<i>Blow Boys Blow</i> de Denis Deter Blow Boys Blow de Denis Deter © André Wunstorf

Nuits de danse à Berlin

Avec les marionnettes animées de Xavier Le Roy, la bande de marins ivres de Dennis Deter et les corps enrayés de Sheena McGrandles, la Tanznacht met en lumière les horizons troubles de la danse Berlinoise.

Par Charlotte Maxin

 

En août à Berlin, la danse ne se vit pas seulement dans les clubs. Deux festivals Tanz im August et Tanznacht s’emparent simultanément de la capitale allemande. Le premier, rassemble des travaux d’artistes internationaux tandis que son petit frère, Tanznacht, se fait sismographe de la ville en présentant une scène exclusivement berlinoise. Dans le quartier de Wedding, les Uferstudios, une grande friche industrielle de brique caractérisée par sa cheminée d’usine, accueille ce festival orchestré par la Tanzfabrik, qui fête tout juste ses 40 ans.

Sur le plateau de Xavier Le Roy - qui ouvre l’édition 2018 - un homme grand et fin aux cheveux grisonnants nous attend d’un air dubitatif. Amnésique, il s’adresse au public pour tenter de comprendre les raisons de sa présence et de la notre. « Pourquoi êtes-vous venus ici ? » demande t-il. « La curiosité de l’inconnu » répond une spectatrice. Avant même de commencer, Untitled remet en cause les rôles attribués par la représentation. Cette situation amusante pour certains, en agace d’autres, impatients. Plongés ensuite dans l’obscurité, la lumière revient lentement pour distinguer sur scène trois silhouettes : le chorégraphe maîtrisant à tour de rôle deux marionnettes à la taille humaine. Alors qu’il se roule par terre avec l’une, il tire sur les fils de l’autre, et le pantin gesticule, se lève, s’assoit. Xavier Le Roy donne corps à ces poupées gonflables, avec un humour subversif et abrasif il finit par se transformer en l’une d’entre elles, accompagnant ses mouvements mécaniques d’un grincement rouillé. La frontière entre manipulé et manipulateur se brouille, en sortant de la salle on ne saurait dire qui du public, de l’artiste ou des marionnettes a tiré les ficelles de la pièce.

 

Navigation trouble

Dans la même soirée, sept hommes habillés en noir hissent les voiles dans le studio 14. En chantant en choeur en anglais, ils disposent tables et chaises sur scène sur lesquels les spectateurs sont invité à s’asseoir. Prête à prendre le large, cette fine équipe dépose des bassines, des cuillères en argent aux motifs variés et pour les plus assoiffés, des petites louches. Tels des matelots, ils brandissent les bouteilles de rhum pour ensuite les vider dans les cuves sous les yeux hagards. « Spoon check! » est le mot d’ordre de Blow Boys Blow. Se déplaçant de table en table, Dennis Deter et ses acolytes nous invitent à chanter comme à boire à la cuillère et nous embarquent dans un périple aux histoires grivoises, nous rappelant entre deux gorgées que les marins possèdent de nombreux points communs avec les régisseurs et qu’ils tiennent la barre aussi bien dans un théâtre que sur un navire. Sans eux, tout prend l’eau.

Dans leur sorte comédie musicale, les corsaires entament de façon synchronisée des pas simples ou mettent en scène leurs épopées de façon plus théâtrale. Une question nous taraude quand même : faudra t-il écluser ces récipients pour mettre fin à cette soirée chantée-arrosée ? Lorsqu’il nous faut amarrer, nos coeurs se serrent. On emporterait bien ces compagnons de route attendrissants pour faire perdurer la virée maritime qui nous rappelle que chaque spectacle s’apparente à une traversée, tant que l’équipage à bord - public et artistes - pense que le voyage vaut le détour.

 

Ambiance vidéocassette

Un mur en bois plante le décor de la deuxième journée. Faut-il y voir un quelconque parallèle avec celui de Berlin ? Chez l’irlandaise Sheena McGrandles, l’objet est récurrent. Sur le côté droit du mur, une main surgit et s’y agrippe. Une femme apparaît, suivie par une autre dans un jeu d’automates. Les deux interprètes, aux mouvements constamment perturbés, s’arrêtent, se tournent, repartent en marche arrière comme empêtrées dans la bobine d’une vieille vidéocassette.

Figured, Sheena McGrandles, p. Shenna McGrandles

Dans une sorte de balade amoureuse, la narration de Figured perd rapidement tout son sens, déconstruit par les va-et-vient et mouvements répétés des deux performeuses. On se demande s’il n’y a pas là, comme chez Xavier Le Roy, des fils suspendus qui ordonnent leurs mouvements. Sans sortie possible, sans pouvoir de maîtrise, la chorégraphe nous emporte dans une ambiance électrisante qui subordonne nos yeux à la vitesse évolutive de la danse. Minutieuse, extrêmement détaillée, la chorégraphie nous désarçonne par la justesse des gestes, réglant au millimètre le moindre battements de cil. Dans un espace-temps pour le moins inhabituel, une lenteur suspendue vient cependant renverser le rythme d’une réalité brusque et effrénée : Figured chorégraphie l’intensité d’une simple balade le long d’un mur.

 

> La Tanznacht a eu lieu du 24 au 27 août aux Uferstudios, Berlin, Allemagne