© Manuel Obadia-Wills, pour Mouvement
Reportages arts visuels

À l'école des belles lettres

35 années de peintures sauvages, d’addictions frénétiques et des kilomètres de poursuites dans les tunnels du métro. Le graffiti français s’apprête à engendrer sa 4e génération de writers. Malgré les déboires avec la justice, la drague des galeries et l’egotrip sur Instagram, l’esprit vandale court toujours. Rencontre avec ceux qui « cartonnent » des trains.

Par Thomas Ancona-Léger & Jean-Roch de Logivière

 

Repasser sur les traces laissées involontairement par les agents de nettoyage de la municipalité, détourner leurs aplats de peinture aux couleurs fades, imiter leurs gestes mécaniques : Saeio et Rizot, deux graffeurs du collectif PAL déguisés en peintres de la voirie, s’affairent à grands coups de rouleaux et de pinceaux. Dans leur vidéo-manifeste Nolens Volens, ils soulignent la beauté brute et naïve de l’effacement, qu’ils élèvent au rang d’œuvre d’art.

Cette démarche conceptuelle, l’une des plus atypiques sur la scène graffiti de ces dernières années, prend à contrepied les codes esthétiques de la pratique vandale. « Saeio, c’était la provocation par l’humour, un style qui a d’ailleurs lancé une polémique… Son attitude nonchalante et sa manière de faire déstabilisait », témoigne l’un de ses amis. Décédé en août 2017, l’année de ses 30 ans, le graffeur laisse derrière lui des centaines de tags ingénus mais radicaux ; la recherche permanente d’un dialogue brut avec la ville. Saeio laisse aussi un crew : PAL, pour « Peace and Love », trois lettres comme un pied de nez à l’ethos « caillera » qui régit en apparence le monde des writers parisiens. « Il y a une scène old school vraiment hardcore qui nous considère comme des guignols », analysaient ses membres en 2013. À titre de comparaison, deux illustres groupes parisiens ont pour sigle UV, pour « Ultra Violent » et TPK, « The Psychopathe Killers ».

« Si PAL est affilié à une démarche un peu beaux-arts, ils se sont surtout imposés à la force du poignet. Dans le milieu, la quantité compte autant que la qualité », contrebalance Eudes, 35 ans, dont une bonne dizaine à pratiquer la peinture illégale. Dans le graffiti, les frontières entre purisme banlieusard et nouvelle vague ne sont pas si étanches qu’il y paraît. Les cycles de violence et de fraternité alternent. L’année dernière, Saeio et Rap, cofondateur de UV, se fendaient même d’une exposition commune. « Le tag, c’est la perfection en sept secondes, le coup mortel du peintre en une frappe, l’ultime test », disait Saeio, déjà au-delà des querelles de clocher esthétiques.

 

Le bourgeois et la caillera

Quelque part entre addiction frénétique et performance hors-la-loi, le geste du graffeur est clivant pour le reste de la société. S’y intéresser, c’est glisser le pied dans la porte entrebâillée d’un monde à part. Contrairement à ce que laissaient déjà entendre les médias dans les années 1990, le monde du graff a toujours balancé d’un milieu social à l’autre. Honet, 45  ans, figure historique du mouvement, se souvient d’un duo pionnier de la discipline en France : « Bando était un fils de bourges [petit-fils du fondateur de l’ex-banque d’investissement Lehmann Brothers – Nda], il avait rapporté le graffiti de l’un de ses voyages à New York… Alors que Boxer était un prolo pur et dur. Le mec fortuné et la caillera : ça a toujours marché comme ça. » Son premier frisson de graffeur, Honet l’a ressenti vers 16 ans, alors qu’il passe la nuit chez un ami à Carrières-sur-Seine, dans les Yvelines. Bombes de peinture au fond du sac-à-dos, les deux adolescents s’approchent de la ligne de chemin de fer, se planquent dans le fossé et attendent que la voie soit libre pour « poser ». « Moi, c’était un bonhomme rouge, un peu moche mais cool quand même », admet Honet. Sa connaissance du graffiti se limite alors à Subway Art, ouvrage de référence qui retrace les origines du mouvement né à New York dans les années 1970. « Découvrir le graffiti, c’était super excitant, pour moi qui ne connaissait rien à ce qu’il se passait hors de la maison et de l’école. D’un coup, c’était l’aventure. » Boostées à l’adrénaline de l’illégalité, ces escapades lui apportent une forme de socialisation parallèle qui le sort « de la normalité bourgeoise, mais sans trop [le] mouiller ».

