<i>Tax The Rich</i>, mural by Megan Wilson on Clarion Alley San Francisco Tax The Rich, mural by Megan Wilson on Clarion Alley San Francisco © Creative Commons
Reportages arts visuels

Silicon Ideology

Un an avant les grandes célébrations françaises de Mai 68, San Francisco fêtait le cinquantenaire du Summer of Love, symbole de la contre-culture hippie et du vent révolutionnaire des années 1970, aujourd’hui absorbés par les entreprises de la Sillicon Valley.

Par Chrystelle Desbordes publié le 11 mai 2018

 

Comme beaucoup d’artistes et d’intellectuels, Stefan Mattessich a quitté San Francisco, où il est né en 1964, lors de la première « vague dot.com » pour venir s’installer à Venice Beach, Los Angeles. Ce romancier et professeur de littérature américaine au Santa Monica College ne croit plus aux lendemains qui chantent. « Dans les années 1990, j’ai compris que les valeurs de la contre-culture dans lesquelles j’avais grandi engendraient lentement de nouveaux comportements, typiques de l’ère digitale. Des jeunes gens enthousiastes montaient des start-up, tandis que moi je voyais cette “nouvelle économie” (on l’appelait alors comme ça), marquée par ses anomalies et ses contradictions, s’emparer du foyer de la Beat Generation et du free speech ! ». Aujourd’hui, et depuis maintenant cinq ans, le même phénomène de « colonisation » par les tech’ a commencé à Venice, en particulier avec Snapchat, et ses « milices » en station autour du headquarter (« siège social »). Les artistes, nombreux, qui n’avaient pas leur loyer protégé (rent control), ont dû quitter leurs lofts rapidement ou subir, en cas de refus, le poids d’un lourd procès. Bien que de tempérament calme, Stephan Mattessich ne cache pas sa révolte face à la situation. « Pour moi, c’est comme un destin terrible : là où je vais, les tech’ débarquent ! »

Comment la contre-culture, opposée à toute forme d’instrumentalisation et au fétichisme technique, a-t-elle conduit à ce « capitalisme high tech » qui balaye l’identité d’un territoire culturellement foisonnant, et désormais mythique ? « C’est une chose compliquée à comprendre, mais je crois qu’il y a des points communs entre ces deux tendances... plus d’individualisme, de narcissisme, d’hédonisme, estime l’intellectuel francophile. Sous l’effet de la répression étatique, à partir de 1968, l’idée d’accomplissement personnel est devenue une valeur politique et économique dans ce pays. Steve Jobs a émergé comme un “libertarien”, pratiquant le yoga et le bouddhisme. Il fut un parfait opérateur de ce changement ! On est passé d’un libertarisme de gauche à un libertarisme de droite. Et on a utilisé Allen Ginsberg [poète américain pionnier de la Beat Generation – Ndlr] pour vendre des ordinateurs ! » Les artistes, les classes populaires et moyennes désertent donc Venice. En un temps record, le quartier se vide de son état d’esprit et de sa population bigarrée pour se réduire à une vague idée, à une image branchée, et faire place nette aux boutiques luxueuses. « Nous sommes au cœur du “Nouvel Esprit du Capitalisme”. Ces tech’ qui s’installent à Venice ne parlent que d’argent et d’investissements, tout en se réappropriant la “Californian Ideology”. C’est comme ça que je vois cette histoire qui va de la contre-culture à Google. »

 

