© Louise Desnos, pour Mouvement
Reportages Pluridisciplinaire

Flics mais artistes

Ils sont poètes, chanteurs ou plasticiens. Mais surtout, ils sont flics. La nuit, ceux qui font respecter l’ordre écument les rades micro en main, écrivent des vers inspirés par leurs interventions sur le terrain ou sculptent dans l’acier des corps torturés. Que ce soit pour évacuer la violence contenue derrière l’uniforme ou le mépris des chefs, ils préservent ces bulles artistiques en marge de la hiérarchie.

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

Dans les hautes sphères politiques, on se creuse la tête : faut-il interdire la diffusion d’images des fonctionnaires de police ? Marie-Christine Loustau, gardienne de la paix, a une meilleure idée pour déjouer le fameux slogan « CRS SS » : en plus d’être flic, elle est poète. « Dans les salons littéraires, les gens sont perplexes quand ils apprennent mon métier. À croire que les policiers n’ont pas d’âme ! » Dans les rangs de la police, ils sont pourtant nombreux à exprimer leur sensibilité par la pratique d’un art. Sans avoir à demander l’autorisation de leurs supérieurs, ils laissent échapper les angoisses réprimées par le port de l’uniforme. « C’est à nous, policiers, de donner une autre image de notre métier aux gens, notamment à travers l’art », abonde Norbert Fleury, technicien de la police scientifique. Mais cette mission de médiation s’avère loin d’être facile dans l’univers ultra hiérarchisé d’une institution qui cultive la loi du secret, via le sacro-saint devoir de réserve.

 

Témoins de la misère humaine

 « Quand tu as passé ta journée à ramasser les morceaux de quelqu’un qui s’est jeté sous un train, il faut bien l’extérioriser. Parfois on sort des blagues, certains vont voir un psychologue…  moi, j’évacue les tensions par le biais de l’écriture. » Patrick Viaud, poète et dessinateur, a découvert l’Association artistique de la Préfecture de police (AAPP) par hasard avant d’en être un inconditionnel. Le brigadier à la retraite appréhende l’hostilité que suscite l’uniforme avec bon sens. « On se pointe pour régler des situations de conflit, jamais pour des raisons sympathiques. Naturellement, les gens ne vont pas nous aimer. » Ses textes, compilés sous le titre Cris et coups de cœur et illustrés par ses portraits animaliers, inspirent une inquiétude qui tranche avec son flegme. L’un de ses poèmes est même dédié à Rémi Fraisse, le jeune militant écologiste tué par un gendarme mobile en 2014 – un non-lieu pour la Cour de cassation. Dans un autre, le brigadier souffle une définition toute en acrostiche du policier, qu’il compare non seulement à un « impétrant des vulgaires corvées sociétales, entravé sous le joug d’êtres bienpensants » mais aussi à un rêveur. À l’AAPP, Patrick Viaud a rencontré la « policière-poète » Marie-Christine Loustau, lauréate du Prix du préfet de police en 2005, tout juste retraitée. « Au départ, ma hiérarchie n’était pas au courant de mon activité d’écrivain et, suite à ces prix, elle s’est montrée très fière. » Ses poèmes ne disent rien de la dégradation des conditions de travail ou de la militarisation de la tenue, que cette nostalgique de la « police à papa » a observées au cours de sa carrière. « J’utilise des mots simples, presque naïfs, mais en 15 ans de terrain, j’ai vu ce que c’était que la violence sociale. » Cette fille d’ouvrier du Nord a passé 34 ans dans la police, dont 28 en Seine-Saint-Denis. « J’ai fait 34 ans de social ! On vit avec la détresse du monde. On en parle très peu entre collègues, on est très pudiques. La poésie s’est greffée à ma carrière, c’est certainement une très bonne thérapie. »

 

