Hela Lamine, série <i>Ceci est mon corps</i> Hela Lamine, série Ceci est mon corps © Sabrina Issa
Reportages arts visuels

Lune de Miel tunisienne

Kasbah Nova

9 mois après l’attentat terroriste au Musée du Bardo à Tunis, l’association franco-tunisienne Kasbah Nova investit l’institution avec les 5 artistes tunisiens sélectionnés pour son premier programme L’indice d’une suite. Dernière étape d’un voyage qui a commencé à la galerie Glassbox à Paris, l’exposition s’inscrit dans un contexte miné par l’ordre sécuritaire, mais surtout dans une lutte civile toujours en marche. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 23 déc. 2015

Dans la banlieue nord-ouest de Tunis, accroché au Parlement tunisien, l’ancien palais beyllical, devenu le second musée du continent africain, prête pour l’une des premières fois ses murs à une exposition d’art contemporain. « Exposer au Bardo n’est jamais anodin, on est soumis au poids de l’Histoire, de l’héritage, du patrimoine et des événement tragiques qu’a connu ce lieu. » raconte Selim Ben Cheikh, l’un des cinq artistes de L’indice d’une suite, une production de l’association Kasbah Nova. Suite à des recherches qui ont débuté en mars 2014 en dialogue avec Glassbox, chacun des plasticiens s’est approprié l’espace en élargissant ses perspectives plastiques.

 

Rania Werda, Sans titre. Photo : courtesy de l'artiste.

 

Révolutions esthétiques

Rania Werda et Selim Ben Cheikh réfléchissent la tradition islamique et en détournent les codes et les motifs. Les huit gravures sur cuir de la première déroulent une galerie de personnages féminins aux visages à demi masqués. Dans l’attente d’un dévoilement total, ces femmes finissent par disparaître dans un « décor kitsch et dénonciateur », écho à l’iconoclasme religieux. Selim Ben Cheikh reproduit les arabesques ornementales du Musée avec du ruban adhésif noir et jaune utilisé pour les chantiers et les scènes de crime. Chantier 1 revendique non seulement la précarité du matériau face au travail d’orfèvrerie originel mais annonce aussi la présence d’un danger invisible et intouchable. Un danger qui peut être celui des différentes interprétations du Coran que l’artiste appréhende avec Ijtihad – littéralement « faire l’effort sur soi » : des versets du Coran inscrits en lettres blanches, fusionnent avec leur support, illisibles, dans l’immaculée surface de la toile. « Ce travail essaie d’inciter les gens à faire l’effort de lire les textes fondateurs comme si c’était la première fois en faisant abstraction de la sédimentation culturelle. En principe il n’y a pas de hiérarchie dans l’Islam, chacun a la liberté d’interpréter les textes, c’est ce qui est aussi un peu dangereux alors qu’à la base, l’Islam prêche la paix, pas autre chose. Il va falloir s’attaquer au chantier appelé culture islamique. » annonce Selim Ben Cheikh.

Selim Ben Cheikh, Chantier 1. Photo : Sabrina Issa.

 

Pour Ali Tnani la disparition s’avère constitutive de contre-espaces – lieux paradoxaux de l’utopie et de l’isolement. Au cœur de son travail, l’idée de négatif : c’est en enlevant la matière que l’artiste fait apparaître la forme. Des balayages de pigments, résidus de mine de plomb, s’évanouissent dans le papier. L’espace s’élabore pour mourir presqu’aussitôt. Dans le contexte de la Tunisie postrévolutionnaire, on songe aux manières dont les sociétés se structurent et s’étiolent, dont les rapports entre les individus composent un tissu social souvent menacé. Au centre, une installation numérique projette le code pénal Tunisien. Le texte s’autogénère via un logiciel, notamment exploité dans la surveillance par le FBI, qui aspire, décode et reproduit les données. Le texte se brouille, se superpose ou disparaît partiellement. Ici, l’erreur et l’hésitation s’assument comme un phénomène nécessaire à la révision des règles étatiques. « Il s’agit d’un travail d’écriture et de réécriture de l’archive. Dans Space of Exception, il y a certes un rapport avec l’État d’exception politique (1) mais il s’agit au-delà de donner l’occasion aux gens d’imaginer d’autres possibles. » nuance l’artiste. Dans un quintyque graphique, Othmane Taleb révèle un horizon échoué sur la frontière : les corps s’émancipent d’abord de leur condition en devenant volatils jusqu’à ce que les oiseaux se heurtent dans leur envol à la réalité de l’exil et de la mort. L’Angélus réexplore les codes de la peinture renaissante à la lumière de la migration, un massacre géopolitique contemporain.

