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Reportages société

L'art de la concession

Dans les allées standardisées des cimetières français, rares sont les tombes qui sortent du lot : les familles en deuil préfèrent choisir une sépulture préfabriquée sur catalogue. Un marché lucratif que certains plasticiens n’hésitent pas à infiltrer, s’emparant du monument funéraire tels des Don Quichotte à l’assaut de l’industrie funéraire.  

Par Orianne Hidalgo-Laurier

 

Interdiction absolue de s’approcher et de toucher la sépulture » : le cartel, planté sur une tombe dans le fin fond du cimetière du Montparnasse, hérisse le poil. Depuis quelques mois, un caisson de bois équipé d’une alarme et braqué par trois caméras a remplacé la stèle réalisée par le célèbre sculpteur roumain Constantin Brancusi. L’œuvre avait été commandée par la famille pour honorer la mémoire de leur fille, une jeune exilée russe, qui se suicida en 1910. Un siècle plus tard, les héritiers de la concession sont en procès avec l’État français qui a labellisé le monument « trésor national » : ils revendiquent leur droit de revendre aux enchères cette première version du Baiser estimée à 50 millions d’euros, quitte à démembrer la sépulture. En attendant le dénouement de cette affaire, la stèle a été mise à l’abri des regards. Une manière radicale d’annoncer que la place de l’art, du vrai, n’est pas dans les cimetières. Les plasticiens auraient-ils complètement déserté cet espace public devenu la chasse gardée des entreprises de pompes funèbres ?

 

 Le situationniste du cimetière

« L’art funéraire, c’est du passé, confirme André Chabot, spécialiste en la matière. On ne veut pas s’appesantir sur la mort donc on laisse ça aux professionnels, dont la mentalité générale se résume à “mourrez, nous ferons le reste”. » Artiste, journaliste et concepteur de monuments funéraires, il a passé un demi-siècle à parcourir le monde pour photographier les sépultures, des plus grandioses aux plus kitsch. Son constat est rude : « Le cimetière français est un parking où on rentabilise l’espace. C’est devenu une déchetterie pour se débarrasser des corps. » Pour sa propre tombe et malgré les protestations du conservateur du cimetière, il a fait rénover une chapelle de 1830 sur les « Champs-Élysées du Père-Lachaise » à l’intérieur de laquelle est installée la reproduction géante de son Leica en granit noir : « Je voulais avoir un monument exceptionnel pour continuer, même après ma mort, à faire du spectacle. » Selon ce dandy tout droit sorti d’un film de Tim Burton, l’âge d’or de l’art funéraire européen court du XVIIIe siècle aux années 1930, quand les aristocrates puis les bourgeois faisaient appel aux plus grands sculpteurs pour immortaliser leur puissance et rivaliser de grandiloquence : « La tombe est un signe extérieur de richesse. Dans un cimetière, comme partout, il y a les beaux quartiers et les quartiers pauvres. » C’est à Milan, que l’on en trouve la quintessence avec le tombeau de la famille Campari – du nom de l’apéritif : le sculpteur Giannino Castiglioni a reproduit la Cène grandeur nature, Jésus-Christ sous les traits de Davide Campari et Judas sous ceux de son concurrent Alessandro Martini. À côté d’une telle statuaire, les cinq sépultures qu’André Chabot a conçues pour le Père-Lachaise ne font pas le poids. Lui-même considère davantage ce travail comme de l’artisanat. Avec son fonds de 220 000 photographies de tombes, il préfère composer des romans-photos et des albums de famille, fabriquer des « cercueils volants non identifiés » et autres véhicules psychopompes, ou encore élaborer un jeu de « Necropoly ». Autant d’installations à l’ironie grinçante qui pourraient être des prototypes pour d’éventuelles sépultures mais qui restent exposées dans les lieux traditionnels de l’art contemporain.

 

 

« L’arnaque des entreprises de pompes funèbres est l’illustration la plus laide de la société de consommation »

 

Vernir sa tombe

En allant jusqu’à organiser un vernissage dans le cimetière du Montparnasse en 2016, Milène Guermont revendique haut et fort la nature artistique de la tombe qu’elle a réalisée pour un scientifique, expert de la lumière. La plasticienne lui a même donné un titre : Causse, en référence aux origines de son commanditaire. La sépulture, un bloc noir à 12 facettes perfusé de fibres optiques, s’inscrit dans la lignée d’un travail tourné sur l’innovation en matière de béton et l’interaction avec les spectateurs. « J’ai pris conscience que mon œuvre était une tombe seulement le jour des funérailles de mon commanditaire », admet Milène Guermont, qui avait accepté avec réticence sa demande. Spécialiste de la sculpture monumentale en espace public, sur la place de la Concorde à Paris comme sur le site classé de la plage d’Utah Beach en Normandie, la jeune femme s’est heurtée cette fois à la réglementation rigide du cimetière. Pas moins de trois dérogations ont été nécessaires pour imposer un matériau autre que le granit ou le calcaire et torpiller la traditionnelle structure en strates des tombes. Effet de nouveauté ou réelle prise de conscience qu’un autre monument funéraire est possible, le succès de Causse a dopé les commandes de la plasticienne, qui les refuse systématiquement, craignant l’étiquette « funéraire ». À l’exception d’un deuxième monument qu’elle inaugurera près de la tombe de Balzac. Le cimetière du Père-Lachaise, le plus visité au monde, offre une visibilité qui ne se refuse pas.

