La jeune artiste martiniquaise Gwlady Gambie adresse "How to meet the Beautiful Monster" aux passants de la rue piétonne de Fort-de-France. La forte empreinte du carnaval ne semble pas loin. © Jean-Baptiste Barret.
Reportages Performance

Quand soudain

L'art-performance est très neuf en Martinique. On en a d'autant mieux perçu les contrastes, à la faveur du festival FIAP, qui lui était consacré à Fort-de-France

 

Par Gérard Mayen

 

À Fort-de-France, la Savane porte un nom qui trompe. Il ne faut pas imaginer un quelconque lieu sauvage. Plutôt une esplanade sagement ordonnée, qui ne tranche en rien dans l'ambiance de langueur provinciale, lourde d'ambiguïtés postcoloniales, qui empreint le chef-lieu de la Martinique. Un samedi soir, 22 avril 2017, il ne manque pas de monde pour flâner à cet endroit.

En bordure se trouve l'Hôtel Impératrice, campé dans sa modeste gloire surannée. Une effervescence toute particulière règne aux abords de l'établissement. C'est à cette adresse que se déroule, pour l'essentiel, le FIAP 2017, première édition en titre du Festival international d'Art-Performance. Lequel est un domaine d'expression encore très neuf dans ces parages – tout du moins dans son acception occidentale du moment.

Les initiateurs de cette manifestation sont eux-mêmes des artistes du genre et du cru, largement frottés à l'expérience internationale : Annabel Guérédrat et Henri Tauliat. Ils ont eu la belle intuition de faire communauté, entre artistes, chercheurs et critiques, une semaine durant dans cet hôtel. D'où un contexte d'incubation, débordant des deux seules soirées finales, des performances à horaires programmées.

D'où, pareillement, une démarcation très claire entre, d'une part, l'activité intra-muros, courue par toute une mouvance artistique et intellectuelle bruissant de curiosité enthousiaste ; et d'autre part, des performances de rue, au contact de la population, et aux effets moins prévisibles. Voire incontrôlés, comme soudain ce samedi soir sur la Savane.

 

Réassignée sexuellement

Ayana Evans, artiste africaine-américaine, commence à agir sur le trottoir de l'Hôtel Impératrice. À même la chaussée de la rue de la Liberté, elle orchestre la traversée des spectateurs complices en file indienne, aller et retour. Il en découle un brin d'intranquillité, dans la circulation automobile qui en est perturbée. Pas plus. Cela ressemble encore à de la performance appliquée, plutôt académique, comme on n'aura pas manqué d'en voir au cours de ces journées festivalières.

Soudain, la situation bascule. Ayana Evans a disposé au sol une bassine remplie d'eau. Alors qu'elle est chaussée, elle y décoche, sans crier gare, un pas très fort frappé dans l'eau, qui asperge. Inexpliqué, le geste alerte. Désormais sur la promenade, l'artiste puise dans un attirail d'objets hétéroclites, pour conduire vivement des actions insolites. Tout particulièrement : une toilette, qui n'esquive pas ses parties intimes, quoiqu'elle reste en sous-vêtements.

22 avril 2017, Anaya Evans s'apprête à déchaîner une brève tempête sur la promenade en plein cœur de Fort-de-France, en retournant la suggestion érotique de son apparence physique contre ceux-là même qui l'y enferment. p. Jean-Baptiste Barret

Dans ce cadre ouvert, le public, nombreux, est très divers. Dont un groupe de jeunes filles, hyper réactives, qui se raidissent dans des cris, au moment où Ayana Evans entreprend de boire l'eau corrompue de sa toilette, à même la bassine. Dont, également, des grappes de jeunes hommes, qui manifestent bruyamment, à deux doigts de la prise à partie directe, le scandale que constitue à leur sens la vision d'une femme se permettant des actions hors normes en public.

Ils la réassignent sexuellement. Brusquement. Ayana Evans sait que sa morphologie suggestive lui confère un profil que l'hétéro-normativité indexe sur une féminité encagée dans les codes de l'appropriation érotique. Elle l'assume. En fait son arme artistique. Civique aussi. Elle défie les provocations des garçons menaçants. Quoique ne parlant pas français, elle se débrouille pour entamer avec eux, à vif, une conversation dont la sécurité n'a rien d'assuré.

