Taysir Batniji, <i>Wallpaper, La marche</i>, Taysir Batniji, Wallpaper, La marche, © Courtoisie de la Galerie Eric Dupont Paris. Production CAPL.
Reportages photographie

Lectoure, les yeux sales

L’ancienne capitale des comtes d’Armagnac accueille, depuis 25 ans, un festival qui donne à voir une photographie, et plus largement un travail autour de l’image, qui refuse de choisir entre aspirations esthétiques et questionnement du monde. Dans ce cadre qui transpire le pittoresque, l’édition 2016 de L’été photographique de Lectoure, baptisée « Utopies, Espoirs, Colères », nous balance notre époque à travers la figure. 

Par Antoine Fabry publié le 18 août 2016

Quand vous empruntez la rue Nationale pour la première fois, un sentiment étrange vous envahit. Il y a, bien sûr, l’effet carte postale. Cette pierre blanche qui vire au jaune soufre par endroit. Cette cathédrale qui vous rappelle que vous êtes sur l’un des chemins de Saint-Jacques. Ces pancartes aux couleurs vives qui vantent la qualité des melons du coin. Ça sent le patrimoine et les vacances en famille.

Et pourtant, certaines devantures dénotent. On ne peut s’empêcher de remarquer qu’il y a quelque chose de curieux ici. Certaines boutiques pourraient tout à fait se fondre dans une rue gentrifiée de Paris, dans le Marais ou à Belleville. Le café-librairie, la friperie vintage, le salon de thé qui propose ses glaces artisanales et son chocolat maison. Tout cela se mêle aux autres commerces de proximité. Et ce décalage ne semble déranger personne : Lectoure est devenue la ville branchée du Gers.

À en croire Patrick Bayonne, incontournable patron de l’incontournable café des sports, rien de tout cela n’aurait été possible sans l’Eté photographique. « C’est simple, pendant le festival, je double mon chiffre d’affaires. La ville a changé en 20 ans, et tout le monde en profite.»

 

Patrick Bayonne au café des sports. Photo : Diane Hymans. 

 

Au commencement était l’Image

Comme souvent, au départ, il y a quelqu’un. Une personne qui se dit que son projet un peu fou peut peut-être prendre racine. En 1986, François Saint-Pierre, photographe installé à Lectoure dix ans plus tôt, décide avec des amis de lancer une grande exposition chaque été. Puis quatre, puis dix… Si certains grands noms sont présentés dès le début (Willy Ronis en 1987), la petite équipe – qui s’associe rapidement sous le nom d’Arrêt sur Image – souhaite mettre en avant la création photographique contemporaine et obtiendra le statut de centre d’Art quelques années plus tard.

Lors de la succession du fondateur, les querelles localo-locales mettent en danger l’événement. Mais l’importance du festival pour la ville et ses habitants et la volonté de poursuivre l’aventure l’ont finalement emporté sur le reste. Gérard Duclos, maire depuis quinze ans, le dit très franchement : « Grâce au festival, Lectoure a connu un développement important. Aujourd’hui, la culture y occupe une place absolument fondamentale. Et en ces temps troublés, c’est indispensable.»

Il est vrai que l’actualité des derniers mois a été particulièrement anxiogène. En France comme à l’étranger. Et si l’art ne vient pas défricher ce monde en vrac, qui le fera ? Une société qui étouffe sous le poids des images a besoin de reprendre son souffle et de se réapproprier les représentations du monde. À Lectoure, c’est une ambition assumée, comme le rappelle Aline Pujo, commissaire de l’édition 2016 : « La violence et les injustices que nous voyons chaque jour appellent une réponse plastique. Les artistes qui sont présentés à Lectoure réagissent au monde qui les entoure. Sans poser une vérité toute faite, ils proposent des pistes, des chemins qui amènent le spectateur à faire un pas de côté. À se détacher du cours des choses pour mieux en saisir les soubresauts. Ce n’était pas facile de montrer toute cette violence, mais c’était un vrai choix de commissariat. »

 

Marginalité, Transgression, Détournement

Si certains conflits contemporains sont présents dans le parcours d’exposition qui traverse la ville, ce qui ressort de toutes ces images est la difficulté de vivre sur cette terre. Surtout quand on est SDF en Afrique du Sud, paysan au Mexique ou persona non grata dans sa terre natale.

La plupart des artistes présentés à Lectoure ont eu l’intelligence de détourner ces injustices. De créer un malaise, un questionnement profond.  Et de donner à vivre, le plus souvent, une expérience esthétique inattendue. Les clochards de Roger Ballen en sont l’incarnation la plus pure. L’étrange sentiment qu’ils font naître transforme, par on ne sait quel artifice, leur misère en une marginalité sublime. Ces personnages, comme tout droit sortis de la tête de Burroughs, racontent un monde souterrain, ses malheurs, mais aussi sa portion congrue de beauté et de rêve.

Roger Balen, vue de l'exposition. Photo : Diane Hymans. 

