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Reportages arts visuels

À Sheffield, les usines célibataires

Capitale anglaise de la métallurgie, Sheffield s’est pris de plein fouet le déclin industriel des années 1980. Alors qu’on la disait condamnée, la ville semble aujourd’hui renaitre de ses cendres : une communauté de makers et d’artistes-bidouilleurs se spécialise dans la production de sculptures monumentales. 

Par Emile Poivet

 

 

Quiconque visite Shefeld apercevra d’abord les 20 barres brutalistes qui constituent le Park Hill estate. Sur la plus verte des sept collines surplombant la ville, une haute clôture de barbelés garde cette immense cité vidée de sa population au gré des délocalisations. En 1979, année de l’élection de Margaret Thatcher, ses 3500 habitants se disputaient pourtant le privilège d’annoncer la nouvelle aux micros de la BBC : il existe ici une utopie sociale qui fonctionne. De cette utopie, il ne reste plus grand-chose. Voilà longtemps que le drapeau rouge ne flotte plus sur le toit de la mairie le jour du 1er mai. Les parois noircies et le béton croulant du grand ensemble racontent les splendeurs et misères des grandes villes industrielles, l’exubérance en plus : au succès de la métallurgie made in Sheffield a succédé un déclin économique qui n’a guère d’équivalent qu’à Detroit, aux États-Unis.

On raconte à Sheffield que la crise est finie. Désormais 15 grues couvent le ciel et le chômage a baissé de 55 % en cinq ans. À la proue de cette relance économique, une communauté de makers, créateurs avant-gardistes biberonnés à la philosophie Do It Yourself et aux nouvelles technologies. De cette renaissance, le Park Hill estate est encore une fois le symbole : un centre d’art vient d’emménager dans sa première barre rénovée. Cinq larges socles en béton ont été disposés de part en part sur la pelouse du nouveau « Parc à sculptures ». À terme, ceux-là accommoderont aussi bien les barbecues entre voisins que d’ambitieuses œuvres d’art : l’objectif affiché dans la brochure distribuée le jour de l’inauguration est de « matérialiser un futur qui se cherche encore un scénario ».

 

La solution est dans le problème

Les makers de Sheffield ont fondé leur identité sur les vestiges de l’âge d’or industriel et la faillite de la municipalité. Comme à La Nouvelle-Orléans après Katrina, la rescousse d’un patrimoine blessé s’organise spontanément et sans concertation. Ce que raconte l’avènement de cette culture de la bidouille, c’est que les pouvoirs politiques et économiques ont perdu toute légitimité à légiférer sur le succès des populations, qui se sont relevées seules de la crise. Et que si chacun a le savoir-faire et les outils pour fabriquer son mobilier, personne n’ira plus chez Ikea.

« Le rôle de l’artiste est de raconter le monde tel qu’il le voit. Et ce qu’il y avait à voir, c’était le déclin. » Né en 1966, James Wallbank exhibe encore les stigmates du hacker : la peau pâle dans ses habits noirs, le discours décousu de celui qui partage son attention entre plusieurs réalités, pas toutes physiques. « J’ai commencé par faire des sculptures avec des matériaux recyclés, puis je me suis tourné vers les technologies digitales. On a pris un problème et on s’est rendu compte que c’était la solution. » Les entreprises qui délocalisent ont tendance à laisser leur matériel traîner : James récupère sur les trottoirs et dans les terrains vagues de vieilles machines et des centaines d’ordinateurs. Dans l’étroit couloir qu’il appelle atelier, la découpeuse laser fume encore. « Travailler avec des déchets avait une puissance symbolique parce que l’État anglais avait mis Sheffield à la poubelle. » Aujourd’hui, la ville se vit encore dans les intermittences d’autorités économique et politique, conquérante pour l’une et boiteuse pour l’autre. Le centre-ville, patchwork criard d’enseignes low-cost hurlant des invectives aux badauds, témoigne de la période de capitalisme sauvage qui a suivi la débâcle de l’État-providence. Les logos Poundland, Primark et Job Centre gardent des vitrines que plus grand monde ne lèche…

 

L’utopie maker

Lancé en 1995 par James Wallbank, véritable légende de la culture maker, Access Space est le plus vieil hackerspace encore en activité. « On stockait nos trouvailles dans un hangar squatté du centre-ville. Quand on a réalisé qu’on avait plus de 2000 ordinateurs, on a vaguement fait passer le mot qu’un centre d’art allait se monter et on a ouvert les portes à tous. Les gens venaient nous demander ce qu’ils pouvaient faire pour aider. On leur disait : “Non : faites ce que vous voulez avec les machines, et dites-nous comment nous, on peut vous aider.” »

