Reportages littérature

Le paradis lexical

Ils ont connu la guerre, puis l'électrochoc de la récession. À l'écart du milieu culturel qui l’encense, une génération émergente d’écrivains chronique l’Irlande contemporaine, ses paysages brumeux et ses déboires politiques. Rencontre sur les bords de l’Atlantique, au pub ou au coin du feu, avec ceux qui revendiquent le chômage comme moteur et l’écriture expérimentale comme arme.

Par Emile Poivet

 

« Tu vois cette montagne de casse métallique à l’embouchure du port ? C’est une de mes images préférées. Le truc gonfle et gonfle pendant des semaines et puis, une nuit, il disparaît. Dans un bateau et direction l’Espagne. » De l’autre côté du phare, un cargo à l’envergure d’un porte-avion supporte vaillamment un gigantesque chargement d’éoliennes. Le vent marin fait défiler les saisons comme des diaporamas. Une main vissée sur son chapeau Stetson, Mike McCormack déambule sur les docks du port de Galway. La démarche en crabe comme moulée par les vents, les lunettes embuées par 53 années effilochées sur ce fjord marécageux, à affronter cette côte béante et bleue. Ce dimanche midi, à l’extrême-ouest de l’Europe, le front de mer est désert : les braves gens sont à l’église et les mécréants chez Taylor’s, le coude imprimé dans le bois du comptoir, l’oeil rivé sur la télé. Tottenham joue contre Arsenal. Devant la porte bleue creusée dans la pierre grise du pub, Mike McCormack raconte. « Ce pub est une putain de parabole, il te raconte l’Irlande comme pas d’autres. J’y ai bu 20 ans de ma vie. Je me mettais là, dans ce coin, et je figgnolais mes manuscrits. Au début de la prospérité, cette période glauque, le lieu a été transformé en club de strip-tease. Ça a duré dix ans, jusqu’à la crise de 2008. Puis des jeunes gars l’ont renvoyé à sa fonction d’origine. »

Mike McCormack est écrivain, avant-gardiste toujours, à succès depuis peu. Comme tous les artistes de sa génération, il se mélange les pinceaux quand il s’agit d’apposer des adjectifs sur l’humeur du pays depuis les accords de paix signés avec la couronne anglaise en 1998. Les « bonnes années » avaient entériné son anonymat, les « mauvaises années » auront fait sa réputation. La décennie dite du « Celtic Tiger », jusqu’en 2008, fut aussi prospère économiquement que creuse culturellement. À l’inverse, le crash de 2008 et la longue récession qui s’ensuivit ont accouché d’une jeune génération d’écrivains brillants et radicaux, aussi révoltés contre le carcan du roman traditionnel que contre les piliers vacillants d’un monde en crise. Cette scène émergente foisonne loin des villes, égrenée sur les bords de l’Atlantique, même si la problématique territoriale du moment tempère son insouciance champêtre : le Brexit menace de scinder le pays en deux. Le Royaume-Uni n’aura pas son indépendance économique sans rétablir une frontière dure entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, pourtant interdite par une clause centrale du traité de paix. « Un conflit intestin à la frange la plus droitière du parti conservateur britannique », tranche l'écrivain. Comme souvent en géopolitique, on a fait sans l’avis des Irlandais.

 

Mike McComarck déambule entre les pales d'éoliennes qui jonchent les docks du port de Galway

 

Je chôme donc j’écris

 « J’ai publié mon premier recueil de nouvelles en 1996. Les critiques étaient bonnes. Il s’est bien vendu ici, il s’est bien vendu aux États-Unis. On m’a collé l’étiquette de “jeune écrivain prometteur” », se souvient Mike McCormack. À la fin du siècle, le vent tourne. En découlent 15 années de disette et trois bouquins qui tombent des étals au bout de quelques semaines, malgré leur invariable succès critique. « Mon éditeur m’a lâché après mon deuxième roman, en 2007. J’avais 40 piges, c’était dur de continuer à écrire. » Le manuscrit de Solar Bones sera refusé tellement de fois que son agent n’ose pas lui dire exactement combien, avant d’être finalement récupéré par Tramp Press, une toute jeune maison dublinoise à la devise bruyante : « Publier uniquement des trucs tellement excitants qu’ils te donnent envie de te foutre le feu et de te défenestrer ; ne jamais trop s’éloigner du pilon ». Sorti en 2016, le roman est un carton commercial. Il vaudra à son auteur de remporter le Dublin Literary Award et ses 100 000 euros, qui en font le prix littéraire le mieux doté au monde.