 

La Caraïbe bouillonne dans le multiple

Il y a là, justement, un agent de sécurité habituellement voué à la paix hôtelière. N'écoutant que son sens du devoir, il s'est précipité à proximité de la performeuse en danger. Il nous confie juste après, dans ce français étudié que nombre d'Ultra-marins ont à cœur  de pratiquer : « Vous avez vu, je me suis moi-même retrouvé en situation de performance ! Mais qui n'avait rien d'évident. Car, à ma place, ce n'est pas non plus mon rôle, d'interférer dans l'action de l'artiste ».

Bref, cette baraque de muscles a tout saisi de la minceur du fil sur lequel courent les implications de la performance, selon qu'elle s'offre à l'abri des terrasses d'hôtel entre spectateurs de bonne éducation ; ou au contact de garçons dans la rue, formatés en galeries marchandes plutôt qu'en galeries d'art. Avec eux, la performance d'Ayana Evans déchaîne les passions, perturbant la répartition des rôles qu'une femme est tenue d'observer dans les performances quotidiennes du genre dans l'espace public.

On vient de faire long, pour décrire un événement de moins d'un quart d'heure de durée. Et il faudrait un fascicule entier – impossible à déplier ici – pour évoquer les dizaines de situations performatives offertes par le festival FIAP, de régime pleinement international, dessinant un paysage extrêmement varié des acceptions et pratiques de l'art-performance. International, le FIAP suggère de renverser d'un coup, au moins à 90° degrés, l'image qu'on se fait du positionnement de la Martinique.

Vue de Paris, dans le cadre occidento-normé des atlas postcoloniaux dominants, on voit cette île peu ou prou en face, de l'autre côté de l'Atlantique, reliée à la métropole d'un lien univoque, horizontal est-ouest, en position de satellite dans une géographie franco-centrée. Mais arrivez au FIAP, et vous croisez des artistes, des universitaires, des critiques, accourus du Chili, du Mexique et des USA, mais encore de Porto-Rico, Haïti, la Dominique ou Trinidad-et-Tobago.

Voilà qui fait soudain une ligne joliment incurvée, en axe sud-nord (et réciproquement), où Fort-de-France scintille au cœur d'un étoilement archipélagique caribéen. Et là, tout ce monde se rend autant en conférence à Mexico, qu'en expo à Miami, workshop à New-York et colloque à Trinidad-et-Tobago. On ne capte rien de l'impasse métropolitaine, mono-centrée, postcoloniale, dans laquelle est gelée une certaine représentation française, quand la Caraïbe bouillonne dans le multiple.

 

Corps multiple, ou juste, tendance

À ce titre, nombre de jeunes artistes paraissent s'émanciper du contexte postcolonial en pratiquant la plasticité d'une mobilité multi-pôlaire, plutôt qu'en reconduisant la focalisation sur la seule question indépendantiste. Laquelle, à son corps défendant, reconduit la donnée de base de l'univocité d'une centralité métropolitaine – fût-ce pour la combattre.

Y a-t-il corps identitaire ? Le jeune artiste guadeloupéen Audrey Phibel préfère s'exclamer : « j'ai un corps outil, un corps instrument, un corps possible, un corps enjeu, un corps espace, un corps temps, un corps dimension, un corps traversé de sens, traversé de doute, traversé d'angoisse, un corps de beauté, et de laideur, et de renversement sensible, de trouble bouleversant. Et pas tant un corps créole. » Multiple !

Cette perspective est tonique. Audrey Phibel croit à une renouvellement, assaini, des pratiques, des méthodes, des discours, permis à son art dans la région, notamment à la faveur de l'ouverture du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre. Mais lui-même formé en école d'art de pointe en région parisienne (à Cergy-Pontoise – combien de "pointes" dans ces deux lignes !), Audrey Phibel ne montre en performance qu'une composition convenue, décorative, sur la figure obligée des performances de genre. Tendance. Juste, tendance.

 

Performances en leurs contextes

C'est qu'on en a pas fini de courir derrière une définition qui voudrait délimiter, peu ou prou, le genre (artistique) de la performance. Même un peu raidie dans son souci d'imitation des canons universitaires, une journée entière de réflexions conduite au FIAP, a permis d'activer ces perspectives. Les questions restent ici très neuves (même s'il ne faudrait pas oublier la génération des René Louise, entre autres, qui n'a pas rien donné, à la grande époque des idéaux révolutionnaires antillais).

