© p. Edouard Jacquinet
Reportages Théâtre

Unité littéraire

de l'hôpital de Valenciennes

Depuis six ans, la scène nationale du Phénix anime des ateliers d’écriture au centre hospitalier de Valenciennes. Tout le monde s’y prête. Pour les soignants, c’est un exercice individuel qui emprunte les formes confessionnelles de la thérapie ; pour les patients de l’unité psychiatrique, une séance de déclamation collective qui mue les malades en artistes. Mouvement a assisté à un de ces ateliers, mené par le metteur en scène Yuval Rozman. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 1 mars 2021

« La maladie mentale est un sujet difficile surtout quand on voit des gens rentrer et sortir, souvent dans la mort. Prendre du plaisir quand le désir nous monte. » Les feuilles volantes que Farid tient dans la main ne tremblent plus, sa voix rugueuse avale le temps et l’espace à mesure qu’il lit les lignes qu’il vient d’écrire. Les visages de l’auditoire disposé en cercle autour de lui s’affaissent spontanément quand il soupire, se figent à la moindre pause. « À travers ces pensées, j’ai pensé qu’on pouvait s’émerveiller, s’élever dans un monde différent voire meilleur. » Farid relève la tête et plante son regard dans celui de Yuval Rozman. Ce matin de février, dans l’unité psychiatrique de l’hôpital de Valenciennes, le metteur en scène israélien, en résidence au Phénix, la scène nationale de l’autre côté du canal, écoute attentivement, un petit carnet à la main. Aujourd’hui, ce n’est pas lui l’artiste, mais les patients et leurs deux aides-soignantes, tous participants aux ateliers d’écriture qu’il anime dans le cadre des « Remèdes de l’âme ». Un programme, né d'une rencontre entre le centre hospitalier et le Phénix, que les équipes du théâtre mènent depuis six ans dans différents services, auprès des patients comme du personnel. En décembre, en pleine crise sanitaire, le metteur en scène a travaillé avec les soignants des urgences et de réanimation. « Avec les médecins et les infirmières, l’atelier est individuel. Il arrive qu’ils pleurent en lisant ce qu’ils ont écrit. En psychiatrie, où les ateliers sont collectifs, on ressent beaucoup de poésie chez les gens. Toute l’idée est de lever l’autocensure, de comprendre ce qui fait que l’on se sent en sécurité ou pas. L’hôpital est un lieu très ambigu par rapport à ça. » Yuval Rozman ne dissocie pas ce type de projet de son travail artistique : dans l’un comme dans l’autre, il s’agit d’être au plus proche de la vie, dans ce qu’elle a de plus viscéral ou de plus concret.

p. Edouard Jacquinet, pour Mouvement

 

Faire jaillir la parole

Pour l’heure, Yuval Rozman rappelle à Esteban l’importance de poser sa voix et d’établir un contact avec le public à travers le regard, avant de se laisser lui-même transporter par le récit du jeune homme. Sobre, ferme sans être directif, le metteur en scène distille ses conseils sur la manière d’incarner un texte comme on souffle sur des braises. La parole doit jaillir, exactement comme lorsqu’il travaille avec ses acteurs. Esteban se lance : « La merde, je viens de ruiner toute la séance. Je ne saute jamais, mais vraiment jamais, dans le bon wagon... » On glisse avec lui dans la douceur des nuits qu’il partage avec le souvenir de Lola, « la seule chose [qu’il fait] de bien ». Et la muse qui illumine, comme un fil conducteur, le quotidien à l’hôpital. Sa manière de lier son discours, de s’ancrer dans un contexte immédiat avant de propulser son auditoire dans un présent éternel, celui du fantasme, stupéfie le metteur en scène. « Ça fait du bien d’entendre ça ! Même si c’est dramatique, on peut en rire, parce qu’il y a de la sincérité. Tu pourrais retranscrire ton texte pour ne pas qu’on le perde ? » Esteban se frappe le cœur du poing. Et puis il y a Marie, une grande dame en forme de muguet, montée sur des bottines en fausse peau de serpent. Marie la peintre à la voix fragile, écrit par touches mesurées, insère quelques notes d’anglais et balance d’un trait : « L’hypocrisie des bons et des mauvais malades, et puis la maladie c’est l’exclusion. Félix m’a dit “Je t’aime maman, je suis fier de toi car peindre les émotions ça doit être vachement dur.” » Chaque tour de parole trouve un écho dans les retours de Yuval Rozman qui en souligne les singularités et les puissances. « Vous êtes des auteurs, soyez libres ! L'essentiel, c’est que ce que vous écrivez soit vrai, intime. Lisez tout : ce sont les phrases que l’on n’a pas envie de lire qui sont les plus importantes et les plus belles.»

