© Davide Starinieri, pour Mouvement

Tarantella !

Tarente aurait dû être la capitale de cette musique traditionnelle du sud de l’Italie qui fait danser les mordus de l’araignée jusqu’à la guérison. Le marketing de ce folklore a garni bien des poches. Mais l’antique cité portuaire suffoque dans la fumée d’une usine sidérurgique : c’est aujourd’hui la « ville la plus polluée » du pays. La tarentelle peut-elle soigner le cancer ?

Par Thomas Ancona-Léger

 

Malgré un ciel désespérément bleu, il pleut sur Taranto. Une pluie grise et solide qui s’immisce partout, même sur la toile cirée des cuisines où l’on prépare les paninis, en prévision d’une journée à la plage. Nous sommes le 14 août et les autorités ont pris leurs précautions en classant la journée « jour du vent ». À l’entrée de la ville, un panneau avertit d’un péril sanitaire majeur. En cause : les poussières fines et toxiques qui émanent de l’Ilva, le plus important pôle sidérurgique d’Europe, propriété de la multinationale ArcelorMittal. Les habitants de Taranto sont enjoints à calfeutrer leurs fenêtres. À 80 kilomètres plus à l’est, dans la ville de Lecce, la fête de l’Assomption, dite Ferragosto, bat son plein. Sur la piazza Sant’Oronzo, le festival itinérant Notte della Taranta fait étape avec son orchestre populaire. Véritable institution culturelle des Pouilles, cet événement a surfé sur la vague de la world music pour remettre au goût du jour la tarentelle, cette musique traditionnelle du sud de l’Italie qui trouve ses origines dans un rituel magico-religieux complexe nommé « tarentisme ». L’événement attire 200 000 personnes chaque été et se paie les services de musiciens stars, comme le percussionniste Tony Allen ou Paul Simonon, ex-bassiste des Clash. Retransmise en direct à la télévision, la Notte della Taranta est une géniale opération de marketing territorial, grassement subventionnée par la région.

 

 

Poisons

Lecce et Taranto, deux villes voisines aux destins antagonistes : quand la première bénéficie des retombées économiques liées à son titre de « capitale de la tarentelle », la seconde se voit attribuer celui, moins enviable, de « ville la plus polluée d’Italie ». Sur le papier, Taranto semblait pourtant mieux partie pour rafler la mise. Son nom aurait inspiré celui de la lycosa tarantula, une araignée velue qui prolifère dans la région des Pouilles ; et cette bestiole est à la base du rituel du tarentisme qui a intrigué durant des siècles tout ce que l’ancien royaume de Naples a connu d’envahisseurs, d’inquisiteurs, de médecins et plus récemment d’ethnologues. Sommairement, le phénomène peut se résumer ainsi : par sa morsure, la taranta prend possession d’un individu – le plus souvent une jeune femme – qui se retrouve à souffrir de divers symptômes, du simple mal de tête à la profonde dépression. Pour se défaire de l’araignée récalcitrante, des musiciens se portent au chevet de la personne mordue, appelée tarantata, et lui jouent une musique nommée tarentelle. Celle-ci recoupe plusieurs autres styles, dont la pizzica est la forme la plus répandue dans le sud de l’Italie. Le sujet se met alors à danser : il faudra que sa chorégraphie plaise à l’araignée pour espérer être libéré de la bête et ainsi guérir. La première mention du rituel apparaît à Taranto, où un écrivain de passage décrit, en 1362, comment « l’action des mélodies et des chants empêche le poison de l’araignée de pénétrer plus avant dans le corps ».

 

Aujourd’hui, les poisons qui affectent les habitants de cette ville ont pour nom PM10, dioxine et hydrocarbure aromatique polycyclique. Des substances chimiques hautement cancérigènes dégagées par l’Ilva qui déciment la population à petit feu : 400 décès directement liés à ces émissions selon la justice italienne, 11 000 morts à pleurer d’après les associations écologistes locales. Une catastrophe sanitaire qui valut à l’Italie d’être condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme, l’année dernière, pour manquement à la protection des populations. « On vit dans une putain de chambre à gaz. Si l’usine fermait, les touristes viendraient comme à Lecce. Ils sont envahissants mais au moins, ils ne provoquent pas le cancer ! » Dominique Antonacci est dans une colère noire. Ce quarantenaire aux cheveux longs est à la tête de Terraross, l’un des rares groupes de pizzica de la province de Taranto, « alors que dans la région de Lecce, on en trouve à tous les coins de rues ». Il reçoit dans une maison de campagne où les musiciens répètent, une petite bâtisse cernée par les oliviers. « Ici, c’est mon petit coin de paradis, on n’aperçoit même pas l’usine. » Dominique et son groupe vivent des concerts qu’ils donnent dans les fêtes de village ou pour l’ouverture d’un concessionnaire automobile. « En 2017, on a même joué la pizzica pour l’anniversaire de Madonna ! » raconte-t-il, selfie à l’appui. Jouer de la musique lui évite de pointer à l’usine, le principal employeur du coin, où bosse encore une bonne partie de ses potes. « Je ne les comprends pas. Personne ne devrait choper une tumeur pour 1 200 euros par mois », lâche-t-il amer. Il y a quatre ans, son cousin a été emporté, à 22 ans, par une leucémie foudroyante.