Culture fédérale

Amoureux des paysages bucoliques et des vieilles pierres, Norbert Fleury, le technicien de la police scientifique, s’adonne également au dessin figuratif depuis ses études aux Beaux-Arts de Toulouse. En tant que vice-président de l’AAPP, il avait monté une troupe de comédiens-policiers avec un collègue dramaturge, sollicité le parrainage d’une école de théâtre, organisé des représentations à la préfecture. Il multiplie aussi les conférences auprès d’organisations caritatives comme d’étudiants en arts appliqués. « Je me suis fait convoquer plusieurs fois par mes chefs, qui m’engueulaient : “La culture et l’art n’ont pas leur place dans notre métier.” Je récidivais », confie le fonctionnaire avec une pointe de malice. Son projet d’enrayer l’image vieillotte de l’AAPP à travers des partenariats avec l’école des Beaux-Arts s’est en effet heurté au conservatisme de ses adhérents : « C’était niet à chaque fois ! C’est lourd. » Le musée de la Préfecture de police de Paris, où Norbert donne rendez-vous, ne respire pas non plus la fraîcheur. Cette exception culturelle, cachée au troisième étage du commissariat du Ve arrondissement, conserve le charme suranné des collections d’archives. Incollable sur l’histoire d’Alphonse Bertillon – le précurseur controversé de la police scientifique –, le technicien se sent comme chez lui au milieu des armes qui ont servi aux assassinats les plus célèbres : « On est un service à part dans la police. Même si les postes sont de plus en plus profilés, on a tous bossé dans le privé ou fait des boulots merdiques avant… On a appris à être plus humbles. On compte aussi beaucoup d’artistes, on est plusieurs à avoir fait des études d’art ou à faire de la danse. » Ce qui l’a convaincu d’organiser des ateliers de création au 36 quai des Orfèvres avec des artistes professionnels, en écho à leurs techniques d’enquête. Les réticences de ses collègues le surprennent encore : seulement cinq d’entre eux se sont laissés prendre au jeu.

L’infatigable « Norbertillon », pour les intimes, a connu une petite consécration en 2016, quand le Palais de Tokyo l’a invité à reconstituer une scène de crime pour l’exposition Double je. Il en savoure toute l’ironie : « En tant qu’artiste, je n’aurais peut-être jamais eu cette opportunité. Il a fallu que je sois dans la police ! » Ce fils de charpentier, passé par la Ddass, n’a jamais perdu sa foi en l’art, sa « religion ». Ses vingt années de carrière semblent même l’avoir redoublée : « Je voulais entrer dans les coulisses de la société, pénétrer chez les autres, voir ce que l’humain peut être dans le pire comme dans le meilleur. Quand c’est trop dur au boulot, je vais me ressourcer au Musée du Louvre. » Ses compétences de dessinateur et ses connaissances en histoire de l’art seraient un atout pour appréhender les scènes de crime avec recul, esquiver les évidences mathématiques. « Ce regard singulier, c’est mon bouclier. »

 

L’ancien brigadier Patrick Viaud écrit pour extérioriser ce qu’il vit sur le terrain.

 

 

Gradé républicain le jour, artiste prolo la nuit

Dans le jargon de la police judiciaire, la nuit, c’est le moment des « dégagements », explique le commissaire Pierre Le Coz depuis le comptoir de son « fief », dans le XIe arrondissement de Paris. « On se retrouve au bar et on décompresse. On déverse tout et le lendemain on est au boulot à 8 h 30, quelle que soit l’heure à laquelle on rentre. C’est une parenthèse où on brise les barrières hiérarchiques de la journée. » Le gradé passé par les stups, la crime et la BRI avoue en riant se transformer en « Gremlins » aux alentours de 22 h 22. L’heure qui baptise le groupe de « variet’ de rue » qu’il a créé avec son frère Yves, prof d’EPS. Depuis une quinzaine d’années, le quadragénaire interprète ses chansons sur les petites scènes de l’Est parisien : « Enfant je voulais être à la fois Starsky & Hutch et Bruce Springsteen », lance-t-il, comme un slogan. Le duo vient d’autoproduire un EP, Tout tremble rien ne bouge. Le commissaire rêve de tournées en bus, de concerts enivrés et de soirées qui n’en finissent plus dans les troquets, les exemples de Jacques Higelin, Brassens et Mano Solo en ligne de mire. Dans l’une de ses chansons, il se glisse dans la peau d’un habitant de cité et lâche des rimes au parfum « baqueux » : « un calibre 9 mm qui m’a crevé comme un chien, juste sous vos fenêtres » ; « au fond de ma cage d’escalier, y a ma ville à sac » ; « au fond de mon RER, je vois Paris en tout petit ». Sa muse ? Une intervention à Grigny, où il a débuté sa carrière en 2007. Sa patrouille évite de justesse une plaque d’égout jetée depuis le toit d’une tour. « Le mec qui a balancé ce truc-là, je lui pardonne rien, mais j’essaie de comprendre comment on peut en arriver là. »

