre contre le narcotrafic reprenait pour ne se terminer que l'année suivante. « Les médias traditionnels s’intéressent à nous lorsque nous mourons dans des conditions violentes. Ils montrent des gens pauvres ou impliqués dans le trafic de drogue, fulmine la journaliste. Il faut croire que c’est plus confortable de se fier à ces images que de chercher à comprendre notre réalité sociale. » À la rédaction de Fala Roça, on construit un contre-portrait de la communauté à travers ses « success stories » : celle d’un sportif qui a représenté Rocinha dans l’une des plus importantes compétitions brésiliennes de kick-boxing ; ou des habitants qui ont joué dans un polar populaire tourné dans leurs rues. Il y a aussi la « Mapa Cultural », une plateforme collaborative qui recense une centaine de structures culturelles et sociales sur un territoire qui n’apparaît pas sur les cartes officielles.

 

Ni politique, ni trafic

Quand les Silva lancent le journal en version imprimée en 2012, à la faveur d’une bourse d’environ 2300 euros, cela fait un an que les militaires ont planté le drapeau brésilien au sommet de la colline, signe de leur victoire sur les gangs rivaux. Dans la foulée, les Unités de police pacificatrice (UPP), déployées par l’État dans un objectif de « reconquête » des favelas, faisaient leur entrée. « Les dealers n’ont jamais cessé leurs activités mais ils ne se baladaient plus dans les rues les armes à la main, au début en tout cas. Nous nous sommes sentis assez en sécurité pour parler de la vie à Rocinha. » Cependant, les jeunes reporters se sont fait la promesse de ne jamais aborder le trafic dans leurs pages. « Nous sommes nés ici, certaines personnes impliquées sont des amis. On ne peut pas leur dire : “Allez les gars, vous ne pouvez plus faire ça !” C’est au gouvernement de régler cette violence, et pas seulement avec des mesures sécuritaires et “cosmétiques” » – une expression qui revient souvent pour qualifier les travaux d’aménagements réalisés en hâte à l’approche des méga-événements sportifs. Même stratégie en ce qui concerne la politique : les divisions n’ont jamais été aussi profondes entre les habitants, les générations, et même au sein de l’équipe. « Il y a des gens qui ont voté pour Bolsonaro aux présidentielles alors qu’ils avaient voté pour Eduardo Paes [ex-PT, membre du parti centriste MDB – Nda] aux municipales… C’est à n’y rien comprendre ! Ces personnes-là ne nous liront jamais si nous assumons une position militante. »

 

Les leçons des fake-news

Comme les parents de Michele, arrivés à Rio de Janeiro il y a 40 ans, une grande partie des habitants de Rocinha est originaire du Nordeste, territoire pauvre et rural fidèle au leader syndical et ancien président Luiz Inacio Lula da Silva. Beaucoup se sont sentis trahis par le Parti des travailleurs, empêtré dans des scandales de corruption. « Exclure Lula [incarcéré depuis le 7 avril et déclaré inéligible – Nda] pour choisir Haddad était une erreur parce que ça a été plus facile de le décrédibiliser de manière intensive avec des fake-news. C’est très dangereux, surtout auprès de groupes sociaux moins éduqués, comme ma mère ou mon père qui ne lisent presque jamais. » Pourquoi reproduire dans les colonnes de son journal les crises politiques domestiques ? Derrière son apparente neutralité, Fala Roça tire les leçons de l’influence des prêches évangélistes et de WhatsApp à l’intérieur de la favela : « Ici, c’est automatique : si tu cites un grand groupe de médias, les gens te disent que ce sont des conneries et que ça ne les concerne pas. S’ils apprennent la même information de la bouche de quelqu’un qu’ils connaissent, ils penseront plus facilement que c’est vrai. » La petite équipe gagne la confiance des habitants en distribuant Fala Roça gratuitement de main à main. « Au fur et à mesure, on devient amis avec les habitants, ils deviennent des lecteurs et sont de plus en plus à l’aise pour nous confier leurs rêves, leurs plaintes ou pour nous présenter quelqu’un d’intéressant à interviewer. » Michele invite aussi les favelados à écrire eux-mêmes, et met un point d’honneur à respecter leur manière de parler lorsqu’elle édite leurs textes. Les histoires courent les ruelles. Les raconter incarne déjà une forme d’activisme.