Pour Honet, taguer devient instantanément un décret de liberté qu’il n’aura de cesse d’appliquer aux métros et aux tunnels de Paris, dès la fin des années 1980. Lors de ses virées nocturnes ou en pleine journée, son chemin croise celui des skins et des « Zoulous » qui squattent le quartier des Halles. « On se faisait parfois emmerder, mais comme on avait des bombes et qu’on était des tagueurs, les bandes de l’époque nous trouvaient cool. » Pendant qu’il traverse la grande époque, Honet n’imagine pas une seconde que sa pratique le mènera plus tard à une carrière artistique. « Pour tout le monde, on était des débiles, des criminels, des losers. Bref, de la merde. » Aujourd’hui, dans les galeries ou les centres d’art, les choses ont bien changé.

 

Photo :  Manuel Obadia-Wills, pour Mouvement

 

La décennie 1990 marque les prémices de cette reconnaissance institutionnelle et de la récupération à venir. Jack Lang, sémillant ministre de la Culture, dédie au graffiti sa première exposition en 1991. Même le discours de la RATP, pourtant en tête dans la lutte contre le vandale, semble s’adapter : « Bien que nos galeries soient les plus fréquentées, certains modes d’expression n’y auront plus leur place », peut-on lire sur une campagne publicitaire de 1992. Courant 1985, alors que le graffiti n’en était qu’à ses balbutiements, la RATP avait pourtant fait entrer le loup dans sa bergerie en demandant à Futura 2000, un graffeur newyorkais, de « pirater » l’une de ses campagnes d’affichage… De son côté, Honet commence à se faire un nom au sein de la « seconde génération » de graffeurs. Entre deux voyages en Europe, il développe son goût pour l’abstraction et n’hésite pas à troquer ses lettres pour des logos. Au tournant des années 2000, sans délaisser le train ni la rue, il prend le chemin des expositions avec ses amis Stak et So6 et préfigure, selon le chercheur Nicolas Mensch, l’émergence du street art en France.

 

Pulsion et addiction

Chaque dimanche, quand les stores des magasins sont baissés, l’immense exposition s’ouvre en plein jour : Feito, ART, Shiche, TS.HO, Tomek ou Aero prennent possession de la ville. Les traits de Damien, 28 ans, sont encore tirés par la nuit qu’il a passée à peindre. Graphiste web en freelance, il côtoie depuis dix ans la scène de la région parisienne. « La tête de Turc aujourd’hui, c’est le mec que tu vas voir partout dans la rue pendant deux ans, puis qui propose des trucs un peu arty et concept pour aller se faire mousser en galerie », lâche-t-il d’emblée. Son problème n’est pas que certains passent de l’autre côté « parce que ça leur permet de croquer », mais plutôt que le graffiti exposé au premier degré, sur une toile, dans une galerie, perd tout son sens. « Une pièce fonctionne quand tu la prends en pleine gueule dans la ville. Quand je peins, je fais attention à ce qu’elle s’emboîte parfaitement dans le décor et qu’il y ait un minium de jeux avec le relief. » Seule la rue peut procurer à Damien cette spontanéité du geste : « Je fais principalement du tag pour la satisfaction immédiate. C’est une pulsion, un putain d’automatisme. »

Poser frénétiquement son blaze en quelques secondes, sur n’importe quel support, est un exercice de style à part. La vingtaine, Hakim et Jérémy pratiquent exclusivement le tag. « Il suffit d’avoir un feutre dans la poche », expliquent les deux amis originaires d’Asnières-sur-Seine et de Saint-Denis. « Ça vient comme l’envie de fumer une clope. Quand je suis bourré, je défonce tout. » Seuls sur le chemin du travail ou déchirés avec leurs potes, ils ne font aucune différence entre un HLM de Clichy-sous-Bois et un immeuble haussmannien du « triangle d’or » parisien. Ne cherchez aucune revendication politique dans leur geste. « Quand mes potes voient mon blaze partout, ils ne comprennent pas, ils me prennent pour un fou. Je leur réponds : “C’est comme ça.” C’est comme la pub, parfois tu n’as pas envie de la voir. Et puis je préfère voir le tag d’un pote plutôt qu’une pub qui va m’inciter à boire du Yop », poursuit Hakim avec la sincérité désarmante du multirécidiviste. A-t-il une idée du nombre de tags qu’il a posés dans sa vie ? Sa réponse prend la forme d’une question : « Tu serais capable de me dire combien de clopes tu as fumé jusqu’ici ? »

