Affiches des anciennes éditions, Affiches des anciennes éditions, © Aurélie Orage.
Reportages littérature Pluridisciplinaire

Littérature, etc !

Aurélie Olivier

Créé par Aurélie Olivier en 2013, Littérature etc. est un festival sans conditionnel, présent ou passé. Chaque édition se décide à partir de désirs nés de lectures, avec comme obsession de libérer la littérature de ses clichés. Pour leur faire la peau, pas d'opération martiale ni de pirouette intellectuelle, l’enthousiaste directrice préfère les mordre à pleines dents.

Par Natacha Margotteau publié le 2 nov. 2015

Lille, 12 octobre. Soirée d'ouverture du festival Littérature, etc. au Théâtre du Nord. Parmi les citations peintes aux murs, une signée de Rémi De Vos, artiste associé au théâtre pour la saison, plante le décor : « Oublie les fins de mois difficiles, ce théâtre sera ta résidence secondaire. » Sur la petite estrade montée dans le hall, Aurélie Olivier demande aux personnes de s'avancer. Dans un mouvement collectif évident, les premiers rangs de l'assemblée s'assoient par terre. Mieux vaut être à l'aise pour écouter. On en oublierait presque être dans un théâtre national, ainsi installés dans ce hall qui ne côtoie principalement que des verticalités. Le ton est donné : Littérature, etc. fait fi des conventions et met en jeu les postures.

 

Une littérature qui sort de sa coquille

« La littérature, c'est cette lutte permanente des mots avec les mots, contre les mots qui servent les discours des conformismes. Quand les formes engendrées par ces luttes, bien que singulières, inventent une autre langue et parviennent à être partagées, il y a littérature. » Voilà pour la définition qu’en donne Aurélie Olivier. La création de ce festival répondait au besoin impérieux de voir exister la littérature autrement, avec de nouvelles façons de faire, de dire comme « elle nous tient en vie ». Tout l'esprit du festival réside dans le « etc » : étymologiquement, toutes ces « autres choses »... celles qui manquent à la littérature.

Aurélie Olivier n'aime pas les tours d'ivoire. Le style graphique résolument pop du festival décape en un clin d'œil l'image d'une littérature réservée et élitiste. Ici la littérature ne parle pas que d'elle-même mais de ce qui la traverse et la bouscule. Tout au long du festival, on sent sa force de création, bouillonnante, rejoindre le monde. Il n'y a pas de frontière qui vaille pour cette jeune équipe qui voit la littérature aux prises avec le théâtre, le son et l'image. Une soirée est rythmée par des temps variés : lectures, performances ou concert-dessiné, suivies de rencontre-discussions avec les auteurs et parfois de projections de courts-métrages. Parce que la littérature se nourrit de tout cela. Littérature, etc. vadrouille. Elle va là où elle n'est pas et où on ne l'attend pas toujours. Pour son édition intitulée « Trip », elle a pris ses quartiers dans un estaminet, une grange et un centre de vacances. Si le cœur du festival est depuis le départ L'Hybride, lieu culturel dédié à l'audiovisuel, cette année, le Théâtre du Nord (CND) et le Prato, école nationale de cirque, lui ont ouvert leurs portes. Un festival nomade qui vient chercher les publics.

 

Bestial de Claire Fasulo. 

 

Faire parler la littérature comme on la sent

« Chères sensibilités », c'est ainsi que commence l'édito. Et ce n'est pas là une vaine formule affectée de préciosité. Elle dit l'attention sincère portée à la rencontre qui, dans une même vibration, se doit de réunir le public, les textes et les auteurs. Donner à entendre des textes ne peut être un exercice formel. Les moments de lecture ont été pensés dans toute la puissance de vie que recèle la littérature. La plupart des textes sont ainsi lus par des comédiens, dirigés par Fanny Bayard qui assure la mise en voix avec talent depuis la première édition.

