© Bea Borgers.
Reportages Théâtre politique

Le temps long du festival

Dégagé du soucis de remplissage des salles, le Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles pense moins au public en terme de « combien » qu’en terme de « qui ». Réflexions sur le travail de médiation entrepris par cette institution incontournable de la création contemporaine. 

Par Valentine Bonomo publié le 14 juil. 2015

Trouver une nouvelle forme d’art, détachée de tout précédent, pour s’adresser à d’autres « formes de vie » encore inconnues ? C’est la mission qu’Halory Goerger s’est donné avec sa nouvelle création : Corps diplomatique. Le groupe d’individus lambda qui le forme, doit donner naissance à une nouvelle humanité et tout reste à inventer. Malheureusement, rien ne vient, et on se demande effectivement, quel sens peut bien avoir un art « vivant » destiné à personne en particulier, qui ne sait ni pour qui ni à qui il s’adresse ? La navette spatiale d’Halory Goerger devient un espace utopique qui, à la manière des cités ouvrières du XXe ou les « villes intelligentes » du XIXe siècle, est censé offrir la solution aux problèmes, indépendamment de ceux qui l’habitent. On sent le malaise. Un peu comme si un festival justifiait son existence sans se demander qui sont ses spectateurs et pour qui il mobilise une grande partie des institutions culturelles d'une ville, transformant pour un temps les trajectoires urbaines de ceux qui seront à un moment ou à un autre, tous les ans, au mois de mai en possession de l’un des 23 500 tickets mis en vente.

C’est justement pour éviter de flotter dans les airs au dessus de la capitale européenne que l’équipe de programmation du Kunstenfestivaldesarts a décidé de donner une place de choix à la médiation, à la manière dont l’événement peut et doit s’inscrire dans la ville, interrogeant par là les multiples visages du spectateur. Le Kunstenfestivaldesarts a certes le privilège de ne pas avoir à trop se soucier de remplir ses salles, reconnaît Anne Watthee, à la fois assistante de programmation et chargée des projets de médiation. La réputation du festival, construite depuis 20 ans, attire le public, surtout un public d’initié probablement, qui vient quelque fois de loin pour jouir de l’ambiance conviviale et artistiquement exigeante. L’équipe en a conscience, c’est un souci en moins. Ne pas devoir trop penser à « combien », autorise à penser à « qui ». Extraits choisis.

 

Bouchra Ouizguen aux « quatre vents »

Vier Winden n’est pas la nouvelle coqueluche des milieux artistiques. Vier Winden – quatre vents en néerlandais – est le nom d’une école de Molenbeek, commune de la région bruxelloise ayant connues de nombreuses vagues migratoires. Une école un peu particulière puisque depuis quatre ans, elle est partenaire du Kunstenfestivaldesarts. Un projet à l’image de la politique éducative et de médiation du célèbre festival : ambitieux, réfléchi, et inscrit dans le long terme. Cette année l’école est devenue théâtre.

Quelques jours avant le début du festival, devant le théâtre de La Monnaie, une dizaine de femmes, la tête couverte de foulards de toutes les couleurs s’agite sous le doux soleil du printemps bruxellois. De loin, on ne les entend pas mais elles donnent l’impression de parler fort. Le regard ailleurs quelques instants, et quand on se retourne, elles ont déjà disparu. Quelques minutes plus tard, cinq autres femmes de Bruxelles, c’est-à-dire de partout, occupent le banc qu’elles ont déserté. Elles viennent participer aux répétitions du spectacle Corbeaux de Bouchra Ouizguen. Une semaine plus tard, on se retrouve à Vier Winden. La cour de l'école a changé de statut pour l'occasion : on y boit des bières et des jus de fruits dans l’attente que quelque chose se passe. Les enfants ont pris la place des ouvreurs, des barmans, des techniciens, des photographes et guident les spectateurs. Jusqu’au moment où le groupe de femmes (dont deux fillettes de l’école) rentrent toutes vêtues de noir pour 35 minutes de transes sous les yeux tantôt curieux, hypnotisés, tantôt ennuyés, tantôt envoutés, des petits et des grands, des spectateurs habitués du Kustenfestivaldesarts, des enseignants et de quelques parents d’élèves.

Depuis plusieurs années, le Festival et l’école expérimentent différentes formes de collaboration pensant chaque année de nouvelles étapes pour ancrer plus profondément la présence de l’acteur culturel et de la création artistique dans l’école, dans les classes, dans le quartier : comment les enfants peuvent devenir spectateur, y compris d’œuvres ne leur étant a priori pas destinées ? Comment les enseignants eux-mêmes peuvent, à travers des parcours de spectateur accompagnés, développer leur rapport à création artistique, à titre personnel comme professionnel, et y puiser des ressources pour nourrir leur pédagogie ? Les opérateurs du partenariat travaillent à explorer les multiples facettes (créer, participer, assister, produire) pour nourrir les dispositifs pédagogiques et éducatif autant que les processus de création et de présentation des œuvres, tous cruciaux dans la construction et la transformation des sociétés contemporaines.