La trajectoire de Mike McCormack est volontiers parabolique également : son passage à vide coïncide exactement avec la chronologie du Celtic Tiger. « Le milieu culturel irlandais était devenu nombriliste et conservateur. On publiait des romans historiques, des biographies… la posture dominante était curatoriale, pas curieuse. » Le corollaire des périodes de croissance est que tout est à vendre, y compris son intégrité. « À cette époque, un écrivain irlandais était publié soit à Londres, soit à New York. Dans les réunions éditoriales, je me retrouvais à devoir non seulement expliquer mon travail mais m’autotraduire, et finalement réviser mes manuscrits pour qu’ils soient conformes à l’idée qu’on se faisait de l’Irlande, là-bas, derrière l’océan. » Sarah Davis-Goff, cofondatrice de Tramp Press, renchérit : « Nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait aucune maison d’édition indépendante gérée par des femmes en Irlande. C’était en 2013, on s’était fait virer et on ne trouvait pas de travail dans l’édition. Finalement, c’était plus simple de monter notre propre commerce. » La maison ne publie que trois titres par an, par exigence. Rapatriée au pays, l’infrastructure éditoriale oppose une résistance à l’exotisation de sa production autant qu’aux logiques de rentabilité, hégémoniques à Londres et à New York. En amont des éditeurs, les magazines littéraires de la trempe de The Stinging Fly se chargent de délivrer aux aspirants cette fameuse « permission d’écrire ».

L’adage selon lequel « quand il n’y a pas de boulot, autant écrire un bouquin » trouve une résonance particulière en Irlande. Écrire sans carriérisme, écrire au plus près de soi : la production contemporaine, foisonnante et protéiforme a en partage une fibre expérimentale. Les auteurs de cette génération ont d’ailleurs raflé trois des quatre premières éditions du Goldsmiths Prize, dédié à la fiction qui « sort du moule et élargit les possibilités de la forme romanesque ». Jusqu’ici, rien d’anormal – de Joyce à Flann O’Brien, de Beckett à Heaney, viser l’expérimental est presque conventionnel. Les écrivains de l’île, petite turbine révolutionnaire de la littérature, n’ont jamais fait autre chose que réinventer le genre. Solar Bones, le dernier roman de Mike McCormack, couronné par le Goldsmiths Prize en 2016, est crié d’une seule phrase par le fantôme d’un homme tout juste foudroyé par une crise cardiaque. Dans la baie fauve de Sara Baume, nominée l’année suivante, est entièrement adressé au chien du narrateur. Dans City of Bohane, le premier roman de Kevin Barry, lauréat en 2015, c’est la mémoire affective et collective d’une ville futuriste qui prend à charge la narration.

 

 

L’amour de Babel

« Je voulais que les premières pages du roman sonnent comme le bruit blanc d’une radio mal réglée, et que le lecteur ait à affiner son oreille peu à peu, jusqu’à trouver pile la bonne fréquence. » Avachi au fond d’un fauteuil Louis XVI, dans un café de Dublin, Kevin Barry triture un gros anneau en fer entre ses mains noueuses. Sa crinière rousse détonne sur les épais rideaux de velours rouge, il est 11 heures. « Enlève le flash, mec, j’ai pas dormi », lâche-t-il avec un sourire. Les mots sont battus et roulés sous la langue puis s’étiolent en écume sur la dernière consonne : c’est l’intonation ouvrière des faubourgs de Cork et Limerick qu’il prend tant de peine à restituer sur la page. « Je pense que tous les bons écrivains sont des musiciens frustrés. Si je savais chanter je serais tranquille, mais je chante hyper faux, je suis obligé d’écrire des romans, faut que j’évacue cette pulsion lyrique. » En huit siècles d’occupation, le colon anglais a fini par imposer sa langue dans les écoles et les institutions ; néanmoins, le pays reste balayé de vernaculaires plus ou moins clandestins. Anglais de la reine au nord, dialectes métisses au sud, et des communautés gitanes qui essaiment leur patois informel au mépris des frontières. Si l’anglais cimente la communication du pays, le gaélique irlandais « est toujours là en toile de fond, dans la façon dont on forme nos phrases, dans notre tendance à inverser les clauses », explique Kevin Barry.