 

 

Le Gustave Doré du cimetière

Loin des projecteurs, Jean-Michel Moutte se préoccupe peu de la cote des cimetières où il travaille quotidiennement. Pour ce graveur de portrait sur pierre, tous ces lieux incarnent une galerie en plein air. À Montparnasse, où il a réalisé le portrait du styliste Bernard Lacoste, comme au nouveau cimetière de Livry-Gargan, coincé entre une voie rapide et une zone commerciale, où il entame l’ornement d’une chapelle ouverte pour une famille serbe. « Dans les communautés plus attachées aux traditions, par exemple tziganes, juives ou slaves, les gens aiment avoir de belles tombes, peu importe le rang. Pour le Français moyen, moins c’est cher, mieux c’est », généralise-t-il, généreux en anecdotes sur les excentricités de certaines demandes, les malentendus esthétiques et les combines pour affronter les caprices du climat sur ses lieux de travail. « Ça, c’est le résultat de 40 ans de métier ! » plante-t-il en montrant ses doigts raboteux avant de reprendre sa pointe sèche, clope vissée aux lèvres, assis sur sa mallette à outils posée à même la pierre tombale. Il grave en ce moment un portrait solennel et en pied à l’échelle du monument, à partir de différentes images du couple de commanditaires : l’homme en costard est assis, sa femme debout à ses côtés, la main posée sur son épaule. Le graveur, qui avait déserté très tôt l’école des Beaux-Arts de Paris, corrige d’un trait le sourire disgracieux de « Monsieur », dont il a scotché la photographie à hauteur de regard, comme le faisaient les sculpteurs de monuments funéraires à la fin du XIXe siècle. « On me demande de faire revivre le défunt. La gravure a toujours été un art de reproduction. » Quand cet ancien vendeur de mouchoirs ambulant s’est lancé en 1980, ils n’étaient que deux graveurs spécialisés en France. Dix ans plus tard, le marché du funéraire, dont les municipalités avaient le monopole depuis 1905, s’ouvre à la concurrence. Les entreprises de pompes funèbres fusionnent dans des conglomérats qui contrôlent toute la chaîne du funéraire, des obsèques à la marbrerie. « Aujourd’hui, les deux grands leaders du funéraire, OGF et Funécap, achètent du matériel dégueulasse en Chine et salarient les artisans. Pour un portrait que je vends à un prix fixe de 750 euros, OGF en demande 2400. » Jean-Michel s’estime tout de même chanceux : les machines ne sont pas encore assez performantes dans le domaine du portrait, contrairement à la gravure de lettres. L’ennui, c’est que sa petite entreprise, nourrie par le bouche-à-oreille, passe inaperçue sur le marché mondialisé de la mort : « La plupart des gens ne savent pas que j’existe et puis c’est très délicat de faire de la publicité dans ce domaine… » Qu’importe, le graveur compte bien mourir au travail, comme Molière sur sa scène, directement au cimetière

 

Du Malevitch en série

Absorbée par le mastodonte Funécap en 2013, l’enseigne Rebillon – « la référence de la tradition funéraire parisienne depuis 1811 » – privilégie l’Inde pour sous-traiter la gravure et la réalisation des monuments, à quelques exceptions près. « Les gens veulent pouvoir rapidement passer à autre chose. En général, ils choisissent un monument sur catalogue et délèguent l’essentiel du design sur la gravure », précise Valéry Guyot- Sionnest, fondatrice de l’agence de prestation funéraire AlteRiva et « rapporteur d’affaires » pour le groupe. « Le monde funéraire est carcéral. On est là pour adoucir ce moment, considère cette ancienne directrice de communication reconvertie en “funeral planner”. Le monument funéraire représente 50 % du processus d’acceptation de la mort. » Elle dirige donc systématiquement ses clients en deuil vers le service commercial de la marbrerie. Le prix du monument, fabriqué en usine, décolle à 1000 euros pour les modèles en granit basiques et peut s’envoler à plus de 400 000 pour les « sur-mesure ». C’est David Sotille, le « créatif de la bande », rescapé de la communication visuelle, qui les dessine et les modélise en 3D. Derrière l’éternel décorum de fleurs artificielles et plaques de marbre des boutiques qui ceinturent le cimetière du Montparnasse, le dessinateur s’égare un instant en montrant la photographie d’une de ses récentes créations : « Ce parallépipède noir, c’est du Malevitch en granit finalement ! » Puis, devant une pierre tombale aux lignes courbes et en forme de bateau : « L’idée, c’était d’évoquer une voile sans la montrer, en créant du mouvement. J’aurais préféré que ce soit plus abstrait encore mais c’est le client qui décide, regrette cet amateur de futurisme, bien obligé de reconnaître le goût douteux de certains monuments. Les gens ne vont pas dans une agence de pompes funèbres en pensant aller dans une galerie d’art. » L’enseigne Rebillon a tenté de proposer un « catalogue artistique » en collaboration avec des plasticiens indépendants. Sans succès : la bonne vieille tombe préfabriquée reste la valeur la plus sûre.

