© Louis Canadas
Reportages Musique

Mdou Moctar

Apres avoir conquis les téléphones portables du Sahel, le blues sous autotune et boite à rythmes de Mdou Moctar débarque en mai au fesival la Villette sonique. En 2015, Mouvement avait voulu en savoir plus sur l’homme derrière le turban. Récit d’une rencontre entre islam quiétiste, guitare protestataire et agneau mijoté.

Par Thomas Ancona-Léger & Jean-Roch de Logivière

 

Montreuil, un soir d’automne 2015. La salle de concert des Instants chavirés est pleine à déborder. L’improvisation de John Edwards et Mark Sanders touche à sa fin et dans quelques minutes, le musicien touareg Mdou Moctar montera sur scène avec son groupe. Quelques retardataires écrasent leurs cigarettes à l’entrée et sautillent sur place pour affronter le crachin qui glace la nuit. « C’est la troisième fois que j’assiste à un de ses concerts. Je l’ai vu lors de festivals a Barcelone et à Munich… Mais sa musique a vraiment évolué : plus rythmée et africanisée, beaucoup moins planante et psyché qu’aux premières heures » raconte l’un d’eux, à raison. Après une tournée remarquée en 2014, le nom de Mdou Moctar n'est plus étranger au public européen. Accoudé au bar, un homme vêtu d’un turban drague deux jeunes filles branchées. La foule se rapproche des enceintes : trois musiciens, enveloppés dans leurs tenues traditionnelles touaregs, lâchent les premières notes de « Adounia », blues aux accents perçants sur un roulis ensablé. Les yeux rieurs du chanteur-guitariste laissent supposer un sourire tiré jusqu’aux oreilles, mais pas indifférent au groupe de filles qui chaloupe au premier rang. Succès et acouphènes.

 

Diggers et autotune

Dans la ville d’Agadez au Niger, où sa famille s’est installée il y a plusieurs années, Mdou Moctar, 29 ans, est un homme important. Une notoriété qui s’est construite avec le bluetooth et les téléphones portables, via lesquels la population s’échange les derniers morceaux en vogue — captés en live ou modestement enregistrés en studio — et font voyager le blues touareg dans tout le Sahel. Si bien qu’en 2009 la musique de Mdou parvient aux oreilles d'un Américain, Christopher Kirkley, co-fondateur du label Sahel Sounds, alors en balade dans la région pour dénicher des raretés musicales : « Le Sahara me semblait très mystérieux. La musique y est réellement intéressante, mais il n’y avait presque rien sur Internet. Mon idée était de compiler tous les styles existants, du hip-hop au coupé-décalé, ainsi que des morceaux de guitare touareg, se souvient-il. La première fois que j’ai entendu sa musique, c’était au nord du Mali, sur un téléphone dans la rue. Mais personne ne savait qui était ce Mdou Moctar. » Quelques recherches sur les réseaux sociaux l’amènent à un ami du guitariste, qui les met en contact. Christopher Kirkley et Mdou Moctar discutent longuement au téléphone et décident de collaborer : en 2011, ils sortent un de ses morceaux sur la première compilation Music from Saharan Cellphones, et lancent le tournage du film Akounak Tedalat Taha Tazoughai, inspiré du film sur Prince Purple Rain et dans lequel le touareg tient son propre rôle. Premier long métrage entièrement tourné en tamasheq, le film plonge dans l’univers concurrentiel des guitaristes locaux. « C’est une fiction tournée avec les moyens d’un documentaire » affirme Christopher Kirkley qui reconnait une part d’improvisation à ce projet. Rain the Color of Red with a Little Blue in It (2014), dans son intitulé anglais, ne jouira pas d’une large diffusion en salles... Si le film est bien accueilli par les accros aux compiles Sublimes Frequencies et les collectionneurs compulsifs des volumes Ethiopiques, certains sont plus sceptiques quant à la démarche de Kirkley : « On a un peu l’impression que les diggers occidentaux se sont partagés la carte du monde, une démarche presque néocolonialiste… C’est bien de faire découvrir cette musique, mais le mieux aurait été qu’elle sorte sur des labels locaux », analyse un spectateur à la fin du concert.