 

« Ici, c’est automatique : si tu cites un grand groupe de médias, les gens te disent que ce sont des conneries et que ça ne les concerne pas. »

 

Connaître son ennemi

C’est notamment ce qui a convaincu Michele, il y a deux ans, de démissionner de son poste de communicante au sein d’une compagnie américaine pour se consacrer entièrement à Fala Roça. « Les journaux locaux qui existaient ont fermé, soit pour des raisons financières, soit parce que les équipes sont parties vivre ailleurs. » Aujourd’hui, ils sont cinq, tous bénévoles et résidants de la favela, pour produire le bimestriel et gérer le site web. Pour la directrice, la vie économique du journal ressemble à un serpent qui se mord la queue : trouver des fonds auprès d’organisations internationales pour rémunérer son équipe et louer des bureaux nécessite un projet novateur et solide, lequel suppose au préalable de l’argent pour investir dans la vidéo et le web documentaire. « Pour l’instant, on s’organise par nous-mêmes pour survivre. On sait déjà comment produire de bons articles, reste à apprendre comment faire de bonnes vidéos. » Le diplôme en journalisme de son frère, Michel, accroché bien en vue dans l’escalier, en atteste. Une chance : il travaille aujourd’hui pour RecordTV, seconde chaîne de télévision brésilienne dirigée par Edir Macedo, prêtre évangéliste et fervent soutien de Jair Bolsonaro. « En infiltrant les médias dominants, je peux appréhender leur manière de penser, leur langue, me faire un carnet d’adresses qui pourra profiter à Fala Roça », glisse-t-il, satisfait de tirer parti de ce poste en territoire ennemi.

 

L’internationale favelada

Dans les corbeilles à courrier du quartier, on trouve un autre journal « écrit par des activistes et des habitants des favelas ». A Voz da Favela, tiré à 50 000 exemplaires et distribué à prix libre jusqu’à Baixada Fluminense, se donne pour objectif de décloisonner les « bidonvilles » et « l’asphalte » – la zone riche et urbanisée dans le jargon des favelados. Le mensuel d’Agência de Notícias das Favelas, « première agence de presse inter-favelas » dont le siège se situe en plein coeur du centre-ville, ne se soucie pas de proximité mais rêve au contraire d’un vaste réseau de communication entre les classes populaires. Ici, on ne fait pas dans la dentelle politique : « La lutte des favelas et des communautés pauvres ne peut être séparée de la lutte mondiale contre le capitalisme », un éditorial qui dénote dans un pays à la réputation viscéralement anticommuniste. Quand André Fernandes crée cette ONG en 2005, il est l’un des rares journalistes à avoir roulé sa bosse dans les bi donvilles de Rio de Janeiro pour en rapporter des nouvelles : « J’étais le premier à affirmer que les UPP sans action sociale, sans éducation, sans loisirs, sans culture, était un viol de l’État. » Pour assurer l’indépendance économique de son agence, le directeur a monté en parallèle ANF Produções, une société d’édition et de production audiovisuelle qui vend ses services aux entreprises publiques et privées. Il envisage aujourd’hui de multiplier par 100 le tirage du journal, d’élargir sa zone de diffusion et de se doter d’une radio et d’une télévision. Face au nouveau président qui condamne « les marginaux rouges » à l’exil ou à la prison, André Fernandes reste confiant : « La communication est révolutionnaire si elle devient contre-hégémonique. Nous rechercherons un soutien international s’il le faut. » Aucun doute, le reporter se prépare à la guerre de la représentation.