Ali Tnani, Space of Exception, installation (détail). Photo : Cortesy de l'artiste.

Hela Lamine apprivoise la matière périssable à travers ses expérimentations autour de « l’utilisation de la nourriture dans l’art contemporain » tout en réinterrogeant la nature morte. Son « Festin des affamés » se compose ici de 5 scanographies où la mise en scène des plats traditionnels tunisiens aux « connotations morbides ou cannibales » – « Les doigts de Fatma », « Le gendarme ligoté », « Les oreilles du juge » – tangue entre attraction et répulsion : la brutalité de la viande crue s’insère dans une composition aux couleurs vives (non retouchées) et aux courbes florales. « Avec tout ce qui se passe en ce moment on a tendance à croire qu’on est en train de s’entrebouffer. La nourriture répond très bien au politique et au social puisqu’il s’agit de quelque chose que l’on intègre en nous, que l’on absorbe. »

 

Hela Lamine, 3ijja bil 9alb (traduction : omelette au cœur). Photo : courtesy de l'artiste.

 

Scène artistique et société civile : mêmes combats 

Ces jeunes artistes assument une prise de parole politique sur une scène artistique tunisienne qui s’est libérée des conventions avec la Révolution de 2011. Pour Kaled Belage, directeur de l’association fondée en 2011 : « L’après-révolution a facilité le projet (né fin 2013) » même si « le Bardo a été un peu réticent au début. » Il reconnaît les difficultés liées à l’instabilité gouvernementale, à l’absence de lieu dédié à la création contemporaine, au nombre de structures culturelles « sans tête » et à l’obtention des visas pour les artistes ; tout en soulignant sa volonté de travailler selon un « processus horizontal et de créer du réseau ». Si pour Moncef Ben Moussa, conservateur du Musée du Bardo « un musée national n’est pas uniquement le gardien de l’Antiquité, il doit ouvrir ses portes et être vivant », la politique du ministère de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine ne semble pas volontariste : le projet d’autonomisation du Musée s’est perdu dans la bureaucratie comme d’autres demandes de fonds et de restructuration de la part de centres culturels. La Cité de la culture, un complexe pluridisciplinaire à Tunis commandé par Zine El Abidine Ben Ali, dont le chantier monumental est entamé depuis 2003, reste une vitrine architecturale en léthargie qui a déjà englouti plusieurs millions de dinars. Face à un discours dominant martelant le soutien à la jeunesse et à la culture, la galeriste de renom Aïcha Gorgi – qui a notamment exposé Hela Lamine, Selim Ben Cheick et Ali Tnani – ne cache pas son amertume : « Les institutions n’existent pas. La ministre de la Culture [Latifa Lakhdar – nda] ne se bat pas pour le budget. C’est Madame Colombo. Il n’y a toujours pas de droit à la libre circulation des œuvres d’art… J’attends le jour où l’on comprendra que la culture est le premier rempart contre l’obscurantisme, surtout après une révolution. » Un vide institutionnel soulevé par Ali Tnani dans l’organisation de l’exposition : « Le musée du Bardo n’a pas l’habitude des expositions temporaires et notamment d’art contemporain. Il n’y a pas de logistique, on s’est débrouillé, j’ai tout accroché moi-même… Rien n’est gagné, il faut que l’on continue mais je pense que cette exposition au Bardo est un premier pas. » Le combat porté par les acteurs des mondes de l’art pour la création d’un lieu consacré à l’art moderne et contemporain se double de celui pour l’égalité d’accès à la culture dans la capitale mais aussi dans le reste du territoire : « En juin 2012, lors des événements à La Marsa, un conseiller du premier ministre a déclaré que les artistes étaient des petits bourgeois qui ne pourront jamais exposer ailleurs que dans les beaux quartiers de Tunis. » rappelle Selim Ben Cheikh en évoquant son œuvre in situ dans un village berbère au sud du pays, créée avec la participation des habitants. « En 2013, exposer à Chnéni était pour moi un signe de résistance politique en réponse au gouvernement. »