Folklore révolutionnaire

Au moment même où Stefan Mattessich se désespère de cette récupération idéologique, San Francisco célèbre les 50 ans du Summer of Love – vaste mouvement de la contre-culture hippie qui a attiré, lors de l’été 1967 dans le quartier de Haight-Ashbury, plus de 100 000 jeunes du monde entier prônant une nouvelle expérience sociale à contre-courant des valeurs consuméristes des Trente Glorieuses et de ses standards conformistes. Mais ce qu’il en reste aujourd’hui relève plutôt du folklore pour touristes que d’une pensée révolutionnaire, à en juger par l’exposition de célébration officielle dans le prestigieux musée De Young. Pendant tout l’été 2017, The Summer of Love Experience: Art, Fashion, and Rock & Roll présentait une succession saturée de reliques-documents masquant, au fond, la dimension politique du mouvement. La performance d’Izidora Leber Lethe, intitulée Simple Form(ation)s, y faisait figure d’exception, en amenant des modalités négligées de la subversion formelle et politique de l’époque. L’œuvre réunissait 11 performeurs queer et issus de diverses cultures, vivant dans la Bay Area. C’est dans cette aire urbaine, l’une des cinq plus importantes des Etats-Unis (comptant neuf comtés dont San Francisco est le centre historique), que sont apparus les mouvements de libération gay et afro-américains, ainsi que la vague Beatnik. « Un pôle essentiel de la vie “extra-normative”! » résume l’artiste de tout juste 30 ans, qui enseigne au SF Art Institute à North Beach, au nord de la ville. « Les “formations” du titre de la performance se réfèrent à celles qui se produisent spontanément dans des manifestations ou des groupes d’affinités. Simple Form(ation)s est un hommage à ce qui est oublié de cette époque et son impact aujourd’hui. »

Or, pour cette Croate, éduquée en Suisse et installée sur la Côte Ouest depuis 2015, qui se définit comme un « anthropologue visuel et agent secret queer », l’essence même du mouvement a été effacée, d’où l’impérieuse nécessité d’en retrouver la mémoire structurelle, comme s’il s’agissait de ranimer le foyer d’une contre-culture pour résister à l’invasion des géants d’Internet au cœur de Down Town. Son travail, intimement lié à son environnement direct, s’appuie sur une étude des artefacts culturels, des normes et des valeurs de la société dans laquelle vit l’artiste, autant de codes qu’elle a dû elle-même apprendre ici rapidement. « Il est essentiel pour un artiste de réunir de l’information sur les spécificités de l’endroit où il se trouve ; c’est notre rôle de se saisir de la complexité de la notion de “culture”. Mais le combat pour se souvenir de cette jeune histoire est difficile. Les nouveaux arrivants vivent dans des temporalités extrêmement courtes et ne paraissent pas concernés par la compréhension historique d’un lieu. Par ailleurs, les Américains ont souvent une “vision limitée” du long terme. »

 

L’héritage du Black Panther Party

Quelques représentants du vent révolutionnaire qui a soufflé sur la Bay Area il y 50 ans sont néanmoins encore là pour raconter ce qu’ils ont vécu. Nous rencontrons l’un d’eux à l’extrême sud de la ville, dans le petit quartier de Portola, bordé par ces maisons victoriennes colorées typiques de San Fransisco. Emory Douglas, l’ex-ministre de la culture du Black Panther Party, nous reçoit chez lui, dans un salon parsemé d’une trentaine de catalogues sur son travail et l’histoire des Black Panthers. Il suffit de remarquer cette collection pour que l’artiste de 74 ans se lance dans un récit qui s’origine dans les années 1960 au SF City College. À cette époque, le jeune étudiant en arts graphiques, membre de la Black Students Association, commence à dessiner des images politiques en relation avec le contexte social et, en particulier, la ségrégation raciale. C’est en 1966 que Emory Douglas entre au Black Panther Party, le célèbre mouvement de libération afro-américaine fondé la même année par Huey P. Newton et Bobby Seale. Structuré en gouvernement, le parti nomme l’artiste de 24 ans Ministre de la culture. L’un de ses rôles principaux est de rassembler et de coordonner des gens pour collecter des fonds. Il rappelle que John Lee Hooker ou Santana soutiennent alors leur action. Son travail consiste également à suivre toute la chaîne de production de l’organe de presse du BPP. Il doit par ailleurs veiller à répondre aux demandes de livres, de flyers et banderoles de la part des écoles ou de la clinique du parti. « Choisir un artiste pour ce poste était surtout un moyen de dire que l’art était essentiel dans la révolution des BP. Il était question de construire une culture, une culture révolutionnaire. »