 

 

L’irlandais a un ancrage historique à l’ouest du pays. « Ce gros trous qu’est l’océan Atlantique, cette putain de masse lancinante, a façonné un peuple neurotique, nerveux. On passe l’hiver enfermé dans des pubs, il faut absolument se raconter des histoires pour échapper à la folie. » Assimiler les traditions orales par le roman est au coeur du projet littéraire irlandais, de Joyce à Barry. Si la démarche de cette littérature est partiellement patrimoniale, elle contient l’aveu de sa propre impuissance à faire du langage une arme politique. « Il faut parfois des années avant de comprendre ce qui s’est vraiment dit dans une conversation irlandaise, assure Kevin Barry. On adore parler mais pour en dire très peu, le sens profond est toujours déguisé. Le parler irlandais est fait de micro-agressions, de guerres de pouvoir. » Pour McCormack également, la langue ordinaire est pétrie de résidus coloniaux : « Notre rapport au langage s’est construit autour d’aspirations médiatrices, conciliantes. C’est l’héritage d’une longue tradition de maintien de la paix. »

 

Émigrer par reflexe

« J’ai grandi avec trois certitudes sur le vaste monde. » Mike McCormack se tasse sur la banquette. « Il y aura toujours du chômage en Irlande ; il y aura toujours la guerre en Irlande du Nord ; ma génération, comme les précédentes, sera contrainte à émigrer ». L’émigration comme horizon, comme aventure et comme exil ; l’émigration comme un réflexe. « En grandissant dans un minuscule village, je savais que ma famille s’étendait de Londres à Boston. La représentation mentale de mon monde, celui auquel j’avais accès, était presque sans borne. » 80 millions de personnes se définissent comme irlandaises, au-delà des cinq millions qui habitent le pays. À la façon des Kurdes ou des Israéliens, les Irlandais arborent leur héritage comme un talisman métaphysique. L’affection superstitieuse qu’ils vocifèrent est à sous-titrer par le traumatisme du déracinement. Kevin Barry, un peu à contre-courant, s’est exilé pendant la majeure partie du Celtic Tiger. Après avoir occupé 17 adresses en 15 ans, dans une poignée de pays, il rachète un baraquement en ruine au cœur d’un marécage, dans le nord-ouest du pays. L’écrivain est mû par les deux instincts contradictoires qui régissent la production littéraire irlandaise: l’attachement viscéral au terroir et l’injonction au vagabondage.

Néanmoins, à cette génération, le triptyque historique de l’asservissement – couronne, Église, chômage – paraît moins implacable, avec des conséquences pour le roman. La barbe blanchie par l’écume de son cappuccino, Kevin Barry schématise. « Il y a deux écoles littéraires en Irlande : la prose catholique et la prose protestante. La prose catholique, c’est Joyce qui noircit la page, c’est des putains de vitraux baroques. La prose protestante, c’est Beckett qui vide la page, c’est maigre et frugal, comme une petite chapelle austère. Ces deux influences sont tellement puissantes que, jusqu’à la fin du siècle, on n’osait pas en dévier. » Ces deux paroisses, Barry les satirise volontiers. Sa génération est la première à échapper au clivage religieux qui gouverne la vie politique et sociale de l’île depuis toujours. En littérature comme dans les affaires courantes, les nombreux scandales de pédophilie dans l’Église irlandaise auront sans doute achevé de décoller certains poncifs. Face à un clergé faible, les habitants ont même arraché le droit à l’avortement en mai dernier.

 

Chien borgne et eau contaminée

La renaissance littéraire actuelle est incontestablement à dominante féminine. Sara Baume, romancière et plasticienne de 34 ans, en a été une des premières révélations. Nous la rencontrons dans la maison où elle a grandi, à 30 kilomètres de Cork. Un vent marin a chassé la grisaille : pendant de brèves minutes, le soleil dépoussière les carreaux de la cuisine. Au-dessus d’un potage de légumes, sa mère décortique les mérites de Milkman, le dernier roman d’Anna Burns. Faute d’impératifs professionnels, la chaumière vit au rythme des conversations littéraires. « Je suis issue de la génération Disney, celle qui a grandi avec la prospérité, confie la jeune écrivaine. Tout s’est brusquement écroulé quand j’avais 25 ans. Avec mon compagnon, on a vécu cinq ans aux minima sociaux. Personne ne me disait d’arrêter de faire de l’art pour aller chercher un vrai boulot, ce discours-là n’existait pas. » Publié par Tramp Press, Dans la baie fauve, son premier livre, relate l’errance d’un rentier marginal et de son chien borgne dans l’arrière-pays conservateur. Comme un marqueur fort de cette génération, le roman affiche un désintérêt profond à l’endroit du récit, puisant autant dans les traditions littéraires expérimentales, Nouveau Roman en tête, que dans l’expérience personnelle et politique de cette île meurtrie et dissidente.