 

Aqmi et cartes SD

« Tahoultine », ce morceau qui interpelle Christopher Kirkley, est tiré du premier album de Mdou Moctar, Anar, enregistré au Nigéria en 2008. Disque avec lequel le musicien s’émancipe de la vague de blues touareg lancée par Tinariwen en 2004, par une utilisation sans modération de l’effet autotune, jamais vue auparavant dans la musique à guitare du Sahel. Mdou Moctar se souvient : « L’autotune m’a pris la voix, m’a pris le rythme. J’ai enregistré ma musique avec une batterie électronique, qui offre un son tres présentable. Le soir de mon retour a Agadez, on a branché les baffles de la radio sur le lecteur DVD et tout le quartier s’est réuni pour écouter l’album. C’est devenu completement fou, on a passé la nuit a danser. » Aujourd’hui, quand sa musique est jouée dans les bus quadrillant la région, c’est bien son nom qui défile sur l’écran. Au Sahel, la musique voyage avec les hommes. Depuis les cassettes audio essaimées par les artistes touaregs nomades jusqu’aux échanges de mp3 par téléphone, musique et voyageurs se sont bien passés des frontières et des barrages militaires. Mais l’expansion des groupes islamistes, notamment au nord du Mali, a changé la donne ces dernières années : « Pour des groupes comme Aqmi ou Mujao, toute forme musicale non coranique doit être prohibée, » explique Christopher Kirkley. Quand il retourne sur le terrain en 2012, ce « peer to peer à pied » que représentait le partage de musique par bluetooth est directement ciblé par les islamistes. « Les voyageurs sont obligé d’enlever les cartes de leurs téléphones et de les cacher avant d’arriver aux checkpoint d’Aqmi. Si les gosses sur les barrages trouvent de la musique, ils confisquent le téléphone… dans le meilleur des cas. » Depuis l'intervention des forces armées françaises et de leurs alliés maliens en 2013, la situation s'est quelque peu améliorée. Mais dans plusieurs zones, la tension est encore palpable : « Les musiciens sont revenus dans certaines villes. Dans d’autres, faire un concert reste très risqué. Les hommes d’Aqmi n’ont pas disparu, ils se sont seulement fondus dans la population », continue Kirkley.

Photo : Louis Canadas pour Mouvement

La communauté de Saint-Ouen

Le lendemain du concert, nous avons rendez-vous avec Mdou Moctar. L’immeuble est situé dans une rue calme de Saint-Ouen, aux portes de Paris, et longe un stade de foot où quelques jeunes travaillent leurs frappes. La star d’Agadez squatte dans un appartement de 30m2 avec ses amis nigériens expatriés en France. L’ambiance est morose en ce 11 novembre. Tout comme l’humeur de notre hôte, emmitouflé dans sa doudoune, qui lève à peine la tête à notre arrivée. Autour de nous, cinq personnes somnolent sur des couvertures au sol, alors qu’un téléphone crache péniblement quelques riffs de guitare. « Je n’ai vraiment pas aimé le concert d’hier. Ma musique était bonne, ça je le sais, mais le son était vraiment mauvais », grogne-t-il, peu loquace. Mdou Moctar est sûr de son talent, comme de sa foi en l’islam. Son succès rapide au Niger, et plus récemment dans les scènes underground européennes, ne lui apparaît pas contingent : « Je suis croyant, donc rien ne me semble étrange. J’ai été choisi pour jouer, cela devait arriver. C’est tout. »

Quand il plaque ses premiers accords, Mdou est adolescent dans une famille nomade. Comme gaucher, son premier défi consiste à se procurer une guitare digne de ce nom. Il se tourne vers un charpentier, qui lui en taille une sur mesure : « Le résultat ne devait pas ressembler à grand-chose, plutôt une sorte de bidon avec des cordes », estime Christopher Kirkley. La guitare-bidon, un grand classique du style ishumar, cette musique qui se développe au Sahel dans les années 1970. Objet emblématique des réfugiés fuyant la sécheresse et la répression du pouvoir malien, le bidon d’eau accompagne les populations touaregs sur les routes désertiques de l’Algérie, de la Libye ou du Niger, avant d’être recyclé en tambour et guitare. Au fil des rebellions, la musique ishumar s’est imposée comme le médium privilégié des revendications touaregs. Aujourd’hui, aux côtés de Mdou Moctar, une nouvelle génération de groupes porte le flambeau de la révolte musicale popularisée par Tinariwen : les excellents Imarhan, en provenance du Sud de l’Algérie ou Omar Moctar, dit Bambino, lui aussi d’Agadez...

