Reportages arts visuels

Survival Research Lab

Depuis la fin des années 1970, Mark Pauline construit des machines menaçantes et les met en scène dans des bagarres de rue, rixes de friche et arènes déglinguées. Des spectacles dangereux et dérangeants qui nous mettent face à notre rapport ambigu à la violence.

Par Stéphanie Vidal

 

 

Une fois passé le Golden Gate Bridge, il faut remonter la mythique U.S. 101 pendant une longue heure de voiture pour trouver posée, à fleur de highway, la ville de Petaluma. C’est là que Mark Pauline, le fondateur du Survival Research Laboratories (SRL), un des projets artistiques les plus foutraques et pérennes qui soient, a implanté son atelier après avoir quitté San Francisco dans les années 2000. Mark est aisément identifiable ; il porte la coupe en brosse, pose un regard vif sur le monde, et quelques-uns de ses doigts de pied sont greffés sur ce qui lui reste d’une main arrachée en 1982 par l’explosion de la délicate fusée à combustible qu’il venait tout juste d’assembler. Depuis la fin des années 1970, Mark a construit de toutes pièces un théâtre de machines qui jouent à chaque représentation une fable absurde ; quelque part entre la blague potache et la fin du monde. Évoquer le SRL revient à la fois à retracer trois décennies de la culture populaire et technologique américaine, deviner dans des combats de machines inutiles la geste de futurs désirés mais aussi se demander si l’art californien se résume, comme on veut nous le faire croire, à « une bande de gosses qui foutent le bordel » sous ce gros soleil noir.

 

La guerre sans les militaires

Dans sa façon d’être hors norme, Mark Pauline est un type consciencieux et appliqué, consistent serait le terme employé dans la Silicon Valley. Début seventies, il entame la vingtaine dans sa Floride natale en passant deux ans sous contrat avec la US Air Force. Il contribue à la construction de robots-cibles, des machines complexes conçues pour être canardées par des avions à réaction. Après cette introduction à l’ingénierie et la destruction épique, il enchaîne avec la fac ;  il y étudie les arts visuels et s’initie au théâtre expérimental. En 1978, son diplôme en poche, il hésite à rejoindre la scène punk new-yorkaise ou la côte ouest. Ce sera la Californie. Sa valise à peine posée à San Francisco, il sabote l’espace urbain, détournant sauvagement les panneaux publicitaires qui bariolent les downtowns du rêve américain. Il en gardera le goût du frisson, mais ce que Mark Pauline recherche, c’est un projet auquel se tenir, une idée meilleure que les autres qui lui permettra d’être occupé et heureux pour le restant de ses jours, sans jamais retourner dans l’armée ou avoir à pointer dans une entreprise. « Je voulais me dissocier de ce type d’institutions parce que la façon dont elles affectent les individus m’inquiète. Je n’ai pas confiance en leurs objectifs ultimes. »

L’idée, démente, lui survient peu après : le Survival Research Labs. « L’enjeu du SRL, c’était de trouver des pièces détachées de provenance militaire et industrielle et de les réassembler pour construire des machines, sans aucune valeur commerciale ou militaire, mais qui seraient uniquement des objets de divertissement et de théâtre. Pensant à ma propre survie, j’ai piqué le nom d’une organisation de droite qui avait acheté un encart dans Soldier Of Fortune, un magazine de mercenaires, et je me suis lancé. » Toujours en 1978, Mark se voit offrir une pleine page dans un journal local et profite de l’occasion pour annoncer Sex Machine, le premier show du SRL. Le rendez-vous est donné dans une station-service de North Beach, quartier de San Francisco où Kerouac traînait ses guêtres vingt ans plus tôt. Mark Pauline n’a pas demandé de permission : il sait que la station Chevron, au croisement entre Columbus et Green, est fermée les dimanches. Pour la première fois ce jour-là, il met en marche une machine devant un public. Considérant que le show est un succès, Mark Pauline n’a vu aucune raison de ne pas continuer.