 

Chicago au cœur de l’Europe

« Je m’appelle Jawad, et j’ai 18 ans, je suis jeune à Chicago. » Jawad El Zaïri était le 25 mai au Théâtre national de la communauté française de Belgique et il n’est pas étasunien. Il est Bruxellois. Chicago est une maison de jeunes, proche du centre-ville et également partenaire de longue date du Kunstenfestivaldesarts. À chaque nouvelle édition, et ce depuis quelques années, Jeanne-Renée D. Lorrain et Lars Kwakkenbos, respectivement chargée de projets et dramaturge du festival, vont voir une sélection de huit spectacles accompagnés de « jeunes de Chicago ». À grand renfort de coups de téléphone et de ballades dans le quartier, ils motivent les troupes quelques fois réticentes. Après chaque représentation, une rencontre avec les artistes est organisée pour permettre à ces nouveaux spectateurs de poser des questions, d’approcher au mieux les différentes démarches artistiques. Puis une petite vidéo est mise en ligne, pour laisser une trace, un souvenir et inciter à la poursuite des conversations.

« On va voir des choses qu’on n’aurait pas été voir par nous même. Et on y va avec les potes. On fait quelque chose de différent. Ça renforce notre amitié », raconte Ismaël Khajjou. Petit à petit, chaque jeune développe son propre parcours de spectateur, l’objectif étant de lui donner envie de continuer par lui-même. Cette année l’un d’entre eux  a décidé d’aller voir un spectacle tout seul ; une autre s’est engagée comme bénévole. Ce ne sont pas de petites victoires pour l’équipe. Ils ne s’agit pas d’un programme éducatif souligne Jeanne-Renée mais bel et bien « d’une sortie entre amis, sans différence entre les plus jeunes et les plus âgés », d’une incitation à aller voir du théâtre, à prendre conscience que nous sommes tous potentiellement des spectateurs. Il s’agit d’ouvrir des espaces de débats horizontaux, stimulant la capacité de chacun à poser un regard critique et actif sur quelque chose qui lui est a priori étranger, à exprimer un ressenti en évitant les positions de rejet de ce(ux) qu’on ne comprend pas. Prendre du plaisir à réfléchir, sans hiérarchie. Et nous de nous demander : ce n’est pas justement cela que devrait être l’éducation ? 

 

Artistes-spectateurs

Quand les programmateurs du Kunstenfestivaldesarts parcourent le monde, ils font des rencontres et reviennent les poches pleines de spectacles, mais pas seulement. Ils gardent une place pour les futurs « Res & Ref » : de jeunes artistes internationaux invités à Bruxelles en « Résidence et réflexion » pendant le festival. Objectif : former un groupe de spectateurs pour traverser la programmation, confronter les points de vue, penser ensemble leurs pratiques en regard de ce qu’ils auront l’occasion de voir. L’idée naît du constat que certains des jeunes artistes rencontrés aux quatre coins du monde vivent dans des contextes ne permettant pas nécessairement de développer une trajectoire de spectateur. Comme le suggère peut-être la pièce d’Halory Goerger évoquée en introduction, l’art ne nait pas ex-nihilo : être artiste, c’est aussi se situer dans son temps, avoir conscience d’où et à côté de qui on parle. Être spectateur, c’est s’ouvrir des perspectives, se placer aux côtés et aux mêmes niveaux que ceux qui créent pour questionner notre réalité comme le font les artistes. Être spectateur, c’est alors aussi peut-être la responsabilité des artistes. « Res & Ref » cherche à provoquer des rencontres sans nécessairement viser de nouvelles collaborations à court termes, mais plutôt pour contribuer à nourrir le champs de la création internationale.

Dans une autre pièce programmée cette année, Gala, le chorégraphe Jérôme Bel présente une société du spectacle, où chacun, jeune ou vieux, gros ou mince, serait susceptible de se retrouver sous le feu des projecteurs, en toute légitimité, avec ses défauts et ses qualités. Les projets de médiation et de résidences du Kunstenfestivaldesarts, loin des paillettes, semble plutôt nous dire que chacun devrait avoir l’occasion d’être face à la scène, dans le public, là où la sensibilité se développe et se diffuse, parmi les spectateurs. Diversifier la figure du spectateur, c’est enrichir la pensée critique, la connaissance et les rêveries sur le monde, et ainsi les perspectives de création du bien commun.