Outre les actions du BPP, les révoltes étudiantes s’organisent autour du « Free Speech Movement » (qui naît dès l’année scolaire 1964-1965 sur le campus de Berkeley), le Summer of Love prend de l’ampleur, les grandes marches Gay se forment, l’ensemble composant un vaste mouvement de convergence des luttes. « On partageait les mêmes préoccupations, en particulier autour du mouvement anti-guerre. Bien-sûr nos esthétiques étaient différentes. Pour le Summer of Love, très psychédélique, le LSD était une véritable source d’inspiration ! Ici on voit encore pas mal de leurs images, en particulier vers le fameux croisement des rues Haight / Ashbury. Au départ, ça venait de North Beach, avec les Beatniks. Les Murals se sont développés là-bas aussi. Il était important de réaliser des œuvres collectives. » Formé dans le dessin commercial, Douglas a recours à un style reconnaissable entre tous, inspiré de la photographie réaliste. Ses dessins d’illustration créent une tension et un impact immédiat sur l’œil grâce à un graphisme épuré, incisif, direct, et dont la palette – lorsqu’elle existe –, oppose généralement deux ou trois couleurs. L’esthétique hippie, quant à elle, est connue pour son recours massif aux lignes courbes, coulantes, incertaines, aux explosions chromatiques qui semblent vouloir atteindre le rêve ou le fantasme, l’expression libre d’un inconscient, s’affirmant contre le monde orthodoxe de Papa et ses costumes en noir et blanc. Dans tous les cas, il s’agit bien de considérer l’art en tant que véhicule d’une révolte portant l’urgence d’un changement politique radical, comme le porte-drapeau d’une nouvelle ère qui supprimerait les injustices d’un pouvoir hégémonique. 50 ans plus tard, l’artiste Emory Douglas tient son cap : « Je ne sais pas si l’art peut changer le monde mais je crois qu’il doit être politique, engagé dans le sens où il doit montrer ce qui se passe. Les Black Panthers ont laissé un prototype – que l’on ne duplique pas forcément –, mais qui permet de réfléchir aux problèmes sociaux et à la possibilité d’améliorer malgré tout les choses. »

 

« San Francisco ? Une ville pour les riches ! »

Si la Beat Generation a contribué à donner à SF la réputation d’ouverture et de tolérance qu’elle conserve de nos jours, si l’ordonnance City Refuge (en 1989) en a fait une « ville sanctuaire » pour les sans-papiers, la diversité sociale et raciale de la ville-berceau du BPP se réduit comme peau de chagrin : « Il y avait 18 à 20 % de noirs quand ma famille a acheté la maison en 1972. Aujourd’hui il y en a moins de 3 % » regrette Emory Douglas. La culture révolutionnaire de tendance marxiste-léniniste, qu’il a participé à forger, semble enterrée par la réalité socio-économique d’une ville qui détient le record national de taux de pauvreté par habitant. « En quelques mots ? San Francisco ? Une ville pour les riches ! balaie-t-il en un  rire face à la triste réalité. La “vague dot.com” a jeté les gens dehors, comme à Mission District. » Ce quartier populaire hispanique, le plus ancien de San Francisco, a été érigé en exemple du phénomène de gentrification. Les fresques murales qui recouvrent les bâtiments donnent lieu à des circuits touristiques, tandis que son hôpital a été récemment rebaptisé du nom du fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, suite au généreux don que ce dernier a alloué avec sa femme pour la modernisation des services.

Carte des sièges d'entreprises à San Francisco. p. D.R. 

