© Boris Camaca et Alice Gavin

Rave partout

Un ballet postapocalyptique comme un doigt d’honneur aux lendemains de la catastrophe annoncée. Avec Room With a View, le musicien Rone et (La)Horde ouvrent un horizon branché sur l’énergie collective des corps. L’écrivain de science-fiction Alain Damasio et Mouvement étaient aux répétitions à Marseille. Un an plus tard, la captation réalisée au Théâtre du Châtelet est disponible sur Culturebox. 

Par Samuel Belfond & Arnaud Idelon publié le 24 févr. 2021

Les travées proches de la salle de répétition du Ballet national de Marseille vrombissent d’une basse sourde et régulière, comme à l’approche d’une rave. À l’intérieur du bâtiment – un temple aux allures rétro-futuristes posé dans un parc des quartiers sud – les danseurs du collectif (La)Horde se massent au sommet du « monstre ». Cette carrière de marbre postapocalyptique, aux contours incertains comme dessinés par une imprimante 3D, fait office de scénographie. Des corps agonisent, s’agitent, luttent et composent à plusieurs des figures, dans l’agitation frénétique d’une meute sous amphétamines. Rejouant jusqu’à l’épuisement le scénario d’effondrement, le spectacle Room with a View peut se lire comme une tentative d’ouvrir le temps et d’imaginer d’autres portes de sortie à la fatalité qui vient : en accélérant, dépasser la Fin. La rythmique techno orchestrée par le musicien Rone, initiateur du projet, joue ce rôle catalyseur qui permet de précipiter le futur et de le vivre, de manière utopique, avant de retrouver le monde.

 

Coup de ballet sur le vieux monde

Lorsqu’après le fillage, on croise l’écrivain Alain Damasio au détour d’un couloir, il est encore sous le choc, à cause de « la puissance pulsive se dégageant des corps, qui conserve l’autarcie énergétique de chacun des danseurs ». (La) Horde suscite ce genre de réactions. Marine Brutti, Arthur Harel et Jonathan Debrouwer ont pris la direction du Ballet national de Marseille à l’automne 2018. Une nomination qui a surpris le monde de la danse. À cause de leur jeunesse, mais aussi en raison de leurs pratiques et de leurs parcours, inhabituels dans ce milieu. La chorégraphie est, pour eux, un point de départ à des productions qui prennent la forme de films, d’installations, de performances, autant que de pièces scéniques. « Il n’y a pas un canal qui est boudé, assurent-ils. C’est là que le mot “médiatiser” prend tout son sens : rendre visible quelque chose, rentrer dans le vif d’une œuvre par des coulisses aussi différentes qu’un film, une pièce, les réseaux sociaux ou des photographies, qui posent un regard artistique sur l’œuvre originelle, en jeu de reprises, de variations et de décentrements. »

Leur premier projet d’ampleur, construit autour de la communauté YouTube de danseurs de jumpstyle, a donné lieu à une performance pendant la Nuit blanche 2017 et au film Novaciéries, avant d’aboutir au spectacle To Da Bone. Le trio a aussi exploré les communautés de cloud chasers, faisant de la fumée vapotée un répertoire de formes sculptées ; et travaillé avec des interprètes qui échappent aux normes traditionnelles : aveugles, seniors, amateurs.

p. Boris Camaca

 

Cette volonté de prendre des objets a priori étrangers à la danse contemporaine leur a rapidement valu l’étiquette de chorégraphes postInternet : des mouvements de danse sont partagés dans des vidéos, virales ou confidentielles, depuis les quatre coins du monde, puis réintégrés aux scènes conventionnelles. Les pratiques explorées par (La) Horde sont ancrées dans le Web collaboratif et en reproduisent les usages : patchwork et évolution d’un univers à l’autre comme une navigation virtuelle hypertexte, art du drag & drop, glisser-déposer... Cette dénomination véhicule aussi les doutes d’une partie du milieu quant aux capacités du collectif à explorer en profondeur le champ chorégraphique. Mais la difficulté à saisir (La)Horde tient peut-être davantage à la multitude de ses références, enracinées du côté du théâtre et de la performance. De la scène du Maillon, à Strasbourg, et sa « programmation complètement folle qui a ouvert [leur] champ des possibles », jusqu’à Marseille, les trois citent de grandes influences : Romeo Castellucci, Pierre Huyghe, Mika Rottenberg, Cyprien Gaillard ou Matthew Barney, Anne Imhof, Tino Sehgal et Marina Abramović. Si l’on devine dans Room with a View autant des gisants du Caravage que des scènes de Climax de Gaspard Noé, c’est que (La)Horde ne prête allégeance à aucune chapelle : les artistes qui les inspirent ont surtout en commun de scruter leur époque au prisme de la violence et de sa transfiguration.