 

Le complexe du chemineau

Le graffiti a toujours été divisé en deux branches, bien distinctes : la rue et le roulant. Pratique la plus noble depuis ses origines à New York, cette dernière catégorie est le royaume des « trainistes ». « Un chemineau adore les trains. Toi, tu as beau passer ton week-end à les défoncer, c’est la même passion ! » rigole Eudes, qui « cartonne » uniquement du roulant. « Certains graffeurs peuvent te parler pendant 45 minutes de modèles de locomotive, collectionnent les miniatures et lisent le journal La Vie du rail » Bien qu’il soit rangé de la pratique vandale, Eudes se réserve toujours quelques jours pour une virée avec son beau-frère, à voler des bombes et se faire des trains. La dernière fois, c’était en Belgique. Lui, c’est la préparation quasi militaire de l’exercice qui l’excite le plus. « Dans le métro, il y a une dimension d’infiltration et une ambiance bien particulière : l’odeur de la graisse et le bruit des rames qui claquent à cause de la tension. C’est quelque chose d’intemporel. » Tout en haut de la hiérarchie des supports, la pratique du métro est divisée en plusieurs paliers, en fonction de l’accessibilité de la rame. « Si tu fais une rame en pleine journée, le coup d’après, pour ne pas passer pour un blaireau, tu dois passer par une trappe la nuit. Puis te faire un wagon complet quand le métro est encore au dépôt. Le summum, c’est l’atelier : là, y a les mecs qui bossent, y a des caméras partout. Mais si tu peux faire un train en entier, alors t’es le roi de la ville. »

 

Erasmus vandale

En 1995, alors que Paris sous les bombes de Suprême NTM devient la bande originale d’une partie de la scène française, Honet commence à s’ennuyer : il a déjà franchi tous les paliers du roulant parisien. « Il y avait peu de concurrence, seulement les UV/TPK et nous. On regardait leurs trains et ils regardaient les nôtres. À force, on tournait en rond. » Un jour, alors qu’il traîne aux puces de Clignancourt pour se recharger en bombes, Honet tombe sur un fanzine de graff allemand. Il découvre le métro suédois et une manière de peindre « sans flèches ni bulles », loin de celle des Américains. C’est décidé, il ira cartonner des trains à l’étranger. « En Suède, la caillera c’est un grand blond avec les cheveux longs qui écoute du hardrock. Alors qu’on se vantait d’avoir fait 30 métros, eux en avaient fait 200 : on s’est rendu compte que les Français étaient les losers de l’Europe. » Pour y remédier et explorer de nouveaux supports, Honet profite du ticket Interrail vendu par la SNCF pour enchaîner les voyages à l’Est. « En Pologne, les stations étaient tellement glauques que lorsqu’on peignait les trains, on recouvrait les vitres en premier car les clodos qui y dormaient nous faisaient vraiment peur. » Conséquence d’une enfance passée à écouter les discours de Georges Marchais et à suivre en famille les funérailles de Tito à la télévision, le graffeur se fixe un objectif de taille : le métro de Moscou.