 

 

«J’ai pris conscience que mon oeuvre était une tombe le jour des funérailles de mon commanditaire ! »

 

Le Don Quichotte des pompes funèbres

Il faut quitter la capitale et ses cimetières réputés pour rencontrer Pierre Aubert, l’artiste qui se bat depuis une trentaine d’années pour la reconnaissance d’un art funéraire contemporain. Au bar du Novotel de Metz, les images de la cathédrale Notre-Dame de Paris en feu et de la chute de sa flèche tournent en boucle à la télévision : « Si le patrimoine français manquait d’éclairage, c’est chose faite ! » lâche-t-il, bien content que la « verrue de Viollet-le- Duc » ait brûlé. Pierre Aubert se présente comme le père des « arts derniers », un mouvement qui aurait une place dans l’histoire de l’art au même titre que l’art nouveau. Avec sous le bras un énorme catalogue bourré d’articles de presse, de correspondances, de cartons d’invitation et de photographies des sépultures qu’il a réalisées, l’artiste détaille les étapes de sa croisade. « Les lobbies du funéraire sont assis sur une branche et je suis la scie ! » déclare en préambule l’homme qui a ouvert la première galerie dédiée à l’art funéraire à Paris et convaincu une puissante entreprise de pompes funèbres de lancer un catalogue de sculptures originales, avant que celle-ci ne fusionne avec le groupe OGF. Le cynisme de l’industrie s’avère insupportable : « Les choses sont très bien ficelées. Dans ces entreprises, tout est fait pour que vous choisissiez dans l’instant l’objet mémoriel qui vous conviendra. Les gens ne savent pas qu’ils peuvent attendre dix ans pour en installer un. Cette arnaque phénoménale est l’illustration la plus laide de la société de consommation ! » Et de citer le slogan de Roc Eclerc, le supermarché de la pompe funèbre – « Parce que la vie est déjà assez chère ».

 

            

 

Du sculpteur au « sépulteur »

En fin connaisseur du patrimoine architectural, Pierre Aubert voit dans les rites funéraires néandertaliens l’origine même de l’art, bien avant l’avènement de l’outil : « Quand il s’agit d’un monument funéraire, on n’est pas en train de parler de la beauté d’un Combas ou d’un Jeff Koons, on ne peut pas tricher. Dans ce domaine, il y a un champ d’expression immense qu’on ne retrouve nulle part ailleurs et qu’on n’apprend pas dans les écoles d’art. » En ce qui le concerne, c’est une suite d’expériences singulières qui a forgé sa foi en la nécessité d’avoir des œuvres d’art dans les cimetières, certain que seule la contemplation de la beauté permet de diminuer la douleur. À l’âge de 15 ans, par exemple, il a dû aider son père à transporter le corps de son grand-père, décédé dans un lit autre que le sien, jusque dans la bonne maison : « Je me suis vu prendre mon grand-père par les pieds et le mettre dans le coffre de la DS. Vivre un épisode comme ça, je vous assure, ça blinde ! » Les monuments funéraires qu’il réalise renvoient à la vanité de l’existence, en plus d’avoir une fonction très triviale : une stèle en forme de chaise, de nichoir à mésanges, de girouette ou encore en miroir. Pour sa future tombe, il a installé un panneau de limitation de vitesse à 200 km/h, visible depuis la route qui borde le cimetière. « N’importe quel plouc qui passe par-là est capable de comprendre cet art-là ! » assure-t-il dans un clin d’œil moqueur à la fameuse « démocratisation culturelle ». L’artiste ira même jusqu’à contacter Castorama pour que la chaîne de bricolage propose un rayon spécial « sépulture », espérant voir essaimer une forme d’art brut dans les cimetières. L’esprit tourné vers l’avenir, il mise sur le jour où sera reconnu le métier de « sépulteur », qui rassemblerait plasticiens, architectes, artisans ou encore paysagistes : « Dès demain, je peux créer un millier d’emplois. On recense plus de 600 000 décès par an en France ! »

Pour l’heure, les startups françaises qui se targuent d’innover dans le domaine funéraire laissent les artistes sur le bord de la route. Parmi elles, Funeral Concept avait fait une entrée fracassante au salon funéraire parisien de 2013 avec une pierre tombale d’exposition à l’effigie d’une femme nue peinte par un artiste-aérographe. Sept ans plus tard : « L’art funéraire, c’est fini, estime Émilien Rondard en charge du développement. On est revenu vers du design standard pour plaire au plus grand nombre et à la filière. » La « révolution » promise par Funeral Concept se résume à des monuments flashy, au kitsch plus « léger et joyeux », produits en série mais sur la surface desquels les familles peuvent continuer d’intervenir. « Nos produits traduisent notre “philosophie de l’affect”. Ça fait écho à la société actuelle. On personnalise bien les bouteilles de Coca-Cola. »

 

 

Texte : Orianne Hidalgo-Laurier

Photographies : Émile Barret