En persistance rétinienne et sonore, la soirée inaugurale. Dans la petite salle du Théâtre du Nord, Antoine Mouton cataclope son Dire/entendre/penser, texte inédit écrit pour le festival. Sur scène, l'écriture obsessionnelle secoue le corps de l'auteur au rythme de l'impossible coïncidence entre ces trois verbes d'action. Puis Christophe Carassou (comédien) et Matthieu Buchaniek (violoncelliste) inventent une forme physique totalement décomplexée pour Les chevals morts (livre d'Antoine Mouton aux éditions Les effarées). Une finesse de jeu et d'émotions qui donne vie au texte dans des dimensions improbables. La lecture publique est alors une expérience des plus réjouissantes.

 

Des thèmes qui n'épargnent personne

Après Love, Trip et Faune, cette quatrième édition s'intéresse à la Génération Y. Des thèmes volontairement ouverts pour embarquer le plus grand nombre et observer comment la littérature vient mordiller les clichés. Et quand on demande à Aurélie Olivier si elle croit à la génération Y, elle répond : « C'est une invention de managers pour calmer les inquiétudes de directeurs déstabilisés. Il y avait quelque chose d'ironique à utiliser ouvertement ce terme pour le retourner à notre avantage avec un brin de provocation. Se jouer du concept pour dire : les jeunes auteurs sont là, et si vous ne voulez pas parler de nous, on va le faire nous-mêmes. »  

Pendant un marathon des six soirées, Littérature, Génération Y, etc. s'aventure sur des terrains qui ne sont jamais faciles. Délicat de parler d'une littérature génération Y au Maghreb quand les deux écrivains témoignant des révolutions arabes de 2011 (Sonia Terrab et Yamen Manaï) se retrouvent pris à parti par une assistance qui déplore le contexte politique français : la jeunesse (et pas que) n'emmerde plus tant que cela le Front National (en paraphrase inversée des Bérurier Noir). D'une manière ou d'une autre, les textes et auteurs choisis mettent du sable dans la mécanique jusque-là bien huilée. Avec Alizé Meurisse (Neverdays, aux éditions Allia) et Emmanuelle Richard (La légèreté, aux éditions de L'Olivier), la séduction est écrite crument et subtilement sous l'angle du marché, corps en biens de consommation et persistance des rapports de domination. On découvre des univers tels que celui de Kévin Orr qui fait de l'addiction un sujet de fiction autant qu'une expérience de lecture. Ou encore celui de Laura Vasquez qui pratique une poésie sonore de muscles, de sang et d'os.

 

Des auteurs, mortels parmi les mortels

Aurélie Olivier nous rappelle qu'on peut sourire sans être naïf et garder son humour tout en étant sérieux : le festival souffle un vent frais sur la manière de parler littérature. Démystification et désacralisation des auteurs notamment, pour notre (et leur) plus grand bien. Installés confortablement dans les canapés de L'hybride, les auteurs s'affichent sans posture d'écrivain. Ils font passer leurs livres avant eux, confiant même parfois des maladresses. Un poids et une distance tombent. Cela fait du bien de voir Kévin Orr au détour d'une question suspendre sa réflexion et se demander, « Pourquoi se faire publier? », témoignant de la souffrance d'être exposé, après son premier roman, quand on n'y est pas préparé. À aucun moment il n'apparaît comme un enfant gâté cassant son jouet le lendemain de Noël. Son questionnement est légitime car il interroge les automatismes, et intéresse le public visiblement très attentif. Ces auteurs font entendre leurs doutes, grattent le vernis et nous emmènent dans les coulisses. Ils nous font prendre conscience, en la délaissant, à quel point la panoplie de l'écrivain peut être sclérosante, pour l'auteur lui-même, pour le lecteur mais aussi pour la littérature. À moins que l'on soit attaché aux idoles et aux postures sidérées... mais est-ce le fait d'une génération plutôt que d'une autre?

 

 

Le festival Littérature, génération Y etc. a eu lieu du 12 au 17 octobre à Lille et Roubaix.