Aussi, la présence des tech’ dans l’administration publique de la ville est-elle de plus en plus visible. En 2016, les investisseurs de la Silicon Valley ont soutenu massivement un projet de loi visant à expulser les SDF du centre-ville. Six ans plus tôt, le Business angel, Ron Conway, avait financé à hauteur de 85 000 dollars la campagne d’une loi interdisant aux sans-abris de s’asseoir sur les trottoirs pendant la journée. C’est avec cet influent donateur que le maire sortant, Edwin Lee, a travaillé main dans la main pour faire de San Francisco la capitale mondiale de l’innovation. Dans les rues, les bus Google, réservés aux employés de la firme pour se rendre sur leur lieu de travail à Mountain View, ont provoqué un scandale en prenant les emplacements des transports publics. Actuellement, de nombreux touristes délaissent le plan des musées et des monuments historiques au profit d’une carte interactive géolocalisant les sièges des entreprises tech’. Les headquarters se sont déplacés de Palo Alto, au Nord de la Sillicon Valley, jusqu’à Market Street, au cœur de San Francisco, avant de se déployer dans South Market, un ancien quartier ouvrier devenu un quartier gay, et dont la population s’était opposée aux projets municipaux de réaménagement dans les années 1970.

 

Le mariage orageux de l’art contemporain et des tech’

Du haut du site de Fort Mason à l’extrême nord de la Bay Area, Evelyne Jouanno regarde San Francisco, cette ville forgée par le cosmopolitisme, se fragmenter sous la pression des inégalités toujours plus grandes entre les riches et les pauvres. C’est ici qu’elle a mis en place, il y a maintenant trois ans, son organisation « non profit » Ars Citizen dédiée à l’art contemporain. Comme le souligne la curatrice parisienne, installée depuis 2006 à SF, le paysage culturel et artistique a changé. Un nombre inquiétant de librairies a fermé ces dernières années. La fameuse City Light Booksellers & Publishers (qui avait édité les poètes de la Beat), a été elle-même en difficulté. D’un autre côté, en plus de l’apparition de deux nouvelles foires d’art contemporain, la puissante galerie Gagosian a ouvert une succursale toute proche du SFMOMA, peu de temps après que le musée a inauguré sa nouvelle peau (avec un ticket d’entrée à plus de 30 euros), et tandis qu’il accueillait en invité d’honneur Mike Krieger, le co-fondateur d’Instagram.

Malgré quelques résistances du côté de la municipalité souhaitant valoriser des créateurs locaux, Evelyne Jouanno promeut, au travers d’Ars Citizen, des artistes d’envergure internationale, par exemple, récemment, Sophie Calle. S’intégrer dans le tissu politique et économique, via des partenariats avec les acteurs culturels de la ville et des entreprises, n’est pas une mince affaire... « En ce qui concerne l’art contemporain, soit les tech’ l’ignorent, soit ils pensent être eux-mêmes des artistes en tant que “créateurs d’aujourd’hui” ! remarque la directrice. Néanmoins l’exposition de Sophie Calle [qui a eu lieu au moment des célébrations du Summer of Love – Ndlr] a été un grand succès, et cela montre que des choses sont possibles. Il faut du temps pour faire bouger les lignes dans une ville qui demeure dans l’ombre de Los Angeles et de New York alors que, paradoxalement, s’y joue l’avenir du monde dans les domaines de l’ingénierie et de la science ! » À l’ère de la « Start-up nation » version Emmanuel Macron, il paraît soudain difficile de ne pas « balayer devant notre porte » et de ne pas s’interroger sur la situation française qui, si elle attire à Paris des capitaux étrangers ou autres géants d’Internet, ne creuse pas moins les inégalités... à l’heure des célébrations de mai 1968.

 

 

Photos dans l'ordre d'apparition : Portrait d’Izidora Leber Lethe dans son studio de San Francisco. p. D. R.  / Studio d'Emory Douglas. p. C. Bruno / Portrait de Evelyne Jouanno sur le site de Fort Mason. p. Kim Hou