FIEBRE de Tamara Alegre © Nelly Rodriguez
Reportages Pluridisciplinaire

Les Urbaines

D’un concert zombifié à un spectacle visqueux en passant par une conférence queer et orientale, du jour à la nuit et avec insolence, le festival les Urbaines à Lausanne décline des figures qui hantent un certain « capital culturel »

Par Léa Poiré publié le 16 janv. 2019

Si les normes sont faites pour être transgressées, il y en a une qui s’applique depuis plus de 20 ans au festival Les Urbaines, poumon expérimental de la scène hèlvétique : chaque artiste ne peut jouer que dans une seule édition. Totalement gratuit et dense à l’excès, le programme attise d’autant plus notre syndrome FOMO – Fear of missing out – en plaçant le spectateur face à sa difficile liberté de choisir.

La première décision nous conduit tout droit dans l’antre de CECILIA. Cet alter égo, écrit comme un hurlement en majuscules, cache Mélissa Gagné musicienne et performeuse qui arpente la scène en traînant son micro à pied telle une zombie affublée de vêtements fashion déchirés et souillés. Ses rythmes langoureux et évanescents planants en infra basse, rappellent le son d’une techno lointaine industrielle et détraquée. Des vidéos de feux-folet viennent compléter le puzzle d’une créature post-vivante déglinguée et flegmatique. « J’ai confiance en l’avenir », répète t-elle pourtant comme pour s’en persuader façon méthode Coué. Voilà qui donne le ton du festival, borderline, post-tout où l’adage fumée-néon-fluides semble transiter de bouches à oreilles.

 

Aliénantes aliénées

Gluant, violet et odorant, un tapis de « slime » recouvre le sol du studio investi par la chorégraphe Tamara Alegre et les nombreux visiteurs venus se serrer pour observer le rituel. Cette matière aqueuse – popularisée par le film Flubber daté de 1997 et par ses multiples recettes qui peuplent YouTube – fluidifie l’espace et le temps. Trois danseuses en maillots de bain noirs aux découpes autant préhistoriques que futuristes, s’y plongent, rampent lentement sur le sol tels des aliens sortant de leur mue visqueuse. Tamara Alegre, biberonnée à la culture pop des années 1990 de Xena, la guerrière à Men in Black, est aussi nostalgique des îles Canaries qui l’ont vue naître. Elle raconte : « L'eau me manque et je me retrouve à utiliser des matières aquatiques. Après la performance c’est comme si on sortait de la piscine ou d’une séance de surf. »

 

FIEBRE de Tamara Alegre p. Gustav Cavallin

 

Par cet attachement personnel, la chorégraphe évite du même coup l’écueil érotique d’un tableau de femmes glissant sulfureusement dans un bain de lubrifiant. Avec soin elle préfère amener sa tribu de guerrières vers des postures animales, hors des images construites qui colonisent nos cerveaux. « Certains poissons et oiseaux ont un trou unique, le cloaque, pour tout ce qui entre et sort du corps », continue Tamara Alegre.

Armées de tubes, les danseuses aspirent et expulsent la matière par leurs bouches. Elles glissent avec aisance dans l’acide dégoulinant qui les maintient proche du sol. À l'affût, leur vocabulaire gestuel s’intensifie ensuite dans un magma fluide mélangeant les corps qui s’empoignent sans prises, coulant les uns sur les autres en formant un tout organique. Avec FIEBRE, une première création qui plonge le spectateur dans ce ventre de giclées violettes, Tamara Alegre convainc par son audace autodidacte et révoltée.

 

Danse orientée

Si une esthétique générale de la marge se dégage du festival certains artistes semblent aussi s’en détacher. Pas de bain de sang, ni de matières visqueuses dans l’espace bien rangé où le duo Galerie performe la vente d’œuvres d’art immatérielles et tacle du même coup le jeu spéculatif de l’art contemporain1. Ceylan Öztrük, dans un style tout aussi sobre et soutenu défend elle, un autre sujet sulfureux. Tout commence par une leçon de danse orientale.

 

Ceylan Öztrük p. James Bantone

 

Tombé de bassin, pas en avant ou en arrière, regard dans le coin et main aguicheuses, copiant une enseignante professionnelle, Ceylan Öztrük tente d’apprivoiser les mouvements techniques qui glissent sur son corps sans y trouver leur place. De retour à son territoire – le pupitre de conférence –, l’artistes d’origine turque explicite ses recherches, un gode fluo en forme de Vénus Hottentote dans les mains. Pourquoi ne considère t-on pas la danse du ventre comme un art sérieux, intellectuel ? L’art est-il un sujet d’occident ? Est-ce le mot « oriental » accolé à cette danse qui pose problème ?

Avec minutie et sans détours, citant Edward Saïd et son ouvrage L'Orientalisme : L'Orient créé par l'Occident, Ceylan Öztrük rapproche alors l’Orient de l’orientation sexuelle. La forme sans artifice a beau être en chantier, encore trop scolaire et structurée, le fond n’aura rarement soulevé autant de réactions dans l’assemblée prête, en creux, à mettre à jour son regard sur la danse occidentale.

 

1. lire « Auscultation » de Léa Poiré : http://www.mouvement.net/critiques/critiques/auscultation

 

> Les Urbaines ont eu lieu du 7 au 9 décembre à Lausanne