« Participer à la rébellion était une obligation pour tous les Touaregs. Aujourd’hui, c’est différent. Mais ma musique me permet de continuer à faire passer des messages, c’est un appel à se réunir et à rester soudés », explique Mdou Moctar sortant de son marasme alors que l’odeur de l’agneau mijoté s’empare de l’appartement. Les textes de ses chansons, en effet, sont bien éloignés de la revendication des rebelles. Plutôt des histoires d’amour et de spiritualité. Mais le guitariste d’Agadez, qui avoue n’avoir jamais voté, s’est découvert récemment une passion pour un parti politique : le Mouvement démocratique pour le renouveau (MDR-Tarna), qui souhaite arracher la lutte à ses racines guerrières pour la transplanter sur le terrain électoral. « Ils parlent d’égalité des chances et d’éducation, non seulement pour mon peuple mais pour tout le Niger » déclare-t-il, brandissant son smartphone. Sur le fond d’écran, le docteur Adal ag Rhoubeid, le leader du parti MDR-Tarna, apparaît tout sourire : « Regarde comme il est avec les enfants, on a jamais vu un président se comporter comme ça ! »

Loin du cliché orientaliste des grands hommes bleus poètes du désert, popularisé durant les grandes heures de la world music, le rapport des ishumars à leur musique est complexe. Contestataire par essence, elle catalyse une forme critique sociale qui s’exprime dans l’éthos de ces « artisans-musiciens » : en tamasheq, le terme ishumar (peut-être dérivé du français « chômeur »), renvoie à une double exclusion, celle de la citoyenneté et de l’instruction. Mais au-delà de la simple contemplation que laisse supposer sa mélodie mélancolique, la musique des ishumars est pratiquée comme un véritable travail et permet à une jeunesse de gagner sa vie en donnant des concerts : « La musique est si importante dans notre culture qu’à chaque mariage l’on se doit d’inviter des artistes. C’est ce qui pousse la majorité des jeunes qui ne travaillent pas a gratter leurs guitares » explique Mdou Moctar... Et de créer dans le même temps un véritable marché concurrentiel des concerts matrimoniaux. Mais notre star d’Agadez est au-dessus de la mêlée. « Il faut être poète pour composer une musique. Ça ne s'étudie pas, ça te vient », lâche-t-il un brin agacé.

« On mange comme des guerriers »

À Saint-Ouen, quelques rayons de soleil percent les nuages et se brisent sur la petite terrasse du repère touareg. Une vingtaine de valises empilées dans un recoin témoignent qu’à destination de Paris, les membres de cette communauté expatriée privilégient l’aller-simple. Sur une chaise en plastique plantée dans le jardin boueux, un homme en tongs-perfecto joue de la guitare. Un autre, l’autobiographie de Charlie Chaplin sur les genoux, s’amuse de ses jeux de mots en français et décapsule une bière 1664. Vers 13 heures, Mdou Moctar, autoritaire, sonne le rappel des troupes pour le repas et distribue les cuillères à la manière d’un chef de guerre. À peine le temps d’un bismillah, que les coquillettes à l’agneau sont expédiées par la dizaine de convives. « On mange comme des guerriers, la fumée est encore là que le plat est déjà vide », blague l’un d’eux. Digestion sur la terrasse. « J’ai les pieds tout ridés, j’ai des pieds de vieux. » Mdou Moctar se lamente, indifférent aux tentatives de son ami d’improviser une flûte avec un morceau de parasol. « C’est surement l’eau des ablutions. Ça veut dire que je prie beaucoup, c’est une bonne chose » poursuit-il, soulagé. Joignant le geste à la parole, il part se laver au robinet extérieur en vue de sa prière de l’après-midi. Puis se rapproche de nous et exhibe sa paume gauche : « Regarde, je suis marqué par Dieu ». Il exhibe sa paume : ses veines fouettées par l’eau froide dessinent en arabe le nom d’Allah. Mdou installe son tapis, effectue sa prière. Demain, lui et ses compagnons s’envoleront pour Istanbul, dernière étape de la tournée avant le retour à Niamey. « A peine quelques heures de vol. C’est fou comme voyager est devenu rapide », remarque-t-il plus tard en laissant glisser une poignée de terre entre ses doigts. « Si on à ce sentiment de vitesse aujourd’hui, c’est que la fin du monde est proche. La musique donne envie de boire aux gens. Mon talent pour la guitare est un don de Dieu, mais c’est mal. Je vais devoir arrêter de jouer.»

Thomas Ancona-Léger & Jean-Roch de Logivière

 > Mdou Moctar, en concert au festival Villette sonique, le 27 mai à 17h40