 

« Dans sa “guerre contre la drogue”,

le gouvernement n’a fait que remplacer un gang par un autre. »

 

 

Une violence pas télégénique

 À Rocinha, les chars d’assaut et les caméras ont laissé la place aux amateurs de bars qui déambulent dans l’artère principale au son des tubes de la pop internationale. « Parfois, on entend de la musique toute la nuit, c’est presque impossible de travailler », sourit Michele, mi-figue mi-raisin, qui accueille les réunions hebdomadaires de sa rédaction chez elle, à cinq minutes de la station de métro inaugurée une semaine avant l’ouverture des JO et gardée par une foule de vendeurs à la criée. Elle partage un appartement de quatre pièces montées les unes sur les autres avec son père de 60 ans, qui passe sa retraite à travailler comme portier dans un quartier chic, et sa mère sans emploi. Du haut de son toit, on mesure l’étendue de Rocinha : une immense pyramide de marches, de briques, de fils électriques et de citernes avachie sur la colline. Officiellement, 80 000 personnes y habitent ; officieusement, Michele avance le nombre de 300 000 : « Ils ne vérifient jamais ce chiffre parce quils seraient obligés de reconnait e que les équipements publics que nous avons ne sont pas suffisants. » Elle désigne l’hôpital inauguré en face de chez elle par Lula en personne en 2010 : le gouvernement prévoit d’amputer le budget de l’équipe d’urgence, la seule à intervenir dans la partie supérieure de la favela, loin de la route, de la salle de fitness et du Subway qui ont poussé à ses pieds. L’occasion de quelques interviews. « Les médecins de l’asphalte ne veulent pas enfer dans la favela. Or, contrairement à ce que les gens pensent, on paie nous aussi des impôts pour le système de santé publique. Je dirais même qu’on en paie deux fois plus parce que les trafiquants nous taxent aussi ! » Les services de ramassage d’ordures ne sont pas plus aventuriers. Les deux hommes que l’on croise dévalant les escaliers étriqués de la colline, leur sommier en équilibre sur la tête pour le balancer dans la décharge à ciel ouvert en contrebas de l’hôpital, donnent le ton : « Qu’est-ce qu’il se passerait, sans les équipes médicales mobiles, si quelqu’un du haut de la favela faisait un infarctus ? » L’équipe de reporters y grimpe, parfois, pour présenter leur journal comme l’une des alternatives possibles au trafic et à la rue. Ici, le métier de journaliste se confond souvent avec celui de travailleur social, un poste laissé vacant par les autorités et trop souvent occupé par les narcotrafiquants. « Ce genre de violences n’est pas assez télégénique pour dépasser les frontières de la favela    », soupire la directrice de Fala Roça, dont les 5000 exemplaires ne circulent qu’à l’intérieur de Rocinha.

 

Contre-offensive médiatique

Ce soir, pas d’échanges de tirs. Les seules détonations que l’on entend sont celles des feux d’artifice que des gamins s’amusent à faire exploser. Michele lâche un sourire triste : la veille à Maré, une favela au nord de Rio, les forces de l’ordre ont tué cinq personnes, dont trois enfants. Entre janvier et novembre 2016, Amnesty International recense 1035 « bavures » de ce genre – les victimes sont en majorité de jeunes hommes noirs – dans l’État de Rio de Janeiro. On comprend mieux pourquoi le Brésil est entré dans la liste des pays les plus violents du monde, avec sept homicides par heure. « Dans les favelas, la police tire d’abord et identifie la cible ensuite », résume la journaliste. Un principe que Bolsonaro, pour qui « un flic qui ne tue pas n’est pas un flic », se prépare à légaliser : dépénalisation de la bavure policière, abaissement de l’âge de la majorité pénale, libéralisation des armes à feu. L’évocation de ces mesures jette une ombre macabre sur la conversation : pour les favelados, conquérir l’espace médiatique devient une question de survie. En 2013, l’affaire Amarildo de Souza avait déjà fédéré les différentes communautés : ce maçon de Rocinha a été torturé à mort par des policiers en pleine chasse aux narcos. Son corps n’a jamais été retrouvé. « Cette histoire a provoqué une prise de conscience : les gens se sont rendu compte que les policiers étaient eux aussi des criminels. Dans sa “guerre contre la drogue, le gouvernement n’a fait que remplacer un gang par un autre », se souvient amèrement Michele, qui a subi la pression des autorités pendant l’enquête. L’équipe avait fait circuler la dernière photographie d’Amarildo vivant, brandissant fièrement un exemplaire de Fala Roça. L’image ne devait pas refaire surface.

 

Texte : Orianne Hidalgo-Laurier