S’il exprime une vision politique dans ses textes, l’auteur- compositeur-interprète concède qu’elle reste somme toute très consensuelle. « Dans la police, la politique n’est même pas un sujet. Les gens n’en ont rien à foutre de connaître les états d’âme du commissaire Pierre Le Coz. Ce qui compte, c’est ce que dit la loi. La voix diurne, c’est la science, la manière objective dont j’appréhende mon métier. Et la voix nocturne, c’est l’art, quand c’est le public qui choisit d’adhérer à ce que je propose. » Le commissaire s’accommode des oppositions simples, et apprécie la saveur des paradoxes. L’ambiance grenades et lacrymos des manifestations n’a pas réussi à écorner sa vision romantique de la République, inculquée par des parents hauts fonctionnaires qui affichaient le portrait de Karl Marx à côté de celui du général de Gaulle sur leur bureau. Lui, continue de jurer par l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – une force publique au service du peuple afin de garantir les droits de tous. « Les policiers en tenue sont des fils de commerçants, de prolos, des gens qui ont grandi dans les campagnes et les cités. Ce ne sont pas des fils de bourgeois comme moi, qui, en tant que gradé de la PJ, ne suis plus en première ligne. »

 

Savoir quand désobéir

Dans les rangs de la police nationale aussi, l’ascenseur social est rouillé. Après bientôt 20 ans de bons et loyaux services, Christophe Vioux vient de se syndiquer pour espérer monter en grade sans devoir passer par un concours. Jusqu’à présent, l’action politique ne l’avait jamais attiré. « Nous, on est là pour obéir aux ordres, point barre, recadre-t-il. On subit des politiques, chaque nouveau ministre a son cheval de bataille et nomme les chefs en fonction de ses affinités, mais le boulot sur le terrain reste le même et les problèmes aussi. » Carrure sportive et sourire avenant, ce père de famille à l’esprit entrepreneur a eu plusieurs vies, dont une en Nouvelle-Calédonie pour un service militaire qu’il espérait sécher. Fils de serrurier-ferronnier, il était loin de fantasmer l’uniforme avant d’intégrer le commissariat d’Évry en 2002 : « Je n’aimais pas les policiers après ce qu’ils avaient fait subir à mon père quand son entreprise a fait faillite. Ils l’ont traité comme un moins que rien, alors qu’il venait de tout perdre ! Moi, je n’avais pas envie de faire d’études, je voulais gagner de l’argent et voler de mes propres ailes. J’ai compris plus tard que ce métier pouvait avoir un sens. » Ce qu’il a vraiment dans le sang, c’est l’odeur de la forge et le travail du métal, que son père lui a transmis dès l’âge de 9 ans. Une sculpture assez fidèle de Salvador Dalí, dont il est un admirateur, trône bien en évidence dans le hall d’entrée de sa maison en banlieue lyonnaise, où il a été muté en 2008. L’ouvrage lui a demandé 300 heures de travail. « Ça a été un investissement émotionnel énorme. J’en rêvais la nuit, c’était viscéral ! », commente-t-il en ouvrant la porte de son garage où sommeillent des montagnes d’outils. Passé ce seuil, les quotas, les chiffres et le règlement n’ont plus cours : « Le temps retrouve sa juste valeur. Il faut s’adapter à l’espace, respecter la couleur du métal chauffé, attendre qu’il soit à température… Quand je travaille à la forge, je me sens relié à un héritage humain millénaire, et à l’ensemble des quatre éléments. » Comme artiste-ferronnier, Christophe Vioux n’hésite pas à casser les codes et à contredire le maître, ce qu’il ne peut pas faire dans la fonction publique : « Pour mon père, c’est impensable de faire un visage en fer forgé, ça ne se fait pas. Il me disait toujours que je n’y arriverais pas quand je lui parlais de mes idées de sculpture ! » À force d’expérimentations et de weekends passés dans son atelier, il met au point ses propres techniques. Les bustes féminins qu’il assemble laissent apparaître les coups portés dans l’acier et les lésions des soudures : des corps à la fois élégants et cabossés qui le ramènent à sa propre condition physique, autant qu’à ce qu’il encaisse sur le terrain.