Le terroir et l’errance. Et l’on aura du mal, tout au long de cette déambulation sur la côte Atlantique, à ne pas lire le paysage à la lumière du politique, comme le font mécaniquement les écrivains que nous avons rencontrés. Ici, le blanc brouillard d’hiver suffoque dans les épaisses volutes crachées par les usines ; à marée basse, des plages boueuses luisent de colorants toxiques ; il y a toujours une centrale nucléaire pour faire vrombir la terre, une raffinerie de pétrole lovée dans le coude de la prochaine falaise. En Irlande, les années du Celtic Tiger ont concordé avec une série de scandales écologiques et sanitaires, dont la contamination du réseau d’eau de Galway en 2007, longuement évoquée par McCormack dans Solar Bones. S’il était relativement facile de fédérer contre l’impérialisme britannique, le pays est aujourd’hui assujetti à un colonialisme plus insidieux, qui souffle depuis l’ouest. L’Irlande est après tout le plus grand paradis fiscal au monde ; c’est naturellement ici que les multinationales américaines s’implantent pour accéder au marché européen.

« Entre les Troubles [guerre de basse intensité autour de la frontière nord-irlandaise pendant la seconde moitié du XXe siècle – Nda] et le Celtic Tiger, l’Irlande n’a pas eu le temps de faire voter des mesures écologiques ou d’instituer une ceinture verte », analyse Sara Baume. « Quand nous avons voulu nous installer en bord de mer, nous nous sommes retrouvés à louer une cabane entre une centrale nucléaire et une raffinerie de pétrole. »

Ce capitalisme sauvage met en crise les habitudes de vie des régions rurales sur lesquelles il s'implante, et historiquement cadencées par ce climat sévère et changeant qui nourrit toutes les conversations. En gaélique irlandais, il y a 31 termes pour décrire le processus de décomposition d’une algue sur la berge, qu’on utilise ensuite comme un engrais naturel. Les romans de Sara Baume et de Kevin Barry sont structurés rhétoriquement autour des quatre saisons ; un motif récurrent de cette littérature est la migration des moineaux, qui, chaque année, arrivent plus tard, plus épuisés, moins nombreux. Les paysages d’Irlande de l’ouest deviennent l’arène politique où s’articulent des aspirations contradictoires, entre tradition traumatique et modernité polluante, entre enracinement et dépaysement. « C’est à l’intersection de tous ces facteurs que naît la littérature contemporaine irlandaise : c’est une écriture à la hauteur de son époque, et qui radicalise la forme pour en capturer la singularité. » Sur sa main droite, coulée à l’encre, une plante grimpante étreint un cerf-volant.

Le fantasme nationaliste d’un pays réunifié, matrice essentielle des discours militants pendant les années de guerre civile, perd du terrain au profit d’une aspiration plus sensible : qu’après avoir obtenu son autonomie politique en 1998, l’Irlande arrache durablement son indépendance économique et culturelle. On essaiera sans doute de nous faire croire que les années de crise furent improductive à tous les niveaux ; que l’éclosion de cette scène littéraire s’articule autour du retour à la croissance. Les yeux dans le fond de sa bière, l’air inhabituellement concentré, Mike McCormack anticipe un contre-discours. « Il est très important de se souvenir que l’origine psychosociale de cette écriture particulière remonte à 2008. Nos instincts expérimentaux s’inscrivent dans la tourmente, toujours. » Une main sur son Stetson, la démarche en crabe, l’écrivain s’engouffre bravement dans la bourrasque quelques minutes plus tard. Au-dessus du port, un timide arc-en-ciel s’étire sur le ciel d’eau.

Texte : Emile Poivet

Photographies : Basile Mookherjee, pour Mouvement