Le curseur caribéen du débat conduit à élargir grandement la notion de performance, dans son contexte politique et social. Très teinté de Cultural studies, le new-yorkais haïtien Nyugen Smith découpe, à n'en plus finir, les significations du tissu madras, folklorisé et touristifié aux Antilles, alors que cette toile est le produit d'une histoire économique mondialisée chevillée à l'esclavagisme. Smith tente de recomposer tout cela.

Mais là encore : à l'air libre de la Savane des Pétrifications, loin de la ville, cognée par l'océan (rien à voir avec la fausse savane urbaine mentionnée plus haut), Smith élargit l'horizon en brandissant le madras en bannière. Il intrigue et interpelle. De retour en ville, quand il instruit une saturation de signes déconstruits dans le hall minuscule de l'Hôtel Impératrice, on se perd dans une sémiotique du politiquement correct.

Dans la Savane des Pétrifications, Nyugen Smith transforme en fière bannière un bout de madras, ce tissu antillais remontant à l'époque de l'esclavage, aujourd'hui folklorisé. p. Jean-Baptiste Barret  

C'est comme Annabel Guérédrat : aux Pétrifications, touchée par la fulgurance de l'instant, dans un coin de rochers quasiment sans spectateurs, la performeuse bouleverse, dans sa lente fusion avec l'élément naturel, nue pour brasser d'énormes paquets d'algues, mutant alors en sorcière ou chamane. Revenue à la bonbonnière de l'hôtel Impératrice, l'énoncé de textes de la subversion homologuée, combiné à la réincarnation canonique du personnage de Frida Khalo, frise l'étouffement référentiel d'une perspective muséale. De quoi rester interloqué quand cela tombe en contrepoint de la performance explosive d'Ayana Avans qui vient juste de se dérouler à l'extérieur.

 

Pratiques du merveilleux magique

Il y avait bien quelques randonneurs pour arpenter la Savane des Pétrifications au moment où les performeurs du FIAP s'y comportaient comme en laboratoire. De quoi provoquer bien des situations détonantes, de rencontre en pleine nature avec des formes étranges en immersions, corps boursouflés de prothèses, masques, êtres hybrides de détournements végétaux. On écoute quelques réactions de spectateurs inopinés. On les craindraient toutes de rejet à l'endroit de ces huluberlus. Mais non.

Pas forcément. Un passant s'enquiert. Il aimerait savoir ce qu'on est en train de commémorer là. C'est qu'on avait oublié que les pratiques du merveilleux magique imprègnent la vie sociale antillaise, avec ses rituels, ses personnages totémiques, pourquoi pas au bord de l'eau, particulièrement ici face à la découpe de la Table du diable (un bloc rocheux émergeant au large).

 

Entre canonisation et tâtonnements

Cette connexion à l'univers performatif d'une société toute entière, par exemple ses traitements carnavalesques – mais pas que – aura nourri la réflexion la plus intéressante lors des rencontres du FIAP 17. La performance a sans doute autant à s'enrichir d'un apport sociétal caribéen, que la Caraïbe l'a à faire d'un apport de l'art-performance dans sa vie sociale. À ce croisement, le souci de poser des définitions n'ouvre qu'une perspective assez courte.

Ainsi fut-il passionnant de mettre en regard les démarches respectives d'Hector Canonge et de Gwladys Gambie. Le premier est un grand maître new-yorkais du genre. Ses rituels symbolistes très étudiés finissent par reconduire le paradigme d'une pratique spectaculaire canonique, ultra stylisée, fût-elle pensée in situ. Encore toute modeste, sortant de l'école d'art de Fort-de-France, la jeune Gwladys Gambie tâtonne entre tressages futuristes qui affolent la thématique du cheveu crépu, et la production de corps hybrides qui n'ignoreraient rien des mangas.

Il faudrait la suivre de près. Mais pas à la façon de la bousculade de photographes, smartphoneurs et porteurs de tablettes, qui dans la rue à l'occasion du FIAP, en viennent à empêcher quasiment que sa performance se développe, puisqu'ils la recouvrent de celle, submergeante, de leur capture autoritaire dans le formatage préétabli d'un transfert technologique. Là poind un tout autre débat, qui n'a rien de spécifiquement antillais. Hélas.