Son passage par la BAC a laissé des cicatrices profondes : « Il fallait que je m’en aille parce qu’au bout d’un moment on est trop immergé dans la délinquance, ma femme me reprochait de parler comme eux. Dans ce service, les notions de bien et de mal se mélangent tellement qu’au bout d’un moment la violence t’imprègne complètement. » Si les affaires du commissariat le « polluent » régulièrement jusque dans son atelier, Christophe Vioux s’interdit formellement de se laisser hanter par ses créations quand il est en tenue. De la même manière, il passe sous silence sa profession quand il est dans son rôle d’artiste, par peur de ne pas être pris au sérieux mais aussi pour des raisons de sécurité, arguant que le policier est une cible, encore davantage depuis les attentats de 2015. Les deux univers se sont pourtant croisés lors de la soirée de gala qu’il a organisé en soutien aux familles des victimes, un an après les événements du 13 novembre. L’onde de choc avait alors ravivé son âme de créateur : « On dit toujours que l’art ne sert à rien mais c’est dans ces moments- là qu’il peut avoir un rôle. » Résultat : une nuit d’insomnie et trois bustes féminins aux extensions en forme de racines ainsi qu’un énorme « Peace for Paris » en fer forgé vendus au profit d’une association. Une manière de remettre les choses d’aplomb à ses yeux : « Il y a un gros effort à faire sur la façon dont on prend en charge les victimes dans les commissariats. On enregistre leur plainte dans un environnement sale, on sort 50 centimes de sa poche pour leur payer un café… Il ne faudrait pas que le gouvernement oublie que l’argent de l’État n’est pas le compte personnel de l’Élysée. »

 

Commissaire de la PJ le jour, Pierre Le Coz se produit dans les troquets parisiens la nuit avec son duo 22H22.

 

Rêve et tais-toi

Les syndicats de police ont remporté la première victoire sur la réforme du régime de retraite. Rien de surprenant : « La police est uniquement le bras armé de la politique, elle ne fait que répondre à ses attentes », déclare, sans réserve, Alwin Moreau. Il vient de publier à compte d’auteur un livre intitulé La Police de l’intérieur. Le jeune trentenaire n’a plus rien à perdre. En 2014, il démissionne de son poste d’adjoint de sécurité, un statut de contractuel en dessous du grade de gardien de la paix : « Je suis entré dans la police pour réaliser mon rêve et servir mon pays, j’en repars complètement dégoûté. » Il décide de retracer ses quatre ans de service à Bordeaux, depuis son entrée à l’école à 19 ans jusqu’à son entretien final avec un commandant, pour montrer la « vérité » de cette grande famille soudée au service de la population. Une culture du non-dit et une hostilité permanente qui commencent avec l’avertissement de son supérieur dès sa première affectation – « si tu veux avancer dans la police, va falloir que tu sois du bon côté » – et continuent avec les abus de pouvoir, les sanctions, les humiliations et le harcèlement des petits chefs… « Pour peu que vous ne vous entendiez pas bien avec vos collègues, que vous ne soyez pas dans un bon service et que vous ayez une situation familiale compliquée… Je comprends le suicide chez les policiers », souffle l’auteur. Entre le 1er janvier et le 15 octobre 2019, 54 agents se sont donné la mort, avec leur arme de service pour la plupart.

Plusieurs de ses anciens collègues se sont reconnus dans son témoignage : « Je me suis dit après coup que je parlais pour eux aussi. En disant ce qu’eux, pris dans leur carrière, n’ont pas le droit de dire. À 20 ans, j’avais la philosophie d’un policier aigri de 40 ans, en froid avec la hiérarchie. » L’écriture s’est présentée au jeune homme comme une nécessité, suite à une intervention choquante : le suicide d’une famille, les parents retrouvés pendus dans une chambre d’hôtel, les enfants empoisonnés dans le lit. Ce qui a commencé comme un journal intime s’est transformé en livre quand le bleu incrédule a décidé de claquer la porte, en prenant soin de changer les noms et d’enregistrer les conversations clés avec l’administration. Au fil des chapitres et du quotidien gonfle un sentiment d’inutilité, d’injustice et d’absurdité. « On reçoit une circulaire le matin : il va falloir faire du contrôle de téléphone au volant. À la fin de la journée, tous les policiers de France ont verbalisé cette infraction. Donc à la fin du mois, on vous dit : “Regardez, le téléphone au volant a augmenté.” Tout est calculé pour fabriquer du chiffre et apporter une réponse arithmétique à la demande politique. » Son passage dans la police aura au moins permis à Alwin Moreau, qui vend dorénavant des portails dans l’entreprise de son père, d’observer les fameuses coulisses de l’institution. L’essentiel, apprend-on à la fin du livre, reste que les policiers ne perdent jamais leur âme d’enfant, comme quand ils jouaient aux gendarmes et aux voleurs. Parole de commandant.

 

 

Texte : Orianne Hidlago-Laurier

Photographies : Louise Desnons, pour Mouvement