Autre perturbateur de nos routines visuelles, le Palestinien Taysir Batniji. Avec un humour noir assumé, ses fausses annonces immobilières s’accompagnent de clichés crus de maisons, ou plutôt de gravats, à Gaza après des raids israéliens. Sous ce vernis de trivialité apparaît une précarité qui fait rire jaune. Si le procédé peut sembler facile, l’expérience du spectateur est saisissante.

Avec des espaces uniques et chargés d’histoire à sa disposition, la commissaire Aline Pujo a voulu exploiter les symboles dont regorge chacun d’entre eux. Dans l’ancien Tribunal, le travail de Jordi Colomer joue avec les notions de limite, de barrière, de règle. Son diaporama, réalisé à partir de photos de la médina de Tétouan, montre un homme qui, comme retombé en enfance, se trouve un compagnon de jeu pour voltiger de terrasse en terrasse. Une liberté retrouvée. Ou plutôt des frontières dont on se joue. Au-delà de cette réflexion sur l’ordre urbain et ses détours, un sentiment de légèreté vous saisit et vous transporte. Si par chance vous êtes sensible aux skylines marocaines, où se détachent minarets, paraboles et araucarias, l’effet est immédiat.

Jordi Colomer, Medina Parkour. Courtoisie du CNAP, Paris. Photo : Diane Hymans.

Autre force du tribunal, la formidable série Boyzone de Clarisse Hahn qui présente des gamins-prisonniers, immortalisés par l’objectif de la police mexicaine ou thaïlandaise. L’agrandissement de ces images tirées de la presse, de ces portraits qui n’en étaient pas, redonne une certaine innocence à ces enfants arrachés trop tôt à leurs jouets et à leur famille.

 

Espoirs et fleurs sauvages

On ne va pas le nier : si vous voulez vous vider la tête, ne venez pas voir ce parcours d’exposition. Vous risqueriez de repartir le crâne plein de questions. Et puis sans réponses. Ce serait trop simple.

Au détour d’une conversation à la terrasse du bien nommé Bar du Coin, Chantal Gaüzère nous dit que le « festival aurait pu faire un effort, offrir aux gens un moyen de s’évader, de sourire, d’espérer. » On comprend.

« Utopies, Espoirs, Colères » : dans son titre, cette édition nous laisse penser qu’il y aurait peut-être un espoir, une brèche dans le gris du monde. Et pourtant, aucune lueur à l'horizon. Le ciné-tract de Frank Smith pousse la noirceur jusqu'au bout. Dans cette vidéo, les dichotomies faciles et les affirmations brumeuses de la voix-off plombent des images dont la charge politique est déjà suffisamment lourde.

À l’entrée de l’ancienne Halle aux grains pourtant, la tapisserie du Palestinien Batniji pourrait prétendre au statut d’ « œuvre qui ferait plaisir à Chantal ». À partir d’un cliché des chefs d’Etat qui entourent François Hollande à la marche du 11 janvier 2015, le jeu de la reproduction, comme avec un motif de papier peint, fait que Mahmoud Abbas se retrouve aux côtés de Netanyahou, avec un agent de sécurité entre les deux – tout de même… Lueur d’espoir ou constat désolé d’une farce qui n’a tenu qu’un temps ? On n’en sait rien. Mais on y pense.

Il faut s’aventurer dans un lieu caché de la ville pour, peut-être, trouver cet espoir. À la Cerisaie, on est d’abord surpris par les dahlias. Par ce frêne et ces deux cerisiers qui vous offre un instant d’ombre et de calme. Les photographies d’Yto Barrada révèlent ici un travail qui déborde de poésie et dont le propos reste flou. Il s’agit d’immortaliser des fleurs qui croulent sous le béton sauvage des promoteurs immobiliers de Tanger. L’artiste franco-marocaine nous offre ici des petits bouts de couleur qui émergent tant bien que mal au milieu des parpaings. L’espoir se résumerait-il à une fleur ? Peut-être pas. Mais s’ils ont quelque chose en commun, c’est bien leur fragilité.

Truffaut disait qu’un bon film est un film qui lave les yeux. Ce n’est pas sûr que l’on sorte les yeux complètement propres de la balade photographique de Lectoure. Si on apprend peu de chose, on ressort secoué, par la difficile existence du rêve dans ce monde et par une photographie qui retrouve toute la vigueur de ses ambitions premières : (re-)montrer le réel.On ressort ébloui aussi, pas comme il en serait devant un objet merveilleux, plutôt comme face à une lumière criarde à laquelle il faudrait s’habituer.

En quittant la cité gersoise, avant de saluer la statue de ce pauvre Jean Lannes, illustre enfant du pays, qui, à force de faire tout ce que Napoléon lui demandait, eut les jambes arrachées par un boulet de canon en Autriche, on se dit qu’au-delà du pittoresque, du bon melon et de l’orgue de Saint-Gervais, il y avait quelque chose à voir, ici, d’inattendu. Cela fait des années que ça dure, et l’on espère y revenir. Les yeux sales, la tête vide. 

 

« Utopies, Espoirs, Colères », l'Été photographique de Lectoure, jusqu'au 25 septembre à Lectoure.