 

Bénédiction

 Dans la province de Taranto, chacun porte le souvenir d’un proche emporté par un cancer attribuable à la pollution. C’est le cas de Mimmo Gori, 64 ans, percussionniste et fondateur du Festival des scorpions : il a perdu un fils, mais n’aime pas s’appesantir sur le sujet. Tout juste admet-il reverser les bénéfices du festival à l’un des nombreux collectifs de parents endeuillés qui structurent le mouvement anti-Ilva. Depuis le 10e étage de son appartement, on voit les frégates de l’OTAN mouiller leur carcasse dans la base militaire qui prive la ville d’une grande partie de son littoral. On voit aussi le « Mordor » comme l’appelle Mimmo, l’usine fumante dont il poste tous les jours des photos sur les réseaux sociaux. Il n’a que quatre ans lorsqu’il voit s’échapper pour la première fois un épais nuage des hauts fourneaux. « Comme tous les gamins de l’époque, les cheminées étaient un repère pour moi, quand je les voyais au loin je savais que j’étais à la maison. »

L’arrivée de l’usine, en 1965, est vue comme une bénédiction. Dans le quartier Tamburi, le plus touché par la pollution, l’église du « Jésus divin travailleur » est érigée deux ans plus tard. Sur une mosaïque, le Christ est représenté aux côtés d’un petit panache blanc qui s’échappe d’une cheminée. En une décennie, la bourgade de pêcheurs passe de 70 000 à 300 000 habitants : c’est le rêve industriel. « On était modernes, toute la région nous enviait. On pensait que Lecce stagnait dans un monde obsolète, reprend Mimmo. C’est précisément à ce moment-là qu’on a assassiné la tarentelle à Tarento. » Pour lui, le fil avec la tradition a été coupé définitivement. « Plus aucun jeune ne sait ce qu’est un tambourin ! C’est simple : quand nous sommes partis à l’usine, les gens ailleurs ont continué à faire de la musique. »

 

 

Possession

Sur la carte, Taranto a une allure de sablier : deux triangles urbains qui se rejoignent en leurs extrémités sur la vieille ville. Sans ce remix italien d’Aya Nakamura diffusé depuis un balcon, on aurait pu croire que le temps s’y était arrêté. C’est entre ces vieux murs que Cinzia Pizzo, une femme d’une quarantaine d’années, mène son combat pour la sauvegarde du patrimoine immatériel de la ville, notamment sa musique populaire. Elle-même danseuse de pizzica, Cinzia a étudié les particularités locales du tarentisme en interrogeant les grand-mères de la vieille-ville. « J’ai été surprise par le nombre de cas que j’ai recensé dans cette ville de pêcheurs, alors que l’araignée sévit dans les campagnes », explique-t-elle. À Taranto, l’araignée est moins incriminée que le scorpion, le symbole de la province, qui pullule dans les caves humides de la cité portuaire. En réalité, peu importe la bestiole : « Il n’existe pas de bête venimeuse capable de provoquer la mélancolie ou la dépression dont souffrent les tarantate. La piqûre est symbolique : c’était une forme d’exutoire lié aux dures conditions d’existence, celles des femmes en particulier. » Symbolique ou pas, le nombre de personnes piquées au XVIIIe siècle est tellement important que des soldats sont envoyés pour seconder les musiciens, débordés. Une sorte de service public du rituel qui commence dans l’intimité du foyer, se poursuit en pleine rue et s’achève dans la mer où se jettent les danseuses, dans un dernier acte de purification. « La tarentelle opère sur l’ensemble des sens, explique Cinzia Pizzo. Dans la maison, on disposait des pots de menthe et de basilic pour stimuler l’odorat, et des foulards colorés sur les murs. Le but était de deviner la couleur de l’araignée pour adapter la musique en fonction de ses goûts. »

Au son du tambour, du chant, du violon et de l’accordéon, le rituel peut durer des heures, voire des jours entiers si l’on en croit certains témoignages. « La danseuse est asservie par la bête, danse avec elle, devient elle-même une bête dansante », explique Ernesto De Martino, ethnologue marxiste, dans l’ouvrage de référence du tarentisme, La Terra del Rimorso (1961). Dans sa ville, Cinzia Pizzo a retrouvé des traces du phénomène jusqu’aux années 1970. La tarentelle semble ensuite disparaître pour de bon : la faute à l’évolution de l’économie, aux changements des mœurs et au « génocide culturel commencé à l’unification de l’Italie par Garibaldi », avance sans détour la danseuse. Un discours que l’on retrouve dans la bouche de militants pour qui la redécouverte d’une culture ancestrale se double facilement d’une critique radicale du capitalisme. « Ce n’est pas lorsque les corps et les âmes sont habités qu’ils sont malades, c’est lorsqu’ils ne sont plus habitables », écrivait récemment l’essayiste Alèssi Dell’Umbria, dans son ouvrage Tarantella !

