© Marc Domage

Occupation artistique

Vingt structures chorégraphiques et leurs artistes ont investi les espaces bruts du CN D dans une joyeuse Occupation artistique. Entre foire d’art contemporain, salon d’artistes et lieu de vie, ces deux jours d'effervescence ont troqué le verbe occuper pour celui - moins guerrier - d’habiter.

Par Léa Poiré publié le 11 févr. 2019

En ouvrant grand ses portes à une vingtaine de structures phares du paysage chorégraphique contemporain, le CN D a immiscé entre l’austérité de ses murs de béton une joyeuse convivialité. On y est venu sans trop savoir ce qu’on allait voir, on en est ressorti avec plusieurs idées en poche, quelques nouveaux contacts, des amitiés retrouvées et un sourire au coin des lèvres.

Au premier l’étage, on pousse la porte du studio investi par le Centre chorégraphique de Nantes, à l'intérieur Paola Stella Minni et Konstantinos Rizos ont déjà commencé. Assis sur un petit banc de bois, guitare à la main, ils fredonnent un air qui a déjà le goût des vacances. Ceci est une introduction, une chanson de leur spectacle PA.KO doble dont ils ont choisi de montrer un extrait « on va se changer puis on commence, on discutera ensuite ». À vue et à nu, ils se voilent chacun d’un long foulard de soie, l’un fushia l’autre jaune poussin, couvrant leurs têtes et tombant presque jusqu’au sol entre leurs cuisses, masquant du même coup leurs sexes mais pas leurs fesses. Sans visages ils nous regardent en tremblotant. D’un tableau fébrile à l’autre les créatures transies se déplacent vers une plante verte et deux sac à dos d’écoliers dont ils sortent une panoplie arbitraire d’objets tel un kit de survie : gilet jaune, médicaments, arrosoir, éventail, tongs, poissons musical. « J’essaie de voir le futur il est rouge comme le sang » avec des voix diaboliques et rétro futuristes - celles, nous semble t-il, du Cinquième élément de Luc Besson - les deux danseurs échangent des conseils post-apocalypse en préparant un thé. Une fois la boisson prête, ni une ni deux, la performance se transforme en discussion…

 

PA.KO doble de Paola Stella Minni et Konstantinos Rizos p. Marc Domage

 

De studios occupés en studios envahis, les présentations s'enchaînent, se croisent, se superposent. Certains artistes ont choisi d’adapter leur performance sur le vif comme Olga Mesa et Francisco Ruiz de Infante présentés par le CDCN Pôle Sud, ou présenter leur travail plus simplement, juste en vidéo, d’autres façon conférence dansée explicitent leur recherche. Pour certaines structures venues de loin, comme le TEAT de la Réunion, le temps est partagé entre plusieurs de leurs poulains.

Dans les couloirs, un squelette masqué, écouteurs roses dans les oreilles, fait les cent pas et attire le regard. Personne ne sait vraiment d’où il vient, apparaissant ça et là dans les interstices, scrutant les visiteurs sans jamais dire un mot ou s’asoupissant dans un coin. Ce squelette est l’un des personnages activant l’exposition des archives de Pierre Droulers au niveau -1 du bâtiment. Là, de grandes tables blanches agencées en escargot invitent à consciencieusement suivre le sens de la visite, organisée par les sept jours de la semaine inscrits à la craie blanche au pieds des tréteaux. Sur les planches, images, textes, enregistrements, objets, sont disposés avec précision, tel les indices d’une enquête chorégraphique. Sous une table, un danseur découpe des papiers de couleur, caché derrière des piliers deux pianos se répondent par des mélodies enfantines, Pierre Droulers lui même entre les allées incite les visiteurs à piocher parmis les traces : l’exposition vit.

Occuper pour habiter, se laisser porter par les espaces et faire confiance aux rencontres fortuites, comme par habitude le CN D renouvelle une nouvelle fois sa manière de programmer. Mais, avec son titre guerrier qui affirme des enjeux de territoire que la danse doit encore relever, ou la référence évidente à Occupy Wall Street de 2011, l’Occupation artistique s’est pourtant et avant tout teintée des couleurs de l’hospitalité.

 

> Occupation artistique a eu lieu les 25 et 26 janvier au CN D à Pantin ;  PA.KO doble de Paola Stella Minni et Konstantinos Rizos le 23 mars au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé