Vue de la biennale de Jakarta, Vue de la biennale de Jakarta, © D.R.
Reportages arts visuels

Petites victoires

Biennale de Jakarta

« On ne dirait pas vraiment une biennale », me dit-elle. La fumée de cigarette, les banderoles, la chaleur, la proximité physique des gens assis, debout, la musique, les annonces au micro font plus l'effet d'un festival que d'un vernissage. Mais qu'est ce que c'est qu'une biennale si ce n’est une somme de « petites victoires »?

Par Les commissaires anonymes publié le 16 déc. 2015

Un groupe de danseurs et musiciens déambulent parmi la foule et rejoignent l'installation The House of the mother, the house of the culture de l'artiste indonésien Tsina Sanjaya: une enclave de plastique transparente marquée de messages peints à la main. Il est question d'un lot de terre dans la région de Cigondewah que l'artiste acheta il y a quelques années contre plusieurs de ces œuvres. À l'intérieur, une pile de toiles blanches fait office d'hôtel; des paniers remplis de graines de différentes couleurs. Nous les regardons performer un rituel dont nous ne savons rien dans cette poche synthétique. Un peu plus loin, Lab Laba Laba, collectif d'artistes de Jakarta, anime un studio de développement de films celluloïds. La chambre noire est accessible au public et tous les montages, collages et bobinages sont réalisés dans le laboratoire extérieur. La projection expérimentale des films éclaire l'artifice de l'image mouvante, entre bricolage magique et technologie. À l'opposée, se tient la grande tente de L'ambassade aborigène de Richard Bell. « Pensez-vous que l'Australie s'est établie pacifiquement ? » demande la voix off du film présenté. L'artiste originaire de Brisbane, auteur de cette installation vidéo dont il est le narrateur héro, caresse la queue de renard qui lui sert de collier. La confusion règne au pays des références qu'est mon petit monde de l'art. À qui s’adresse cet événement? L'intensité de ces premières incompréhensions me rappelle à notre monde globalisé: toutes les biennales sont des formes « monstres ». Indéfinissables, effrayantes, dominatrices, elles ne se montrent que ponctuellement, fondent des rumeurs et laissent des traces. L'enjeu reste de savoir comment négocier avec la bête.

 

 

Il y a un mois, je visitais la biennale de Lyon et pestais contre tant de fadeur. Aucune nécessité d'exister n'apparaissait dans ce grand étalage d'œuvres monumentales et divertissantes. La vie moderne – titre de l'événement – est un monstre mort dont on n’a pas de pudeur à commercialiser la carcasse. Ni les artistes ni les visiteurs n'ont de combat à mener avec le doute, la peur ou le scepticisme qui fondent l'expérience originale de l'art. Bien au contraire, dans le grand entrepôt de Gudang Sarinah, quelque chose urge et se débat. Ni vers l'avant ni vers l'arrière, Maju Kena, Mundur Kena (1) titre la biennale. Tirée d'un film populaire indonésien, l'expression en bahasa (langue de l'Indonésie) est une devise pour agir dans le présent. Selon Charles Esche, commissaire invité et la jeune équipe de commissaires indonésiens, il n'est pas question d'être sourd à l'histoire ni d'éviter de se projeter dans l'avenir, mais de chercher à ne pas céder à la nostalgie du passé ni à la diabolisation du futur. Ils évoquent ensemble l'idée des « petites victoires »: ces instants qui ne changent pas le cours des choses mais nous rendent puissants, ouverts à faire face à ce qui vient.

 

L'une de ces victoires est la rencontre avec Where the Silence Fails de l'artiste japonais Meiro Koizumi. « Je suis content que tu aies survécu », répète doucement le vieil homme, un masque aéronautique sur le front. L'artiste est derrière la caméra et demande encore: « dis merci, avec plus de cœur. » Cet ancien militaire japonais a fait partie d'une escouade de kamikazes et aurait dû périr pour l'honneur de sa partie dans l'attentat d'un camp américain en 1945. À cause d’un problème technique d'avion, il dû atterrir d'urgence sur une île et abandonner la mission : l'occasion manquée de donner sa vie pour changer le cours de l'histoire et la culpabilité de s'en être tiré. Devant la caméra, il prononce un dialogue entre son fantôme d'homme vivant et celui d'un ami disparu. L'homme se pardonne d'avoir si longtemps vécu. À quelques jours des événements de Beirut et de Paris, je mords ma main dans le noir de la pièce. Face à cette image ténébreuse, vient à mon esprit la fragilité du désir de vivre.

 

 

La présence des vidéos Flooded Mac Donald's du collectif danois Superflex et Enjoy poverty de l'artiste hollandais Renzo Martens réanime mes nerfs: découvertes il y a quelques années en Europe et largement diffusées, ces vidéos font l'effet d'une légitimation de parrains radicaux de l'art occidental. Composé des séquences choquantes sur l'esclavage néolibéral de groupes agroalimentaires tels qu'Unilever en République Démocratique du Congo, Enjoy poverty veut nous mettre face aux contradictions politiques et éthiques des artistes. Le cartel mentionne le terme émancipation; mais qui pense-t-on émanciper avec des démonstrations si grossières? Le cynisme inopérant des images d'enfants mal nourris permet cependant de passer au crible les œuvres voisines. Serions-nous condamnés à faire face à notre impuissance? Surgi de cette vague nihiliste, une image vidéo de Young Turks de Köken Ergun : un groupe d'adolescents kenyans tournant dans une danse derviche. La scène est insaisissable; à la fois teintée d'une essence universelle et d'une absurde complexité. Étudiants du réseau des écoles turques d'Afrique, ces jeunes apprennent danses et chants traditionnels pour des jeux olympiques culturels. Une heure de film me met face à mes propres préjugés; je me balance entre le rejet d'une promotion culturelle aliénante et l'espoir d'une rencontre libre avec l'autre.

 

Le lendemain, j'ère dans l'espace vidé de son foisonnement. Il fait 40°C. Seules les salles de projection sont climatisées. Je m'endors devant une vidéo pendant que d'autres discutent de collectivisme et de cosmopolitisme entre professionnels dans une salle dédiée. « Tout a eu lieu avant que l'on arrive » est l’idée qui me vient en tête. Dès l'ouverture de l'exposition, la réalité de l'expérience du contexte, de la construction de la communauté et de la lutte des artistes contre les conventions de la production culturelle globalisée s’est évanouie. Car comme l’écrit Baudrillard, toute chose qui commence à exister disparaît en même temps : « Au moment où une chose est nommée, au moment où la représentation et les concepts s'emparent d'elle, elle commence à perdre son énergie – avec le risque de devenir une vérité ou de s'imposer comme une idéologie » (2). Visiteurs, nous observons ce qui reste apparent pour comprendre comment Maju Kena, Mundur Kena a su prendre l’avantage sur le monstre.

 

 

1. Texte de présentation Jakarta Biennale à consulter : http://jakartabiennale.net/en/curatorial/

2. Jean Baudrillard, Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu, édition de l’Herne, 2007. 

 

Biennale de Jakarta, du 10 novembre au 17 janvier à Jakarta, Indonésie.