 

Castagner l’effondrement

C’est l’une des raisons de l’invitation formulée par Rone. Leur spectacle Room with a View, qui prend également corps dans son album éponyme, est un terreau de formes et de gestes articulés autour du fil rouge de l’effondrement. « J’ai vu chez (La)Horde ce dialogue avec l’époque, forcément politique. Rapidement, on a trouvé un terrain partagé pour tendre à quelque chose de plus engagé que mes lives habituels », explique-t-il. Cette portée politique se joue sur le mode de l’ambivalence plus que de la prise de position. « On cherche les zones de gris. Notre rôle est de mettre au jour nos doutes. » Rone et (La)Horde donnent forme à une pédagogie de la violence : il faut en jouir pour prendre conscience de sa propre violence, c’est-à-dire de sa possibilité d’agir. En témoigne cette figure finale, haka façon black bloc, où les danseurs impriment sur leurs poitrines leur énergie collective. Une clôture faite de hargne, qui renvoie à l’introduction du spectacle – une rave où les corps atones et faussement synchronisés subissaient la violence plus qu’ils ne la déployaient ensemble – comme remède au fatalisme.

L’effondrement qui vient, semblent-ils dire, n’est pas tant une fatalité que la nécessité immédiate d’apprendre, enfin, à faire œuvre commune. La pièce achevée, les interprètes évoquent spontanément ce lien généré pendant cette heure et quart de danse ininterrompue, « une énergie puissante qui demeure ensuite, plus forte que la fatigue », explique Nathan Gombert. Avec d’autres apprentis, il a rejoint la troupe en septembre dernier. Même les plus aguerris, comme l’Irlandais Daniel Alwell, concèdent avoir été marqués par l’approche de (La)Horde. « Ils font partie de ces chorégraphes qui ne vous donnent pas le geste, mais plutôt une intention. Ils vous laissent ensuite générer le mouvement. » Ces intentions sont partagées sous la forme d’un groupe Facebook, où s’échangent des vidéos glanées sur YouTube, traitant autant de danse que de l’actualité. (La)Horde abonde : « Nous sommes alimentés tous les jours par cette matière, rien qu’en allumant nos téléphones. Par exemple, ce chant créé par des féministes chiliennes et propagé à travers le monde est pour nous une forme qui doit être mise en écho par l’art. »

p. Boris Camaca. da. Alice Gavin 

 

Doigt d’honneur

Cette latitude laissée aux danseurs vise à mettre en exergue leur personnalité, leur rapport au monde. Comme le faisait Pina Bausch en studio, dans la lignée de la tradition théâtrale de Stanislavski, avec une série de questions faisant surgir l’intime : « Comment réagissez-vous quand vous voyez quelqu’un qui vous plaît dans une pièce et que vous voulez attirer son attention ? Qu’est-ce que vous faites quand vous êtes chez vous, tout seul et déprimé ? » Ce procédé s’inscrit, chez (La) Horde, dans la volonté de ne jamais séparer la pratique artistique de la vie, le danseur de son milieu. « Parfois, cela peut paraître contre-intuitif car, en tant que danseurs, nous sommes habitués à vouloir “performer” le geste, poursuit Daniel Alwell. Or, ils nous demandent toujours de penser le geste à sa base, de le réaliser comme une personne ordinaire le ferait. » Et Nathan Gombert d’abonder avec une anecdote : les chorégraphes lui ont demandé de modifier son geste de raver, trop dissemblable de celui qu’il avait exécuté lors d’une fête bien réelle. Libérée du canon chorégraphique, cette approche prend le risque d’une certaine littéralité ou d’une approximation gestuelle, la perfection technique n’étant pas l’objet du trio. Ou alors celui de tomber dans le trivial ou le vulgaire, et de perdre ainsi une partie de l’auditoire. En témoigne cette journaliste, présente aux répétitions, interloquée par ces doigts d’honneur adressés au public. Alain Damasio interprète plutôt ce geste comme « une claque infligée à notre génération pour le monde que nous avons laissé à la suivante ».

Sur la terrasse du Ballet national de Marseille, au sortir du filage, les chorégraphes se projettent déjà dans cette première au Théâtre du Chatelet. « Il y a quelque chose d’à la fois autoritaire et magnifique à réunir des gens pour créer une expérience de groupe, très intime, dans une salle de théâtre. Avec les réseaux sociaux, la rencontre avec l’œuvre peut être diffractée, solitaire. On peut oublier un spectacle, son architecture et ses compositions, mais restent des ambiances, des (in)conforts, des sensations et des rythmes. » La pièce a été conçue avec la volonté de transmettre cette énergie collective. « L’effondrement est le thème central, mais l’important, pour nous, c’est cette question : comment faire ressortir les spectateurs avec cette “niaque” que l’on donne à voir sur scène ? », s’interroge Rone. Avec Room with a View, la salle de spectacle tend vers une horizontalité plus dancefloor. Du plateau au club, de la danse à la vidéo et du sacré au profane, (La)Horde et Rone convoquent la puissance d’éclatement de la fête pour configurer des communautés momentanées qui se fédèrent par la débauche énergétique ou la dépense improductive chère à Georges Bataille. « C’est l’expression d’une génération qui s’extrait de cette verticalité, et qui souligne l’importance, aujourd’hui, de faire collectif », conclut Alain Damasio.

 

> Room with a View de Rone et (LA)HORDE avec le Ballet national de Marseille, en ligne sur Culturebox ; le 15 avril au Teatro Municipal do Porto, Portugal ; le 11 mai au Tandem scène nationale, Douai ; les 19 et 20 mai à la Comédie de Clermont, Clermont Ferrand ; les 13 et 14 juin à Lyon dans le cadre des Nuits de Fourvière et de la Biennale de la danse de Lyon ; le 18 juin à L'Arsenal, Metz