Henrik Plenge Jakobsen, <i>If the people have no bread-let them eat cake</i> Henrik Plenge Jakobsen, If the people have no bread-let them eat cake © p. Mattias Givell
Reportages arts visuels Performance

SculptureMotion

Au Wanås Konst, la sculpture est reine d’un gigantesque domaine champêtre au sud de la Suède. Ici, elle s’abandonne en plein air au mouvement et vice-versa. De Maria Hassabi dont l'immobilité est le terrain de jeu à William Forsythe chorégraphe de l’objet, percée dans l’exposition SculptureMotion.

Par Léa Poiré publié le 8 sept. 2017

 

Imaginez vous perdus dans la campagne suédoise. Les nuages menacent, à l’orée d’une vaste forêt et perché au bord d’un lac se dresse un petit château blanc dont la première pierre date du XVe siècle. Des granges aux toits de paille, une ferme biologique et dépendances de briques l’entourent. Mais voilà que le frémissement étrange et rythmique des feuilles de quatre grands tilleuls happe le regard.

Comme un glitch dans ce cadre bucolique, Aviariation est une chorégraphie subtile composée par William Forsythe pour les arbres du parc grâce à des basses fréquences vibratoires. Le chorégraphe ne cesse d’explorer le mouvement en dehors du corps avec sa série des Choreographic objects dont SculptureMotion expose deux spécimens. Dans l’une des granges transformée en white cube, une nuée de 500 pendules suspendues par des fils de nylon tracent le parcours du visiteur (Nowhere and Everywhere at the same time) : à peine effleurés, leurs balancements ne s'arrêteront que quelques heures plus tard. Dehors, en s’enfonçant dans la forêt, un cabanon est laissé porte ouverte, comme une invitation. Une fois à l’intérieur, sans crier gare, le moindre de nos déplacements entraîne à sa suite la bâtisse toute entière, ingénieusement montée sur un sol mobile.

William Forsythe, Nowhere and Everywhere at the same time no 4, 2005. p. Mattias Givell

Si la danse s’exporte hors du corps, Sonia Khurana, performeuse et plasticienne indienne, change quant à elle le corps en sculpture dans les espaces de Wanås Konst avec une question : S’allonger par terre, immobile, est-ce un mouvement performatif ? En vidéo, l’artiste tient le pari à partir de son propre corps picoré par des pigeons dans Logic of birds ; décliné en silhouettes de PVC déposées au bord des chemins pour Lying down…ephemera III (series 6) ; ou en faisant jouer l’écho de sa voix au beau milieu de la forêt avec Lying listening.

 

Sonia Khurana, Lying down on the ground additional notes, 2009. p. Mattias Givell 

Outre les expositions temporaires, le parc de Wanås Konst expose une collection permanente de plus de 70 œuvres comme autant de folies romantiques cachées entre les feuillages. Elles ont toutes été créées sur mesure depuis 1987, à l’initiative de la fondatrice du centre d’art, Marika Wachtmeister. C’est ainsi que, le promeneur peut tomber nez à nez avec une maison bleue au toit pointu scénographiée par Bob Wilson à la mémoire du poète et critique de danse Edwin Denby. Au travers des carreaux de l’unique pièce d’où émane une voix théâtrale, on aperçoit un livre ouvert abandonné sur une table, le dernier que le poète aurait lu. D’un chemin sinueux aux petits sentiers dérobés, une musique guide le regard vers un sol de miroirs où se dressent les figures molles et oniriques de Nathalie Djurberg et Hans Berg. Un peu plus loin en traversant un champ, c’est une immense chaise ornée de bois de cerfs en bronze signée Marina Abramović qui s’érige toute en puissance. Les œuvres se cherchent ou s’exposent en plein jour au bon vouloir des artistes. Yoko Ono a, quant à elle, jeté son dévolu sur les pommiers à l’orée du bois, qu’elle transforme en arbres à vœux clairsemés de petits cartons mis à la disposition des visiteurs.

La commissaire d’exposition, Elisabeth Millqvist, se réfère aux mobiles d’Alexandre Calder qui parle lui d’Objet Ballet pour raconter comment le mouvement est arrivé dans ce parc de sculptures. « Après tant d’années, il est normal de pousser un peu plus loin la définition de la sculpture. Ici, on se demande ce qu’elle est mais aussi ce qu’elle n’est pas. L’idée préconçue serait de considérer la sculpture comme statique, érigée et permanente, constate-t-elle. Quand je suis arrivée ici en 2011 en tant que directrice artistique, j’ai observé comment les gens regardent les sculptures, montent dessus, tournent autour. Les œuvres étaient actives grâce à eux ! J’ai eu tout de suite envie d’inclure des œuvres qui prennent conceptuellement en compte cette participation. »

Henrik Plenge Jakobsen, If the people have no bread-let them eat cake. p. Mattias Givell 

Flirtant si bien avec la danse, le programme d’exposition invite la chorégraphe et performeuse Maria Hassabi le temps d’un weekend. Elisabeth Millqvist et Rachel Tess, programmatrice danse du Wånas Konst, ouvrent la marche vers une prairie verdoyante qui jouxte les moutons teints en rose de l’artiste danois Henrik Plenge Jakobsen. Au milieu du chemin, un danseur joue du bout du pied avec les graviers, bientôt rejoint de part et d’autre par trois interprètes qui s’installent au ras du sol. Cette sculpture de figures humaines aux costumes outrageusement dépareillés, se déploie dans une extrême lenteur. Une jambe monte, une colonne s’articule, bravant la décélération, les cils clignent sur des regards perçant l’horizon du parc. Staged? undressed dépouille le geste de toute signification pour construire une sculpture par strates qui immobilise les corps et fait vibrer le calme des lieux.

 

 

> SculptureMotion, jusqu’au 5 novembre à Wånas Konst, Knislinge (Suède)