Festival Reevox Festival Reevox © Pierre Gondard.
Reportages Musique festival

Noise sur la ville

La création libre a fait feu sur Marseille, à l’occasion du très bruitiste festival Reevox. Le ventre de la vieille ville résonne encore des expériences sonores de Franck Vigroux ou Pantha du Prince. Une semaine de création sur le fil, entre la Friche Belle de Mai, Berlin et Yokohama.

Par Théophile Pillault publié le 10 févr. 2016

De quoi Marseille est-elle la scène ? Du Hip-hop, comme on l’a longtemps cru ? Certainement pas. Sur-écouté par la jeunesse phocéenne, le genre n’existe pas vraiment sur les planches des grandes salles, et encore trop peu au fond des petits lieux indépendants (1). De la Pop ? De l’Électro ? Certes, les deux s’accouplent régulièrement à l’occasion des beaux jours sur le front de mer pour pousser quelques disques, mais, le reste de l’année, ils n’assurent que la rentabilité des clubs et des limonadiers, du Vieux-Port à Notre-Dame du Mont (2). Guère plus. À observer l’agenda culturel de la vieille ville, force est de constater que les scènes musicales les plus toniques se concentrent principalement autour des expériences métisses du type Soul, Funk, Jazz, Blues, World… Mais également de la Noise et des résonances bruitistes ou improvisées. Les trente éditions du festival insulaire et barré MIMI, la programmation de la glorieuse Embobineuse ou du Bureau Détonnant le prouvent : Marseille aime les expériences aux limites du langage musical.

 

Mardi

Porté depuis 5 ans par le Groupe de Musique Expérimentale de Marseille, le festival Reevox tendait cette année encore une ligne rouge et radicale, sur laquelle déambulaient lives noise, astrophysique, danse contemporaine ou techno minimale. L’édition 2016 de l’événement s’est ouverte le 2 février à l’École Supérieur d’Art d’Aix-en-Provence. Un choix symbolique intéressant, car tourné vers la transmission et la mutualisation. Un opening à la coproduction également bien sentie, puisque l’intrépide structure électro-numérique aixoise Seconde Nature était notamment associée à cette soirée. Une soirée spéciale « téléscopage » en compagnie de Kurt d’Haeseleer, de Félicie d’Estienne d’Orves ainsi que des musiciens Julie Rousse et Franck Vigroux.

Le quatuor y livrait, à haute voix, quelques préludes conceptuels aux expériences présentées plus tard dans la semaine. L’occasion d’évoquer les collaborations entre le machiniste noise Franck Vigroux et le vidéaste belge Kurt d'Haeseleer autour de Ruines, ainsi que l’architecte numérique Félicie d’Estienne d’Orves et Julie Rousse à propos d’EXO, performance récemment vue lors de la dernière Nuit Blanche à Paris. Une conférence studieuse, entre zone à Detroit, projection de lasers, objets célestes et poussées créatives au cœur du désert d'Atacama. Des échanges à 8 mains, suivis de deux petits concerto électroniques pour étoiles et machines au cœur d’un amphithéâtre silencieux et charmé.

 

Mercredi soir jusqu'au jeudi

Après la « Readymade Ceremony » de Felicia Atkinson, le duo d’improvisation Garcia-Marchetti faisait feu sur le Grim. Le premier armé d’un set numérique, le second, de revox, K7 et microphones. Résultat ? Une petite plombe d’expérimentation sonore amplifiée, contrecollée et triturée, accouplement décentré et réussi entre matières analogiques et approche numérique.

Le lendemain, Reevox s’envolait vers la Friche à la rencontre du home-concept de Max Paskine, jeune diplômé de l’école supérieure d'art d'Aix-en-Provence. Créé spécialement au cœur du GMEM pour l’édition 2016 du festival, Shapes of Collapses consistait en un live décliné autour du champ sonore de l’écroulement. Une masse sonore dense, capable d’invoquer les résonances de marteau-piqueur, le souffle d’un chalumeau industriel ou le choc de lourdes masses à l’attaque de ruines. Une performance très intense et un tantinet trop longue, pour un public plongé dans l’obscurité totale et livré à son seul imaginaire trois quarts d’heure durant. On regrette l’absence de quelques jalons visuels, peut-être à venir lors des prochains concert.

Les recherches de Max Paskine ont ensuite laissé place au spectacle protéiforme de Franck Vigroux. Une proposition à la croisée du mapping, de l’électro et de la danse contemporaine. Une expérience sombre, tridimensionnelle et jouissive dans sa scénographie au millimètre comme dans sa violence, à la limite de rythmiques Drone. Ruines est une création bien nommée : elle rappelle les no man’s land de Mad Max comme du Détroit désormais à l’abandon, mais également une ruine plus immatérielle, induite par le grand déclin du capitalisme financiarisé ou l’effondrement environnemental. Le parcours sonore et très visuel de Franck Vigroux et de ses nombreuses main-forte – Kurt d’Haeseleer, Félicie d’Estienne d’Orves, Yuta Ishikawa, Azusa Takeuchi ou Ben Miller au « chant », –  se peuple d’ailleurs de silhouettes errantes et de voix fantomatiques. Le nouvel album du machiniste Vigroux s’intitule Peau froide, léger soleil, sorti chez Cosmo Rhythmatic, il a été réalisé aux côtés du producteur finlandais Mika Vainion.

 

Vendredi jusqu'au samedi, le final

Le compositeur marseillais Hervé Boghossian présentait F.E.R., une création réalisée en hommage à la pionnière de l’électro minimaliste, Eliane Radigue. Kasper T. Toeplitz lui, accompagné de la danseuse et chorégraphe Myriam Gourfink mêlaient gestes microscopiques et boucles sonores intenses et progressives, dans un ballet de poche baptisé DATA_Noise. Bruit et chorégraphie infinie à contempler à nouveau à Alfortville, en ouverture du festival Extension à La Muse en circuit, le 3 mai prochain.

Finalement, Reevox a renfermé ses lourdes portes samedi au Cabaret Aléatoire. Un finish marqué par une programmation plus accessible, jeune et verte, avec un plateau nocturne, composé entre autres de Saycet, Acid Arab ainsi que du très attendu Pantha du Prince. Les Dj’s et producteurs se sont partagé les manettes jusqu’à très tard dans la nuit, face à un dancefloor comble. L’occasion pour le public de découvrir des nappes sonore du nouvel album à venir au printemps d’Hendrik Weber aka Pantha du Prince donc, petit orfèvre électronica originaire du grand nord, largement au-dessus de tous cette nuit-là au Cabaret.

 

La galaxie des musiques libres ainsi que de la création d’avant-garde se donneront à voir à nouveau très bientôt : à l’occasion de la 31ème édition du Festival MIMI 2016, ainsi que pour les imminents 40 ans de la Fondation Vasarely, à Aix-en-Provence.

 

1. Exception faite de combattants de l'ombre historiques comme les Dj’s Rebel, Faze ou Djel, ainsi que des excellentes programmations Rap - français notamment - de l’Affranchi ou du Molotov.

2. Exception faite de structures comme Microphone Recordings ou de combos comme Nasser ou Amine & Edge qui, depuis quelques années, ont clairement réussi à sortir leurs amplis et platines du jeu.

 

Le festival Reevox s’est déroulé du 2 au 6 février à Marseille.