Othmane Taleb, L'Angélus (détail). Photo : courtesy de l'artiste.

En effet, en 2012, suite à la destruction d’œuvres au palais Abdelliah à La Marsa pendant le Printemps des arts par des salafistes, leurs auteurs, Mohammed Ben Slama et Nadia Jelassi, ont été exposés à des poursuites pénales pour trouble à l’ordre public. Plus récemment, le peintre Atef Maatallah, le photographe Eddine Slim et le cinéaste Fakhri El Ghezal (2) ont été arrêtés pour détention de stupéfiants en vertu de la loi pénaliste 52 du code pénal Tunisien (3) alors que l’État d’urgence autorise les perquisitions et les arrestations arbitraires. « Il y a des choses qui m’échappent… Je croyais que la Tunisie était rentrée dans une nouvelle ère mais il y a encore des freins culturels et religieux…Tuer un artiste, c’est aussi l’arrêter. On a trébuché, il va falloir corriger cela. Ne nous demandez pas tout d’un coup. C’est un début de printemps tunisien, les acquis arrivent petit à petit. » réagit le conservateur du Musée du Bardo.

Ali Tnani, Space of Exception, installation (détail). Photo : Cortesy de l'artiste.

Pour l’heure les Tunisiens continuent de se mobiliser et d’être attentifs à ce qu’un gouvernement de nantis et un État policier ne se réimposent. Cet engagement se manifeste notamment sur la scène artistique tunisienne. Après la révolution, le collectif de jeunes artistes – Politics – s’est d’ailleurs constitué autour de « travaux qui remettent en cause l’ordre esthétique établi pour mieux remettre en cause les ordres établis politiques, moraux ou sociaux » d’après un texte manifeste qui rappelle que « le politique et l’artistique ont ceci en commun qu’ils imprègnent tous deux la vie de la cité. Mais si le politique régule cette vie, l’artistique au contraire, la libère. »

 

1. Après 3 ans d’État d’urgence en Tunisie de janvier 2011 à mars 2014, cette mesure d’exception a été réitérée de juillet à août 2015 suite aux attentats contre le Musée du Bardo et un hôtel de Sousse, puis le 24 novembre 2015 suite à l’attaque d’un bus de la garde présidentielle. Le gouvernement vient d’annoncer sa prolongation jusqu’en février 2016.

2. Les artistes ont bénéficié d’un non lieu, prononcé le 21 décembre par la Cour d’appel de Nabeul. Ils avaient été condamnés à 1 an de prison ferme et 1000 dinars d'amende. 

3. Certaines lois tunisiennes autoritaires et caduques – parmi lesquelles la criminilisation de l'homosexualité – n’ont pas encore été réétudiées en regard de la nouvelle constitution votée en janvier 2014. Le président Béji Caïd Essebsi avait notamment promis un amendement de la loi 52 lors de sa campagne électorale en 2014. Cette loi datant de 1992 prévoit des condamnations de 1 à 5 ans de prison ferme et de 1000 à 3000 dinars d'amende pour détention ou consommation de cannabis. Elle continue de justifier l’arrestation de milliers de personnes, particulièrement jeunes et souvent issues de quartiers populaires tout en alimentant une économie parallèle, comme le rappelle l'avocat Ghazi Mrabet.

 

L’indice d’une suite, jusqu’au 14 janvier au musée du Bardo, Tunis.