La question de la production, ici, a d’ailleurs des allures de dilemme existentiel. À l’inscription « L’acier ou la vie : il faut choisir ! » tagué sur le mur d’une église, répond le slogan « Plutôt mourir d’un cancer que de faim » des quelques 8 000 ouvriers qui travaillent encore à l’Ilva. Au cruel chantage entre travail et santé, Nichi Vendola, ex-président de la région Pouilles, tranche ainsi : « Sans l’acier, on ne va nulle part. On ne peut pas vivre seulement de pizzica et de taranta ! » Une opinion à laquelle se sont ralliés les gouvernements successifs qui, malgré les condamnations en justice, accordent régulièrement à l’usine des délais supplémentaires pour sa mise aux normes environnementales. Prévus pour 2014, la fin des travaux a été repoussée à 2023. « C’est absurde, on aurait eu le temps de construire deux nouvelles aciéries ! », dénonce Alessandro Marescotti, le président de PeaceLink, une ONG écologiste locale majeure. « Vu la réputation de fossoyeur d’ArcelorMittal, rien ne nous dit qu’ils tiendront leurs engagements... » À 61 ans, ce professeur d’italien et expert en chimie est la bête noire des industriels de la région, autant que des hommes politiques nationaux. D’une voix calme, il énumère ces chiffres qu’il connaît par cœur : Taranto produit 8,8 % de la dioxine industrielle en Europe, le taux de mortalité est 10 % supérieur à la moyenne en Italie ; celui des tumeurs infantiles 50 % supérieur.

 

Guérison

Cette situation dramatique, la docteure Domenica Caforio en a parfaitement conscience. Psychologue en chef au service cancérologie de Castellaneta, une petite ville à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Taranto, la praticienne a intégré la pizzica dans son programme. L’objectif est double : améliorer l’estime de soi, dégradée par la chimiothérapie, et rompre l’isolement en créant un esprit de sororité entre les patientes et avec le personnel féminin de l’hôpital, qui participe aux ateliers. « Le cancer prend possession de vous comme pouvait le faire l’araignée à l’époque, explique la docteure. Au-delà d’être ensemble et de l’exercice physique, la tarentelle a aussi une valeur cathartique. » Ce jour-là, elles sont une dizaine de patientes de 30 à 70 ans à se retrouver dans une salle de réunion au sous-sol de l’hôpital. Elles préparent un spectacle, prévu le lendemain dans le cadre d’une soirée caritative au profit de la recherche contre le cancer. Vêtues de robes longues, foulards rouges à la main, elles tournoient, sautillent et s’enlacent au son d’une pizzica écrite par leur professeure Anna, chanteuse et tambouriste. La pièce se réchauffe au fil de l’improvisation. Certaines femmes, le regard dans le vague, se figent dans un sourire extatique à mesure que le tambour se fait plus pressant. « Au début, nous avions des foulards noirs symbolisant la maladie. Elles le rejetaient, le frappaient violemment au sol et le piétinaient de rage. Mais elles ont fini par le ramasser en signe d’acceptation. » Pour l’artiste, il ne fait aucun doute que la pizzica a une dimension thérapeutique. Quand son père, ancien ouvrier à l’Ilva, est décédé d’un cancer, la musique lui a donné la force de surmonter son chagrin. « Sur le tambour, le son de la peau renvoie au ventre. C’est un bruit profond qui mobilise les émotions les plus douloureuses, explique-t-elle. Celui des petites cymbales est plus léger : il parle à la tête et aide à surmonter toute cette négativité. On passe ensuite en mode majeur pour marquer l’expiation finale et rappeler que les nuages partiront si l’on change de point de vue. »

 

  

 

Quand le jour se couche sur Tamburi, le quartier des tambourins, la pollution de l’air donne au crépuscule des couleurs surnaturelles. Dans l’église du « Jésus divin travailleur », on célèbre les 70 ans de sacerdoce de Don Antonio. Parmi les paroissiens, une dame porte un collier où l’on peut lire le nom de son fils, Francesco, mort d’un cancer à 21 ans. Officiellement, la pollution industrielle n’y est pour rien... « Nous sommes les damnés de l’Italie. Mais les vrais maudits, ce sont les politiques qui ont créé ce monstre », chuchote-t-elle. Quand on lui demande comment prier dans une église où Jésus semble bénir l’usine qui a tué son enfant, elle répond en souriant. « Qui a dit qu’il la bénissait ? Il est peut-être simplement en train de nous avertir du danger. » La tarentelle, c’est finalement bien ça : savoir changer de point de vue.

 

 

Texte : Thomas Ancona-Léger

Photographies : Davide Stranieri, pour Mouvement