 

Photo :  Manuel Obadia-Wills, pour Mouvement

 

Un voyage après l’autre, il ouvre la France au tourisme du graffiti. Si bien que dans les années 2000, Paris figure parmi les destinations clés du « programme d’échange » qui s’installe dans le vandale européen. Des centaines de graffeurs transitent dans les métropoles : les transports publics ne sont plus le moyen de déplacement, mais l’objectif du voyage. Eudes faisait partie de ceux qui accueillaient ces touristes : « J’ai hébergé des Tchèques de 18 ans qui n’en avaient rien à foutre de moi, qui voulaient seulement mes plans du métro parisien… Mais aussi des Italiens avec qui j’ai fait la tournée des bars et qui m’ont cuisiné les meilleures pâtes de ma vie. »

 Honet touchera à son but en 2008. Par l’intermédiaire d’un blog de photo, il entre en contact avec une équipe de graffeurs de Moscou et est invité à leur rendre visite. Visa en poche, il s’envole pour Pékin, passe par la Mongolie et débarque à Moscou par le transsibérien. À 35 ans, il se retrouve plongé dans l’univers de vingtenaires moscovites, livrés à eux-mêmes dans d’immenses appartements. « Ils passaient leurs journées à boire de la vodka et une boisson coupée à la MDMA, faisaient des saluts nazis et se battaient », raconte-t-il, concédant qu’à la longue, c’était fatiguant. Mais le métro, « profond, où tout n’est qu’or et symboles communistes », est superbe. Dans les sous-sols de Moscou, Honet observe les graffeurs poser leurs ghetto-blasters au milieu de la station et s’enjailler sur les sons du rappeur américain KRS-One, devant des passants complètements stoïques. « Ils taguaient tous les métros qui passaient, c’était incroyable. Quand un flic débarquait, il suffisait de lui filer cinq euros de bakchich. »

 

Le paradoxe du graffeur

 « Le métro c’est magique : la peinture que tu fais dans une banlieue se balade dans les quartiers riches », analyse Damien. Une magie qui tend à disparaître, à mesure des efforts toujours plus importants de la RATP pour éradiquer le travail des graffeurs. Depuis 2013, la société affirme avoir débloqué 20 millions d’euros, exclusivement alloués au nettoyage. Puisque plus personne ne la voit, photographier sa pièce devient la seule manière de prouver que la peinture a bel et bien été réalisée. « Il ne faut pas se voiler la face, ce qui fait tourner le game ce n’est pas les revendications politiques, mais bien l’egotrip. D’ailleurs, c’est paradoxal : le graffeur tend à devenir l’homme le plus connu du monde, tout en restant anonyme. » Cette dimension, constitutive de la pratique, se télescope avec son aspect illégal et répréhensible. En 2012, le verdict du « procès de Versailles » qui opposait 56 graffeurs à la RATP et à la SNCF mettait fin à la plus grande saga judiciaire du graffiti français. Si les peines prononcées furent relativement faibles en regard des millions d’euros réclamés par les plaignants, Eudes redoute un retour du bâton. « C’est vrai que la pression s’est un peu relâchée ces temps-ci, mais ce n’est pas une raison pour afficher sa tronche partout sur Instagram. » Avec la fin des magazines spécialisés, le réseau social s’est imposé comme le médium principal de diffusion du graffiti. « Ça te permet d’obtenir une crédibilité virtuelle que tu n’aurais peut-être jamais eue dans la rue. Sur Instagram, j’ai été contacté par une galerie new-yorkaise qui voulait m’acheter un reportage sur un crew de graffeurs parisiens », témoigne Hakim. « Ou bien ça permet de te faire serrer plus facilement... », conclut Eudes.

 

Photo :  Manuel Obadia-Wills, pour Mouvement

 

Il regarde avec amusement « des darons du graff se mettre à poster leurs anciennes pièces pour se faire mousser auprès des jeunes. On en voit même qui se remettent à faire des métros après 20 ans d’absence ». 45 ans aujourd’hui, Honet, pour sa part, ne s’est jamais vraiment arrêté. Sur son site, il continue de publier ses prouesses trainistes aux côtés de ses travaux d’illustration, ses excursions dans les catacombes et quelques photos de mecs bourrés. Une manière pour le graffeur de cultiver cette ambiguïté qui en fait « à la fois un personnage public et quelqu’un de mystérieux, un artiste et un voyou délinquant ». De garder cet équilibre entre vie professionnelle et activités vandales. « J’aime autant peindre une façade qu’une illustration pour une grande marque. Ceux qui estiment que je me suis vendu, je les emmerde : j’ai mérité d’être là. Ma vie c’est le graffiti, et le graffiti n’a pas de limites. »

 

Texte : Thomas Ancona-Léger & Jean-Roch de Logivière

Photographies : Manuel Obadia-Wills pour Mouvement