 

Dramaturgie de l’instinct

L’atelier démarre avec un tour de présentation accompagné de gestes : « Il faut commencer par des mouvements physiques pour libérer le cerveau. » Pendant la phase d’écriture, Yuval Rozman débite des mots clefs, naviguant subtilement entre légèreté et gravité – « peur », « rêve», «maman », « hôpital»,  «nourriture », «France », «plaisir», « maladie », «douceur»... Les participants doivent écrire les premières choses qui leur passent par la tête, sans retenue. Ni les stylos, ni les yeux ne décollent des feuilles. Lorsque le metteur en scène perçoit qu’une gêne arrête le mouvement d’une main, il s’approche doucement, chuchote quelques mots : la main repart. Sébastien, un gaillard d’une petite quarantaine d’années enroulé dans un pull de Noël, appose un point final avec panache et conviction. Pourtant, lorsque c’est à son tour de lire son texte, il hésite : « Moi, je n’ai pas fait une performance de dissertation, quand j’entends ce que les autres ont fait, je n’ai plus envie de lire. » Lui, c’est un battant qui n’a pas l’habitude de partager sa peine. Il n’écrit jamais, sauf s’il est obligé, lâche-t-il en aparté. Le metteur en scène l’encourage – il n’est pas face à des psychiatres, son texte n’est pas une confession mais un objet artistique à faire vivre au même titre que ceux des autres. La langue de Sébastien se délie : il rêve de devenir milliardaire pour sortir les « SDF de qualité » de la misère et acheter des baskets aux enfants des favelas, parce que sans baskets, on ne peut pas faire grand-chose. L’homme joue aisément avec les ressorts de la dramaturgie : semer le minimum d’informations personnelles pour laisser à l’auditeur le soin de combler les « trous » du texte avec son propre imaginaire, le dérouter en passant de l’attitude la plus triviale à la plus magistrale. Il lâche soudain son texte des yeux : son chat a eu un accident. Tout à coup, c’est comme si le gel qui recouvre la ville se déposait sur le mobilier du réfectoire. Comme si cet animal qui ne se réveille pas nous parlait d’amour, de culpabilité et de rédemption. Sébastien replonge dans sa feuille : il aime le foie gras depuis qu’il a appris que ça coûtait cher. L’hôpital ? « C’est l’endroit où [il se sent] le plus mal. » Et voilà que son sourire se tord dans un rire franc. La transition brutale d’un registre à l’autre interpelle Yuval Rozman. Le metteur en scène pourrait se reconnaître dans cette manière d’utiliser le décalage comique comme un « mécanisme de défense », un ressort pour « continuer à vivre ». Dans ses pièces, qui sondent la relation ambiguë qu'il entretient avec son pays natal, l’humour est un grain de sel qui désamorce en permanence la tragédie du conflit israélo-palestinien et lui évite de tomber dans le message politique. En guise de félicitations, il recommande à Sébastien de « préparer d’autres blagues » pour la prochaine session : il s’agira alors d’adopter par l’écriture le point de vue d’un oiseau de leur choix.

 

Abattre les murs

On peut aisément comprendre les vertus libératoires de ces ateliers, que le centre hospitalier a choisi de maintenir malgré la pandémie, quitte à renoncer aux habituelles restitutions publiques. C’est une véritable « catharsis », pour reprendre les mots d’Esteban, pressé de raconter la séance à l’infirmier qu’il croise en sortant. On ne doute pas non plus de leurs vertus sociales : pour une fois, les barrières entre le personnel soignant et les « malades » tombent, et le regard surplombant du professionnel s’efface. On peut également imaginer l'importance pour le Phénix de faire sortir le théâtre de ses murs pour se confronter à des réalités qui n’ont pas l’habitude de franchir ses portes : c’est peut-être là que l’art vivant se « démocratise » et fait véritablement preuve du lien social qu’il affirme toujours vouloir renforcer. Mais c’est encore autre chose qui électrise ce matin-là les plafonds contreplaqués de l’hôpital : la sensation d’avoir été le spectateur privilégié d’un art que l’on ne retrouvera pas sur les scènes dédiées, de paroles qui parviennent à renverser les étiquettes sociales si profondément instituées. « Quand je sors d’un atelier, je me sens vidé. Entendre leurs textes me donne envie d’écrire, ça résonne en moi comme une vibration. Et c’est ce que je recherche dans l’art. » Yuval Rozman ne se résout pas à laisser ces œuvres flétrir en format A4, il voudrait remplir l’hôpital avec, les afficher sur toutes les portes. « C’est un saut dans le vide », poursuit Antoine Hirel, l’assistant du metteur en scène, qui vient d’animer son premier atelier avec un autre groupe. « C’est difficile de savoir à quel moment il faut se taire ou être présent. L’important, c’est d’accepter la matière qui sort sur le vif. » Le jeune homme est encore impressionné par la vitesse avec laquelle les patients, d’abord réticents, se transforment en orateurs capables de tenir un auditoire en haleine. En l’espace de deux heures, les murs saumon de l’hôpital, la plante verte et les chaises en similicuir bleu se sont évaporés du champ de l’attention, aménageant une piste pour la conclusion de Marie : « Je monte dans l’avion pour un long distance flight. Ça roule vite, vite, vite et ça décolle. »

 

Texte : Orianne Hidalgo-Laurier

Photographie : Edouard Jacquinet, pour Mouvement

 

The Jewish Hour, de Yuval Rozman, du 17 au 27 mars au Théâtre de Monfort, Paris