 

Protocole expérimentaliste

À l’époque, la baie de San Francisco est en pleine mutation et le Survival Research Labs profite d’un environnement plus que favorable à son développement. La transition d’une économie industrielle à une économie plus technologique laisse de nombreux sites en friche et, de fait, une quantité de pièces accessibles. Les compagnies s’achètent, se vendent, se plantent et finissent par se séparer de leur matériel pour conclure un marché, nettoyer une ligne de budget ou entamer un nouveau projet. Une ressource plus précieuse encore abonde dans la Silicon Valley : les employés de ces start-ups. Bardés de diplômes prestigieux et bidouilleurs talentueux, ils sont encouragés par leur management à déployer leur créativité en se considérant comme des artistes ou en se rapprochant d’eux. Avec son acronyme qui lui confère les atours d’un collectif artistique, et les apparences d’une compagnie, le solitaire Mark Pauline a attiré une bande enthousiaste à l’idée d’essayer tout ce qu’elle n’aurait jamais le droit de faire au bureau.

Ingénieurs, scientifiques, programmeurs et créatifs retrouvent avec le SRL des méthodes dédiées à favoriser l’innovation, tel que le design thinking qui se définissait au même moment à Stanford. « Le SRL est l’ultime organisation expérimentaliste. C’est une expérience en soi et une expérience requiert des données. Je collecte des retours de la part des opérateurs des machines et du public et j’analyse ces informations pour permettre aux performances d’évoluer. » Le SRL n’est pas un business de divertissement qui se satisfait de répéter indéfiniment la même recette. Pas de formule magique, ni de philosophie à emporter. Quand on pousse Mark Pauline à aborder l’œuvre de sa vie de manière plus conceptuelle que pragmatique, il se braque d’abord puis égrène dans ses inspirations les noms de ceux qui suivaient des protocoles stricts et s’enivraient d’aller simplement à l’aventure : Apollinaire et Burroughs, les surréalistes et Dada, et même Joyce, l’épique et cryptographique.

 

La mécanique d’un théâtre

Performance après performance, Mark Pauline applique son protocole et fait du SRL un cirque dystopique, une arène qui déborde, la fable d’un monde moderne un peu crade et du futur qui gratte sous la porte. Documentés en photos et vidéos depuis l’origine, les spectacles clament un désir de désordre : casques anti-bruit, télécommandes, froissements de tôles, explosions, cacophonie de flammes et d’étincelles, sueur d’hommes et charognes données en pâture aux machines.

« FWOOOM !!! BLADDABLODDABLADDABLODDA – KA-BLAM ! » Les mots se carambolent pour décrire les spectacles à sensation proposés par le SRL. Extraite du magazine américain Wired, la citation, plus haut, est de Bruce Sterling, figure du cyberpunk et auteur de science-fiction, restituant l’ambiance de Million Inconsiderate Experiments, une superproduction déjantée donnée à Phoenix en janvier 1996. Si les mots s’absentent parfois pour les spectateurs, ils s’étalent souvent en abondance dans des titres tonitruants. En 1984, les habitants de San Francisco auront eu droit à An Epidemic of Fear : The Relief of Mass Hysteria Through Expressions of Senseless Jungle Hate, quand ceux de Tokyo subiront Increasing the Latent Period in a System of Remote Destructibility en 1997. Seule Bitter Message of Hopeless Grief,  datant de 1988, a la particularité d’avoir été conçue uniquement pour être filmée et diffusée sur écran. La description de ce court-métrage en dit long sur la façon dont Pauline conçoit son théâtre d’expériences. « Vivant dans un monde fictionnel qui leur est propre, les machines du SRL jouent les scenarii de tourment perpétuel, de consommation horripilante et de reconnaissance tragique. »