À l’époque, Sheffield semblait n’avoir pour raison d’être que la validation des dystopies de William Gibson, prophète de la littérature cyberpunk. La vision du genre tient tout entière dans la doctrine « high tech low life ». À la marge d’un monde où l’abondance de ressources technologiques n’a d’égal que sa confiscation par les propriétaires, hackers et créateurs bidouillent avec les reliques que les chantres de l’obsolescence programmée ont jugé périmées. « Sheffield est une ville riche en savoir-faire, mais surtout riche en temps. Nos premiers collaborateurs étaient chômeurs, accidentés du travail ou ente deux boulots. Ce moment interstitiel est fort en potentiel, ce n’est pas un hasard si la culture maker parle autant aux gens d’ici. »

Celle-ci a été captée, depuis, par les chaînes de fab lab californiennes, qui proposent essentiellement aux apprentis entrepreneurs de concevoir les prototypes des innovations de demain. Mais, à l’origine, cette dernière avait vocation à transformer, non à produire et commercialiser. James Wallbank y voit « une culture du recyclage qui se veut autosuffisante » : « La solution à laquelle on est naturellement arrivé était classiquement marxiste : les travailleurs doivent posséder les outils de production. Il y a vraiment un moment où l’on a cru qu’Internet pourrait relocaliser l’argent et le pouvoir. »

Il tient aujourd’hui une boutique de création sur commande appelée MAKERS. Ce commerce repose sur une unique découpeuse laser, accessible et peu chère, mais surtout un grand savoir-faire, que James partage volontiers. Son outil de production a été extirpé de son contexte industriel et détourné de sa fonction première, celle de produire en série. On a souffert avec les machines : désormais on en jouera ?

 

Maker par défaut

Chris Knight, orfèvre et joailler de 53 ans, nuance par  u vécu et un éclat de rire. « J’aurais volontiers travaillé pour l’industrie mais quand je suis sort de l’école il n’y avait pas de boulot. Je suis un maker par défaut. » Nous sommes au premier étage d’un complexe de studios où travaillent une soixantaine d’artistes. Il existe une dizaine d’espaces similaires au cœur du « quartier des industries culturelles ». À Sheffield, il y a plus de studios, d’ateliers et de galeries indépendantes par habitant que nulle part ailleurs en Angleterre. « La plupart des gens n’imaginent pas l’existence de cet endroit ! », rigole-t-il.

Chris Knight se considère moins comme un dissident que comme l’héritier d’une tradition locale ancienne. Depuis la première révolution industrielle, les artisans indépendants de Sheffield s’organisaient en guildes pour se diviser les étapes de production d’un objet et, ainsi, sous-traiter collectivement à la grande industrie. On les appelait les little mesters. Chris Knight se souvient qu’« à l’époque, dans les rues de Sheffield, toutes les portes étaient ouvertes et partout des artisans travaillaient le métal ». Il balaie son atelier du regard. « D’ailleurs, ce sont eux qui ont fait mes outils. » Après avoir travaillé à Londres et New York, il installe son atelier dans la Steel City au début des années 1990. Comme de nombreux artistes et créateurs, il est venu profiter des immenses entrepôts dickensiens laissés déserts, mais surtout s’ébahir devant le coup de marteau des forgerons et perpétuer leur mythologie. « Travailler avec du métal et des machines est dans l’ADN des gens de Sheffield. La différence, c’est que maintenant l’ouvrier chapeaute toutes les étapes de production, de la conception à la finition. »

 

 

Le joailler lance la bouilloire et dépoussière son service à thé. Voilà trois mois qu’il n’a pas mis les pieds dans son vaste espace de travail. « Je suis en train de designer trois portes en fer forgé pour l’église St. Mary à New York, et ça je peux le faire de chez moi. » Il déléguera la fabrication à l’entreprise qui possède la bonne machine. Aujourd’hui, on convoite plus son expertise de créateur que de chef opérateur. Dans un monde où toutes les bières industrielles se réclament artisanales, le mot ne veut plus dire grand-chose… « La structure sociale de la ville a toujours tourné autour de la production industrielle. Aujourd’hui, ce sont les gens comme moi qui emploient l’industrie. Je conçois, ils exécutent. » C’est lui qui a dessiné la longue sculpture en inox réfléchissant qui éblouit le parvis de la gare ; et qui s’était fait tomber dessus par la presse locale parce qu’il avait confié sa fabrication a une entreprise de Bristol. « En fait, c’était le premier marqueur de la reprise industrielle : les entreprises locales avaient top de commandes pour s’occuper du projet », explique-t-il aujourd’hui.