S’il y a bien des opérateurs pour les télécommander, les machines du Survival Research Lab sont les véritables acteurs d’une pièce dont Mark Pauline écrit les grandes lignes. Il crée le théâtre des opérations, autant qu’il le dirige. Selon la narration qu’il souhaite bâtir, Mark Pauline confère certains traits de personnalité aux machines ; voilà la raison pour laquelle les membres du SRL n’activent pas toujours les mêmes manettes. Certains vont les doter d’un comportement hyperlogique, si bien qu’on les croirait contrôlées par un programme informatique, d’autres vont leur donner une apparence plus erratique. « La présence d’une machine au comportement spasmodique maintient le public en état d’alerte, il ne peut pas s’empêcher de la fixer parce qu’elle semble dangereuse, hors de contrôle. C’est comme si un taré se baladait dans les rues avec un couteau et que vous vous demandiez : est-ce qu’il va me planter ? » Cette question, on se la pose quand la Running Machine, même inanimée, suspend une lame menaçante au-dessus de nos têtes ou quand le Track Robot s’approche sans que l’on puisse savoir qui le dirige. On ressent alors le passage d’une crainte, d’un bref inconfort. Ce frémissement n’est pas dû au phénomène connu des roboticiens sous le nom de « vallée dérangeante », qui advient lors d’une trop grande ressemblance entre la machine et l’homme mais, bien au contraire, il surgit à cause de la pure dissemblance et de la possibilité d’une vie machinique au-delà de l’humain, voire sans lui.

 

 

Au cours des décennies, Mark Pauline a déployé plusieurs tactiques pour accentuer cette sensation. L’impossibilité d’identifier les opérateurs en est une, la part d’animalité transmise à la machine par des opérateurs qui manquent de sommeil en est une autre. En effet, dans les années 1980 et 1990, la préparation et l’exécution des performances a parfois nécessité la présence d’une cinquantaine de personnes œuvrant jour et nuit pendant près de deux semaines. « Lorsqu’on atteint un état d’épuisement total, la conscience, la part de nous qui négocie avec le réel et la logique, s’absente. Seule l’intuition reste. On se transforme alors en une sorte d’animal à l’affût. C’est quand on parvient à transférer cette part primitive à la machine qu’elle semble être en vie. » Ces machines à l’aspect organique ne ressemblent en rien aux machines lisses et hermétiques de nos quotidiens, pensées par et pour l’homme. Là, on dirait qu’une force intrinsèque a poussé des rebuts à s’assembler et à se mettre à vivre spontanément. Il faut dire que Mark Pauline n’a jamais été réellement convaincu que les machines étaient inanimées. Il les suppose vivantes « à un certain niveau » et appuie son intuition en mentionnant l’ouvrage War on the Age of Intelligent Machine du philosophe Manuel DeLanda. Ce dernier renverse l’idée convenue selon laquelle nous contrôlons le monde inanimé ; nous ne serions que des pollinisateurs permettant aux machines de se reproduire et d’évoluer à travers nous.

Mark Pauline a confié un jour qu’il aimerait que les gens pensent au Survival Research Labs sur leur lit de mort. S’il n’est pas certain que leur puissance émotionnelle soit telle qu’ils balayent tout autre souvenir faisant la vie d’un homme, personne ne reste indifférent aux shows du SRL. Ils ont même laissé parfois des gens très agacés dans leur sillage. Les chrétiens fondamentalistes américains, par exemple, n’ont jamais pardonné à Mark Pauline d’avoir voulu utiliser des bibles comme combustible, et ses relations avec les pompiers de San Francisco ont longtemps été plus que tendues : ils ont banni le SRL de la ville pendant plusieurs années. Si la personnalité sulfureuse de Mark Pauline n’arrange rien à l’affaire ce sont les machines, provocantes, qui sont souvent à l’origine du grabuge. En particulier le V1, une réplique modifiée de la bombe éponyme employée pendant la Seconde Guerre mondiale par l’Allemagne nazie, qui a rameuté plus d’une fois toutes les voitures de police des environs.

Une performance donnée dans la ville autrichienne de Graz, en novembre 1992, ne serait pas non plus passée inaperçue. Alors que les guerres en ex-Yougoslavie grondent encore au loin, le SRL est convié dans le cadre du Steirischer Herbst Festival à investir une usine de papier toilette, en plein centre-ville, pour y produire The Deliberate Evolution of a War Zone, impliquant le V1 et d’autres machines qui font un sacré boucan. Bien que la ville ait été placardée de posters du SRL, certains habitants ont pensé qu’ils étaient bombardés. Ils ont commencé par joindre la police, mais refusant de croire que tout ce vacarme, c’était de l’art, ils ont directement appelé le ministère de la Défense à Vienne.
Mark raconte et entretient la légende : « Les Autrichiens ont décrété un état d’alerte. Une patrouille de soldats a débarqué pour savoir ce qu’on foutait là-dedans mais nous étions trop occupés avec les machines pour comprendre ce qui se passait. Le lendemain, la presse de droite se déchaînait sur ces artistes qui insultent la patrie et son armée. On nous a expliqué que les militaires étaient furieux et que nos machines seraient confisquées si on comptait les réutiliser. On a déclenché un incident national alors qu’on est une bande d’imbéciles et qu’on fait juste des blagues … »

 

Illustration : Jérémy Piningre, pour Mouvement

La brutale éloquence

« Un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes ». Les mots empruntés au poète Gaston Miron décrivent assez justement Mark Pauline, qui se dissimule derrière l’humour quand sa provocation se confronte à des protestations violentes. Or sa blague, le tour qu’il nous joue avec ses spectacles « dangereux et dérangeants depuis 1979 », c’est de mettre en exergue notre rapport ambivalent à la violence. Une ambiguïté pointée par William T. Vollmann. Le journaliste et essayiste californien a bourlingué à travers le monde pour décrire sur des milliers de pages les variations infinies de la violence et a dédié un chapitre de son livre The Rainbow Stories au Survival Research Labs. Interviewé par le critique Larry McCaffery, Vollmann dira que le SRL « d’une part éduque les gens au monde extrêmement violent dans lequel nous vivons et les aide à se mettre en lien avec des sentiments vicieux, vides et mécaniques ainsi qu’à les comprendre. De l’autre, il profite de ces sentiments car les gens aiment regarder ce genre de chose pour la même raison qu’ils regardent des films d’horreur ».

Si Mark a implanté son chapiteau dans le mince espace où réside cette ambiguïté, c’est pour nous dire que la violence peut être autant célébrée que refusée. « J’aime les choses extrêmes, les armes militaires, les explosions et tous ces trucs mais je n’ai jamais voulu tuer personne, c’est même pour cela que je refuse de travailler dans l’armée ou même dans une entreprise. Le SRL est la façon que j’ai trouvée pour pouvoir participer à quelque chose d’intense et de violent en me passant des choses négatives qui y sont généralement associées. »

La réflexion autour de la violence est essentielle pour comprendre comment Mark Pauline a créé le Survival Research Lab et pourquoi il le continue. Elle l’a poussé à mettre en scène sa propre survie et nous enjoint à penser la nôtre. Ayant grandi dans un monde froid se menaçant de destruction nucléaire, Mark s’est toujours interrogé sur l’usage moral de la technologie, puisqu’il est impossible de la freiner et absurde de vouloir la restreindre. À travers ses shows, le SRL nous oblige à la considérer comme un pouvoir, un pouvoir que nous employons, que certains nous confèrent et que nous cédons à d’autres. « Dans les spectacles, il ne s’agit que de violence entre machines mais cette violence est emblématique puisqu’elle donne à voir comment le futur sera. Un futur où les machines seront détenues ou déclenchées par des gens au-delà de l’imagination ».

Au tout dernier dernier acte de son tout dernier chapitre, Macbeth, ivre de puissance, se rend compte que la vie est « une fable, racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». La tirade pourrait presque remplacer l’actuel slogan du SRL tant elle décrit fidèlement ce que Mark tente de nous dire. Les machines de Mark sont inopérantes ; contrairement au théâtre grec antique, aucun dieu n’en sortira pour venir dénouer à temps l’inextricable intrigue et permettre la fin heureuse. Elles ne sont là que pour faire la bagarre et nous mettre une claque ; puisqu’il est peut-être temps, pour nous aussi, de penser et d’agir.

 

Stéphanie Vidal