 

Nouvelle capitale

À la faveur des migrations, Sheffield est en passe de redevenir une capitale technologique. Chris Knight remarque que « les entreprises qui réussissent aujourd’hui sont venues à Sheffield pour se nourrir d’une culture laborieuse, mais qu’elles n’ont pas partagé la souffrance de ceux qu’elles emploient ». On entend aussi souvent de la bouche des premiers artisans à s’être installés qu’ils « ne partagent pas la mémoire » du traumatisme industriel. Comme beaucoup d’autres, Vanessa Toulmin a élu domicile à Sheffield au plus fort du déclin industriel, entamé au milieu des années 1980. Ancienne directrice de cirque et collaboratrice de Royal de Luxe à Nantes, elle a passé son enfance sur le circuit des fêtes foraines. Son accent, fleuri par le vernaculaire des quatre coins du pays, porte les marques de ce passé nomade. « Pour un enfant des eighties, Sheffield avait un pouvoir d’attraction énorme. C’est un territoire d’activisme radical, qui se manifeste moins par des abstractions politiques que par l’action directe. »

Elle est aujourd’hui directrice des politiques urbaines et culturelles au sein de… l’université. Un poste unique au monde. « Les mairies n’ont plus l’influence ou les moyens pour mener de font une vraie politique culturelle, et, de toute façon, leur approche a toujours été autocratique et patriarcale. Mon rôle n’est pas de supplanter une organisation autocratique par une autre, mais de tisser un réseau horizontal ente les artistes et les structures de soutien à la création. » Depuis son perchoir, Vanessa Toulmin délivre des conventions d’occupation temporaire aux artistes, subventionne tout ce qui porte maker dans le titre (« Academy of Makers », « City of Makers », « Hardware Hackers and Makers ») et organise des festivals qui mêlent création et fabrication.

 

Cité de la sculpture

Largement financée par Boeing et McLaren, qui ont posé leurs usines à côté, l’université a ouvert un pôle d’excellence « sur un ancien site industriel qui fit un bastion de résistance, où les mineurs se sont battus, et qui est en train de devenir le leader mondial de la recherche en ingénierie » – mais pas seulement. Le centre accueille des artistes en résidence et ouvre régulièrement ses portes aux sculpteurs désireux d’utiliser ses machines, gigantesques et coûteuses, souvent prototypiques, conçues pour l’industrie aéronautique ou automobile. Quand le détournement des machines est érigé en système, tout le secteur se mobilise pour en tester les limites. « L’exemple de Royal de Luxe est assez inspirant : ils ont exploité la culture industrielle du bassin nantais pour produire du spectacle. On aurait pu essayer de faire pareil ici, mais Sheffield n’est pas un endroit qui produit du spectacle. Ce qu’on fait mieux qu’ailleurs, c’est de la sculpture », raconte Vanessa Toulmin. Quelle serait, au fond, la différence technique entre une éolienne et un bonhomme de fer de la même envergure ? Steve Mehdi, ancien ouvrier métallurgique devenu sculpteur à la faveur d’un licenciement économique, travaille actuellement à l’élaboration d’une pièce haute de 32 mètres qui trônera bientôt à l’entrée du bassin minier. Cette création est soutenue par l’université et pilotée par son pôle d’excellence. De l’autre côté de la ville s’échafaude un projet d’une démesure semblable, quatre cheminées hautes de 30 mètres conçues par l’artiste Alex Chinneck. Vanessa Toulmin supervise personnellement : « Tous les composants seront fabriqués par des entreprises locales. Nos ingénieurs, eux, n’ont pas encore trouvé les réponses à tous les problèmes de conception. Ce qu’ils produiront ne pourra être qu’innovant. »

 

 

De l’artisan indépendant aux cols blancs des conseils de surveillance, l’art met tout le monde d’accord parce qu’il est vecteur de croissance et synonyme d’emplois. Les sphères décisionnaires rêvent d’élever le paysage urbain en vitrine de leur maîtrise technologique. La région s’est ainsi récemment donné l’objectif de devenir un lieu de pèlerinage pour la sculpture contemporaine. D’ici peu, d’autres pièces monumentales devraient jaillir des pâturages qui entourent le chaudron de Sheffield, à l’endroit où jadis fumaient les aciéries. James Wallbank, lui, voit les choses autrement : « Sheffield traine des automatismes de résistance politique. Nos élus locaux tentent désespérément d’écrire le discours convaincant qui minimisera leur propre débâcle. Tant qu’ils n’auront pas fait ça, il ne leur reviendra pas de penser note avenir. » Il y a peu de monde à l’inauguration du nouveau parc à sculptures de Park Hill estate. C’est qu’au pied de la colline, les grues tournent, les artisans battent le métal, les artistes dessinent. Les gens travaillent.

 

Texte : Émile Poivet 

Photographies : Louis Canadas, pour Mouvement